je suis d'accord avec beaucoup de choses qui ont été dites.
Je voudrais insister sur un ou deux points. Ce qui m'a d'abord
frappé dans ce trentième anniversaire, c'est son caractère de non-
événement. Compte tenu de l'ampleur de ce qu'il fut en son temps
et de ses répercussions profondes sur la société française ensuite,
que Jean-Marie a bien décrit, le fait est en soi très frappant. L'autre
point, c'est que l'interprétation des événements est désormais don-
née par l'idéologie libérale, au point de voir Edouard Balladur
commettre un livre sur le sujet. Elle nous explique que Mai 68
n'était en aucun cas un mouvement d'essence socialiste, mais en
réalité la première chaîne d'une longue suite de désir de libération
de l'individu, auquel la société de marché généralisée, et non le so-
cialisme, a en fait donné une réponse.
Sur ces deux points, ce trentième anniversaire est en fait diffé-
rent des précédents, en particulier du vingtième, puisqu'entre les
deux, il y a eu cette fin de siècle marquée par la chute du Mur de
Berlin, qui nous fait prendre conscience que sur certains points
l'idéologie libérale avait raison contre le socialisme (ce qui en tenait
lieu). L'déologie libérale triomphe dans la célébration de Mai 68,
parce qu'elle a su y récupérer cette dimension hédoniste qu'il
contenait, et qu'elle a renvoyé la perspective socialiste aux ou-
bliettes.
Jean-Marie Vincent a-t-il raison de dire que Mai 68 ne fut pas
une révolution? C'est vrai dans le sens où n'y avait pas d'altema-
tive politique et qu'est ce que serait une révolution sans perspec-
tives, sans force organisée qui veuille prendre le pouvoir, sans
contenu alternatif ? Pour autant, la description tout à fait pertinen-
te que Jean-Marie en a faite montre à quel point l'ébranlement de
la société était extrêmement profond. je crois qu'il faut donc équi-
librer ces deux données contradictoires.
Il y a une donnée qui me paraît essentielle et qu'a rappelée
Gilbert Marquis dans son introduction : nous étions dans une pha-
se de forte expansion du système. Les taux de croissance étaient
exceptionnels, de l'ordre de 5 % si je me souviens bien. La
consommation de masse explosait, Dès lors deux phénomènes se
sont imbriqués. D'abord un phénomène quantitatif : le monde du
travail, comme l'a dit Henri Benoits, voulait combler le retard de
niveau de vie qu'il estimait à juste titre avoir sur cette croissance.
Surtout, il y avait une dimension qualitative qui n'a pas été souli-
gnée jusques présent dans la Discussion : un fort besoin de sens. Ce
besoin de sens était surtout le fait des nouvelles générations, de la
jeunesse, mais il avait ses répercussions dans toute la société. La
Forte croissance apparaissait comme dépourvue de signification. La
génération politique du gaullisme, et en premier lieu son leader,
avait fait son temps et accompli sa mission, qui fut de mettre fin à
la période coloniale et de remettre le pays sur la voie du progrès
social. Cependant les jeunes n'y retrouvaient plus le sens historique
porté par les événements de la période antérieure, en premier lieu
la période de la Libération. Les leaders du mouvement ouvrier
classique s'étaient également installés dans cette croissance confor-
table et aveugle, et souhaitaient que dure indéfiniment le compro-
mis historique pour gérer à la petite semaine les fruits de cette
croissance. La société s'inscrivait pleinement dans l'analyse d'Her-
bert Marcuse, celle d'une croissance aliénante et dépourvue de
sens.
Dès lors, comme l'a dit Denis Berger, cette expérience histo-
rique ouvrait la porte à deux perspectives possibles : soit le mouve-
ment ouvrier et la pensée socialiste s'avéraient capables à cette oc-
casion de se renouveler et de se charger d'un nouveau contenu, et
d'ouvrir ainsi une nouvelle phase de contestation généralisée du
capitalisme ou bien, on arriverait à ce qui s'est passé in fine, c'est-
à-dire que le capitalisme allait s'avérer capable de donner une ré-
ponse à tout cela.
Pourquoi en a-t-il été ainsi?
