Aurelio Gazzera
unread,Nov 20, 2011, 2:33:09 PM11/20/11Sign in to reply to author
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Vous avez désiré, Monsieur le Président, m’offrir l’occasion de
cette rencontre devant une assemblée prestigieuse de personnalités.
C’est un privilège que je sais apprécier, et je vous remercie de grand
cœur pour les aimables paroles que vous venez de m’adresser au nom de
l’ensemble du peuple béninois. Je remercie également Monsieur le
représentant des Corps Constitués pour ses mots de bienvenue. Je forme
les vœux les meilleurs à l’intention de toutes les personnalités
présentes qui sont des acteurs de premier ordre, et à différents
niveaux, de la vie nationale béninoise.
Souvent, dans mes
interventions antérieures, j’ai uni au mot Afrique celui d’espérance. Je
l’ai fait à Luanda voici deux ans et déjà dans un contexte synodal. Le
mot espérance figure d’ailleurs plusieurs fois dans l’Exhortation
apostolique post-synodale Africae munus que je vais signer tout à l’heure. Lorsque
je dis que l’Afrique est le continent de l’espérance, je ne fais pas de
la rhétorique facile, mais j’exprime tout simplement une conviction
personnelle, qui est également celle de l’Église. Trop souvent, notre
esprit s’arrête à des préjugés ou à des images qui donnent de la réalité
africaine une vision négative, issue d’une analyse chagrine. Il est
toujours tentant de ne souligner que ce qui ne va pas ; mieux encore, il
est facile de prendre le ton sentencieux du moralisateur ou de
l’expert, qui impose ses conclusions et propose, en fin de compte, peu
de solutions adaptées. Il est tout aussi tentant d’analyser les réalités
africaines à la manière d’un ethnologue curieux ou comme celui qui ne
voit en elles qu’un énorme réservoir énergétique, minéral, agricole et
humain facilement exploitable pour des intérêts souvent peu nobles. Ce
sont là des visions réductrices et irrespectueuses, qui aboutissent à
une chosification peu convenable de l’Afrique et de ses habitants.
J’ai
conscience que les mots n’ont pas partout le même sens. Mais, celui
d’espérance varie peu selon les cultures. Il y a quelques années déjà,
j’ai consacré une Lettre encyclique à l’espérance chrétienne. Parler de
l’espérance, c’est parler de l’avenir, et donc de Dieu ! L’avenir
s’enracine dans le passé et le présent. Le passé, nous le connaissons
bien, regrettant ses échecs et saluant ses réalisations positives. Le
présent, nous le vivons comme nous le pouvons. Au mieux j’espère, et
avec l’aide de Dieu ! C’est sur ce terreau composé de multiples éléments
contradictoires et complémentaires qu’il s’agit de construire avec
l’aide de Dieu.
Chers amis, je voudrais lire, à la lumière de
cette espérance qui doit nous animer, deux réalités africaines qui sont
d’actualité. La première se réfère plutôt de manière générale à la vie
sociopolitique et économique du continent, la seconde au dialogue
interreligieux. Ces réalités nous intéressent tous, car notre siècle
semble naître dans la douleur et avoir du mal à faire grandir
l’espérance dans ces deux domaines particuliers.
Ces derniers
mois, de nombreux peuples ont manifesté leur désir de liberté, leur
besoin de sécurité matérielle, et leur volonté de vivre harmonieusement
dans la différence des ethnies et des religions. Un nouvel État est même
né sur votre continent. Nombreux ont été également les conflits
engendrés par l’aveuglement de l’homme, par sa volonté de puissance et
par des intérêts politico-économiques qui font fi de la dignité des
personnes ou de celle de la nature. La personne humaine aspire à la
liberté ; elle veut vivre dignement ; elle veut de bonnes écoles et de
la nourriture pour les enfants, des hôpitaux dignes pour soigner les
malades ; elle veut être respectée ; elle revendique une gouvernance
limpide qui ne confonde pas l’intérêt privé avec l’intérêt général ; et
plus que tout, elle veut la paix et la justice. En ce moment, il y a
trop de scandales et d’injustices, trop de corruption et d’avidité, trop
de mépris et de mensonges, trop de violences qui conduisent à la misère
et à la mort. Ces maux affligent certes votre continent, mais également
le reste du monde. Chaque peuple veut comprendre les choix politiques
et économiques qui sont faits en son nom. Il saisit la manipulation, et
sa revanche est parfois violente. Il veut participer à la bonne
gouvernance. Nous savons qu’aucun régime politique humain n’est idéal,
qu’aucun choix économique n’est neutre. Mais ils doivent toujours servir
le bien commun. Nous nous trouvons donc en face d’une revendication
légitime qui touche tous les pays, pour plus de dignité, et surtout
pour plus d’humanité. L’homme veut que son humanité soit respectée et
promue. Les responsables politiques et économiques des pays se trouvent
placés devant des décisions déterminantes et des choix qu’ils ne peuvent
plus éviter.
