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Ne vous
y trompez pas : le discours de Carney à
Davos pourrait bien s’avérer
être l’un des discours les plus
importants prononcés par
un dirigeant mondial au cours des
trente dernières années.
C’est
le genre de discours dont on se
souviendra probablement dans les
livres d’histoire pendant des siècles.
Je n’exagère pas : il pourrait avoir
une portée aussi considérable.
Je ne
dis pas ça par sympathie pour le
personnage. Au contraire, compte tenu
de ses impeccables références au sein
de l’establishment libéral, je
m’attendais à ce que Carney soit
taillé dans la même étoffe que la
plupart de ses homologues européens.
Je pensais qu’on allait avoir droit à
un Trudeau 2.0, mais je suis forcé
d’admettre qu’on se rapproche plutôt
de quelque chose comme De Gaulle, avec
un accent anglo-québécois.
Le
discours de Carney s’articule autour
de la célèbre analogie de l’épicier
(ou du commerçant) de Václav Havel.
Rien que cela, en soi, en dit déjà
long.
Václav
Havel était bien sûr le célèbre
dissident tchèque qui — peut-être plus
que quiconque — a annoncé la fin de
l’Union soviétique et, par extension,
celle de la guerre froide. Il a été à
la fois le dernier président de la
Tchécoslovaquie et, après la chute de
l’URSS qu’il a contribué à provoquer,
le premier président de la nouvelle
République tchèque.
L’analogie
de l’épicier, telle qu’elle est citée
textuellement dans le discours de
Carney, est la suivante :
[Václav
Havel] a posé une question simple :
comment le système communiste
parvenait-il à se maintenir ?
Sa réponse commence avec un marchand
de légumes. Chaque matin, ce
commerçant place une pancarte dans
sa vitrine : « Prolétaires de tous
les pays, unissez-vous ! » Il n’y
croit pas. Personne n’y croit. Mais
il l’affiche quand même — pour
éviter les ennuis, pour signaler sa
conformité, pour être tranquille. Et
comme chaque commerçant, dans chaque
rue, fait la même chose, le système
perdure.
Non pas par la seule violence, mais
grâce à la participation de gens
ordinaires à des rituels qu’ils
savent, au fond d’eux, être
mensongers.
Havel appelait cela « vivre dans le
mensonge ». La force du système ne
vient pas de sa vérité, mais de la
volonté de chacun de jouer le jeu
comme s’il était vrai. Et sa
fragilité vient de la même source :
dès qu’une seule personne cesse de
jouer — lorsque le marchand de
légumes retire sa pancarte —
l’illusion commence à se fissurer.
La
conclusion de Carney ? Il dit qu’« il
est temps que les entreprises et les
pays retirent leurs pancartes », la
pancarte étant « l’hégémonie
américaine ». Il ajoute, dans une
autre référence à l’analogie de Havel
: « On ne peut pas “vivre dans le
mensonge” d’un bénéfice mutuel par
l’intégration lorsque l’intégration
devient la source de votre
subordination. »
Mesurez
à quel point c’est extraordinaire.
L’un des alliés les plus proches des
États-Unis — un pays du G7, des Five
Eyes, un pays de l’OTAN, son voisin
immédiat ! — a comparé directement et
officiellement, sur la scène mondiale,
l’hégémonie américaine à l’Union
soviétique et en a explicitement
appelé à la fin, en disant qu’il est
temps d’arrêter de « vivre dans le
mensonge ».
Je veux
dire : WAOUH. Si vous comprenez quoi
que ce soit aux structures de
puissance mondiales, vous ne pouvez
qu’être littéralement sidéré.
À
l’instar de l’essai de Havel lui-même,
ce que fait Carney ici revient
essentiellement à annoncer que
l’Occident a perdu la nouvelle guerre
froide, dans la mesure où il y en
avait une.
Ça y
est. C’est LE discours. Il n’y a pas
de retour en arrière possible : le
secret est éventé. Carney et Havel ont
raison : dès qu’un commerçant, surtout
une « boutique » aussi symbolique que
le Canada, décide de retirer
l’enseigne, c’est terminé.