Le produit politique significatif de Mai 68, c'est la (ré)-appari-
tion d'une extrême gauche qui n'est plus insignifiante, qui est en-
core marginale, mais qui va jouer pendant quelques années un rôle
indéniable. C'est elle qui est l'élément nouveau dans le découpage
du panorama politique. Mais de quoi cette extrême gauche rêve-t-
elle? Du retour en arrière, de la répétition générale. Ce livre en son
temps célèbre de Daniel Bensaïd et du désormais sénateur socialis-
te Henri Weber se voulait reprendre une formule de Léon Trotsky
concernant les événements de 1905 en Russie qui furent interpré-
tés en leur temps comme une préparation à ceux de 1917. Le titre
de cet ouvrage, au-delà de la volonté des auteurs, prend pour nous,
et avec les lunettes d'aujourd'hui, une autre signification que celle
d'une préparation : celle du souhait que le passé se répète. L'extrê-
me gauche rêve que ce qui n'a pas pu réussir en son temps va se re-
faire, réussir enfin. Ce sera octobre 1917 sans Staline pour les
trotskistes, la Libération qui se transformerait en socialisme pour
les maoïstes de la "nouvelle résistance ", etc. Autrement dit l'extrê-
me gauche apporte du sens à une époque qui en réclamait, mais en
se contentant de réimporter les épisodes du passé. Son idéologie
n'est pas créatrice, elle est même très en contradiction avec la di-
mension d'épanouissement individuel fortement présente en Mai
68, puisque ses modèles dominants sont ceux du socialisme autori-
taire et coercitif : le léninisme ou le maoïsme. Cependant, cette
idéologie d'extrême gauche marche quand même, car elle est effec-
tivement porteuse d'un sens fort, même s'il est rétroactif! L'extrê-
me gauche a en quelque sorte fournit un contresens qui n'était pas
une perspective. En particulier, elle n'a pas su dépasser son bagage
socialiste simplificateur en y intégrant toutes les dimensions so-
ciales de l'époque, qui ont bouleversé irrémédiablement toute la
vie quotidienne; car Mai 68, c'est aussi la naissance de l'écologie
politique (elle aussi avec ses aspects novateurs et ses aspects retar-
dataires,comme celui du retour à la terre), c'est le mouvement hip-
pie et l'émergence d'une nouvelle culture de masse, c'est l'essor du
nouveau féminisme.
Le besoin de sens de l'époque était évidemment hétérogène et
multiforme. S'il avait été univoque et homogène, il aurait naturelle-
ment produit une réponse politique fonctionnelle. C'était un be-
soin de sens civilisationnel, une quête de sens qui touchait à tous
les domaines de la société. Le rôle de la politique, c'est dans une
telle situation de formuler par quelques axes clairs un tel besoin de
sens, de telle sorte que ce mouvement multiforme puisse se rassem-
bler, se concentrer. Aucune des forces politiques de Mai 68 n'en
était capable, et c'est pourquoi, comme Maurice Najman l'a, je
crois, bien montré, la politique fut d'une certaine manière désertée
dans cette expérience au profit de l'idéologie. La question du pou-
voir, d'une certaine façon, on ne s'y intéressait pas.
En réalité, Mai 68 démontrait déjà que le socialisme, dans ses
formes dominantes où dans ses formes les plus critiques, n'était
plus capable de donner des réponses aux contradictions issues du
nouveau développement du capitalisme. Pour autant, l'idéologie li-
bérale donne aujourd'hui une vision tout à fait tordue de cette
époque, qui était tout de même dominée par un refus massif d'une
société entièrement envahie par la marchandise. Ceux qui se sont
réclamés à l'époque de l'autogestion on fait un pas en avant très
important par rapport aux modèles socialistes antérieurs.
Cependant, nous n'avons fourni qu'une réponse sociale, et pas
suffisamment politique, et c'est là aussi notre passif.
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>
> Renault; Maurice Najman, journaliste, promoteur des CAL (Comités
>
> d'action lycéens en 1967); Jean-Marie Vincent, de l'Université Paris 8,
>
> membre du bureau national du Parti socialiste unifié en mai 1968; Gilbert
>
> Marquis et François Dietrich, membres du comité de rédaction d'Utopie
>
> Critique.
> Mai 68, c'est aussi la naissance de l'écologie politique.