De cette tribune, je lance un appel à tous les
responsables politiques et économiques des pays africains et du reste du
monde. Ne privez pas vos peuples de l’espérance ! Ne les amputez pas de
leur avenir en mutilant leur présent ! Ayez une approche éthique
courageuse de vos responsabilités et, si vous êtes croyants, priez Dieu
de vous accorder la sagesse ! Cette sagesse vous fera comprendre
qu’étant les promoteurs de l’avenir de vos peuples, il faut devenir de
vrais serviteurs de l’espérance. Il n’est pas facile de vivre la
condition de serviteur, de rester intègre parmi les courants d’opinion
et les intérêts puissants. Le pouvoir, quel qu’il soit, aveugle avec
facilité, surtout lorsque sont en jeu des intérêts privés, familiaux,
ethniques ou religieux. Dieu seul purifie les cœurs et les intentions.
L’Église n’apporte aucune solution technique et n’impose aucune solution politique.
Elle répète : n’ayez pas peur ! L’humanité n’est pas seule face aux
défis du monde. Dieu est présent. C’est là un message d’espérance, une
espérance génératrice d’énergie, qui stimule l’intelligence et donne à
la volonté tout son dynamisme. Un ancien archevêque de Toulouse, le
Cardinal Saliège disait : « Espérer, ce n’est pas abandonner ; c’est
redoubler d’activité ». L’Église accompagne l’État dans sa mission ;
elle veut être comme l’âme de ce corps en lui indiquant inlassablement
l’essentiel : Dieu et l’homme. Elle désire accomplir, ouvertement et
sans crainte, cette tâche immense de celle qui éduque et soigne, et
surtout de celle qui prie sans cesse (cf. Lc 18, 1), qui montre où est
Dieu (cf. Mt 6, 21) et où est l’homme véritable (cf. Mt 20, 26 et Jn 19,
5). Le désespoir est individualiste. L’espérance est communion.
N’est-ce pas là une voie splendide qui nous est proposée ? J’y invite
tous les responsables politiques, économiques, ainsi que le monde
universitaire et celui de la culture. Soyez, vous aussi, des semeurs
d’espérance !
Je voudrais maintenant aborder le second point, celui du dialogue interreligieux. Il
ne me semble pas nécessaire de rappeler les récents conflits nés au nom
de Dieu, et les morts données au nom de Celui qui est la Vie. Toute
personne de bon sens comprend qu’il faut toujours promouvoir la
coopération sereine et respectueuse des diversités culturelles et
religieuses. Le vrai dialogue interreligieux rejette la vérité
humainement égocentrique, car la seule et unique vérité est en Dieu.
Dieu est la Vérité. De ce fait, aucune religion, aucune culture ne peut
justifier l’appel ou le recours à l’intolérance et à la violence. L’agressivité
est une forme relationnelle assez archaïque qui fait appel à des
instincts faciles et peu nobles. Utiliser les paroles révélées, les
Écritures Saintes ou le nom de Dieu, pour justifier nos intérêts, nos
politiques si facilement accommodantes, ou nos violences, est une faute
très grave.
Je ne peux connaître l’autre que si je me connais
moi-même. Je ne peux l’aimer, que si je m’aime moi-même (cf. Mt 22,
39). La connaissance, l’approfondissement et la pratique de sa propre
religion sont donc essentielles au vrai dialogue interreligieux.