En tant
que banquier central, Carney le sait
mieux que quiconque : un ordre mondial
— comme la confiance dans une monnaie
ou dans un système financier — repose
toujours, au fond, sur le maintien de
la croyance. Les systèmes de pouvoir
existent parce que leurs participants
agissent comme s’ils existaient. La
perception, c’est en grande partie la
réalité. Une fois que les participants
reconnaissent la fiction, comme Carney
vient de le faire, le système lui-même
se défait. C’est d’ailleurs un concept
formel en théorie des jeux : le
passage d’un savoir privé à un savoir
commun est ce qui déclenche des
cascades.
C’est
ainsi que l’Occident a gagné la guerre
froide — et que l’Union soviétique l’a
perdue. Explicitement : George Kennan,
l’architecte de la stratégie
américaine de la guerre froide, disait
que la victoire tenait à « créer parmi
les peuples du monde, de manière
générale, l’impression d’un pays qui
sait ce qu’il veut, qui gère avec
succès les problèmes de sa vie
intérieure et les responsabilités
d’une puissance mondiale, et qui
possède une vitalité spirituelle
capable de tenir tête aux grands
courants idéologiques de l’époque ».
Là encore : il s’agit de perception et
de croyance.
Qui va
continuer à « accrocher l’enseigne »
de l’hégémonie américaine après les
mots de Carney ? Tout le monde savait
déjà en privé que c’était une comédie
(comme Carney le reconnaît lui-même :
« Nous savions que le récit de l’ordre
international fondé sur des règles
était en partie faux [mais] cette
fiction était utile »). Mais après ce
discours, tout le monde sait aussi que
tout le monde sait : le savoir privé
est devenu un savoir commun.
Starmer,
Merz ou Takaichi pourront-ils encore,
sans sourciller, soutenir qu’ils
vivent dans un bloc cohérent et
durable dirigé par les États-Unis
après que Carney — l’un des membres «
en règle » de ce club — a eu le
courage de dire qu’il « retirait
l’enseigne de la vitrine » et que «
l’ancien ordre ne reviendra pas » ?
Ils
pourront peut-être le faire un temps,
comme certains pays du bloc soviétique
ont mis plus longtemps que d’autres à
affronter l’inévitable ; mais, dans
les faits, l’Occident en tant
qu’entité cohérente luttant pour
maintenir un « ordre fondé sur des
règles » n’existe plus. Et, par
conséquent, la nouvelle guerre froide
est terminée. Elle est perdue par
l’Occident puisqu’il n’y a,
concrètement, plus de projet cohérent
à défendre.
Cela
signifie-t-il pour autant que la Chine
a gagné ? Ou que les BRICS ont gagné ?
Ou que quelqu’un, au fond, a « gagné »
?
Cela
dépend de votre point de vue. Carney
n’appelle pas le Canada à rejoindre un
ordre mené par la Chine, ni les BRICS,
ni quoi que ce soit de ce genre. Au
contraire : il dit que cette nouvelle
ère est particulièrement dangereuse
pour les puissances moyennes comme le
Canada, parce qu’elles figurent au
menu des grandes puissances. Il
appelle à des coalitions de puissances
moyennes : « [nous — les puissances
moyennes — devons cesser] de rivaliser
pour être les plus accommodantes. Ce
n’est pas cela, la souveraineté. C’est
la mise en scène de la souveraineté
tout en acceptant la subordination. »
Donc,
au moins selon Carney, nous ne sommes
pas face à un monde où d’anciens
vassaux des États-Unis commenceraient
à rejoindre un ordre dirigé par la
Chine comme les anciennes nations du
bloc soviétique — et même la Russie —
ont rejoint l’ordre libéral dirigé par
les États-Unis. D’ailleurs, dans son
discours, il reste attaché à nombre de
totems libéraux : l’OTAN, l’Ukraine,
ou encore les droits de l’homme, par
exemple.
Avec
une différence cruciale toutefois : il
dépouille explicitement son
libéralisme de tout messianisme. Pas
un mot sur l’exportation de la
démocratie, aucune conditionnalité,
aucune idée selon laquelle
l’engagement avec la Chine, le Qatar
ou tout État non libéral devrait
attendre — ou viser en dernière
instance — leur réforme politique.
Ainsi, ce que décrit Carney, c’est un
Canada libéral chez lui, mais
souverain parmi d’autres dans le
monde. Ce n’est pas le libéralisme qui
a bâti l’ordre d’après-guerre froide,
mais un libéralisme comme compromis
domestique qui a fait la paix avec ses
propres limites.
Sur la
Chine, il existe une idée fausse très
répandue : qu’à l’image des deux pôles
de la guerre froide, elle voudrait
chausser les bottes de l’Amérique en
tant qu’hégémon mondial. La vérité,
c’est que la Chine a toujours rejeté
le cadrage en « nouvelle guerre froide
» précisément parce qu’elle refuse la
logique des blocs. À aucun moment la
Chine n’a, même de loin, dit qu’elle
voulait diriger un bloc
anti-occidental, et encore moins un
nouvel ordre mondial. La dernière
chose qu’elle veut, c’est d’être le
gendarme du monde comme les
États-Unis, ou de mener un effort
global visant à convertir les pays au
“socialisme à la chinoise” (ou au
socialisme, tout court).
Cela ne
signifie pas que la Chine ne veut pas
un nouvel ordre — elle le veut, très
clairement. Ce qu’elle défend à la
place — et c’est manifeste, par
exemple, lorsque l’on lit la dernière
« Initiative pour la
gouvernance mondiale (GGI) » du
président Xi, publiée en
septembre dernier — c’est un monde
dans lequel :
- L’égalité
souveraine est réelle, pas
seulement rhétorique (les
pays devraient avoir « leurs
affaires intérieures à l’abri de
toute ingérence extérieure, le droit
de choisir de manière indépendante
leur système social et leur voie de
développement »).
- Aucune
puissance unique ne dicte les
règles, et aucun bloc idéologique
n’exige l’allégeance (la
GGI appelle à « davantage de
démocratie dans les relations
internationales » et affirme que les
affaires mondiales « doivent être
décidées par tous, le système de
gouvernance construit par tous, et
les fruits de la gouvernance
partagés par tous »).
- Les
règles internationales
s’appliquent de manière égale à
tous, sans les doubles standards
qui ont caractérisé l’ordre
libéral (« Le droit
international et les règles doivent
être appliqués de façon égale et
uniforme, sans aucun deux poids deux
mesures ni imposition. Les grandes
puissances, en particulier, doivent
montrer l’exemple. »)
- L’ONU
est renforcée comme véritable
forum multilatéral, et non vidée
de sa substance pour servir de
paravent à des préférences
hégémoniques (« L’ONU est
la plateforme centrale pour
pratiquer le multilatéralisme et
faire avancer la gouvernance
mondiale ; son rôle doit être
renforcé, non affaibli. »)
- Les
comportements hégémoniques et les
logiques “avec nous ou contre
nous” doivent céder la place à la
coopération et au multilatéralisme («
La pratique de l’unilatéralisme doit
être rejetée… toute disposition
discriminatoire et exclusive doit
être évitée… le principe d’une vaste
concertation et d’une contribution
conjointe pour un bénéfice partagé
doit être défendu. »)
Remarquez
quelque chose ? C’est presque
indiscernable de ce que Carney vient
de décrire dans son discours.
La
souveraineté réelle, par opposition à
une « mise en scène de la souveraineté
tout en acceptant la subordination » ?
C’est le thème central de Carney. Pas
d’hégémon qui dicte ses conditions ?
Carney met en garde à plusieurs
reprises contre un monde où les pays «
négocient bilatéralement avec un
hégémon » et sont contraints, par
faiblesse, « d’accepter ce qu’on leur
propose ». Des standards identiques
pour tous ? Carney dit que se taire
sur la coercition venant d’amis tout
en la condamnant lorsqu’elle vient
d’adversaires, c’est simplement «
laisser l’enseigne dans la vitrine ».
Centralité de l’ONU ? Il place la
Charte des Nations unies au cœur des
valeurs fondamentales du Canada. Des
coalitions flexibles plutôt que des
blocs rigides ? Carney appelle à une «
géométrie variable — des coalitions
différentes selon les sujets » :
l’exact opposé de l’alignement en
blocs façon guerre froide.
Comme
dit le mème, on retrouve Carney dans
une période très chinoise de sa vie 😊
Alors,
est-ce que la Chine a « gagné » ? Au
sens de la guerre froide — un hégémon
remplaçant un autre — non. Mais cela
n’a jamais été l’objectif. La Chine
puissance, au sens strict, n’a pas «
gagné ». En revanche, la Chine comme
argument est en train de gagner, et
largement.
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