Celui-ci ne peut que commencer par la prière personnelle sincère de
celui qui désire dialoguer. Qu’il se retire dans le secret de sa chambre
intérieure (cf. Mt 6, 6) pour demander à Dieu la purification du
raisonnement et la bénédiction pour la rencontre désirée. Cette prière
demande aussi à Dieu le don de voir dans l’autre un frère à aimer, et
dans la tradition qu’il vit, un reflet de la vérité qui illumine tous
les hommes (Nostra Aetate 2). Il convient donc que chacun se situe en
vérité devant Dieu et devant l’autre. Cette vérité n’exclut pas, et elle
n’est pas une confusion. Le dialogue interreligieux mal compris conduit
à la confusion ou au syncrétisme. Ce n’est pas ce dialogue qui est
recherché.
Malgré les efforts accomplis, nous savons aussi
que, parfois, le dialogue interreligieux n’est pas facile, ou même qu’il
est empêché pour diverses raisons. Cela ne signifie en rien un échec.
Les formes du dialogue interreligieux sont multiples. La coopération
dans le domaine social ou culturel peut aider les personnes à mieux se
comprendre et à vivre ensemble sereinement. Il est aussi bon de
savoir qu’on ne dialogue pas par faiblesse, mais qu’on dialogue parce
que l’on croit en Dieu. Dialoguer est une manière supplémentaire d’aimer
Dieu et le prochain (cf. Mt 22, 37) sans abdiquer ce que l’on est.
Avoir
de l’espérance, ce n’est pas être ingénu, mais c’est poser un acte de
foi en un avenir meilleur. L’Église catholique met ainsi en œuvre l’une
des intuitions du Concile Vatican II, celle de favoriser les relations
amicales entre elle et les membres de religions non-chrétiennes. Depuis
des décennies, le Conseil Pontifical qui en a la gestion, tisse des
liens, multiplie les rencontres, et publie régulièrement des documents
pour favoriser un tel dialogue. L’Église tente de la sorte de réparer la
confusion des langues et la dispersion des cœurs nées du péché de Babel
(cf. Gn 11). Je salue tous les responsables religieux qui ont eu
l’amabilité de venir ici me rencontrer. Je veux les assurer, ainsi que
ceux des autres pays africains, que le dialogue offert par l’Église
catholique vient du cœur. Je les encourage à promouvoir, surtout parmi
les jeunes, une pédagogie du dialogue, afin qu’ils découvrent que la
conscience de chacun est un sanctuaire à respecter, et que la dimension
spirituelle construit la fraternité. La vraie foi conduit invariablement
à l’amour. C’est dans cet esprit que je vous invite tous à l’espérance.
Ces
considérations générales s’appliquent de façon particulière à
l’Afrique. Sur votre continent, nombreuses sont les familles dont les
membres professent des croyances différentes, et pourtant les familles
restent unies. Cette unité n’est pas seulement voulue par la culture,
mais c’est une unité cimentée par l’affection fraternelle. Il y a
naturellement parfois des échecs, mais aussi beaucoup de réussites. Dans
ce domaine particulier, l’Afrique peut fournir à tous matière à
réflexion et être ainsi une source d’espérance.
Pour finir, je
voudrais utiliser l’image de la main. Cinq doigts la composent, et ils
sont bien différents. Chacun d’eux pourtant est essentiel, et leur unité
forme la main. La bonne entente entre les cultures, la considération
non condescendante des unes pour les autres, et le respect des droits de
chacune sont un devoir vital. Il faut l’enseigner à tous les fidèles
des diverses religions. La haine est un échec, l’indifférence une
impasse, et le dialogue une ouverture ! N’est-ce pas là un beau terrain
où seront semées des graines d’espérance ? Tendre la main signifie
espérer pour arriver, dans un second temps, à aimer. Quoi de plus beau
qu’une main tendue ? Elle a été voulue par Dieu pour offrir et recevoir.
Dieu n’a pas voulu qu’elle tue (cf. Gn 4, 1ss) ou qu’elle fasse
souffrir, mais qu’elle soigne et qu’elle aide à vivre. À côté du cœur et
de l’intelligence, la main peut devenir, elle aussi, un instrument du
dialogue. Elle peut faire fleurir l’espérance, surtout lorsque
l’intelligence balbutie et que le cœur trébuche.
Selon les
Saintes Écritures, trois symboles décrivent l’espérance pour le chrétien
: le casque, car il protège du découragement (cf. 1 Th 5, 8), l’ancre
sûre et solide qui fixe en Dieu (cf. Hb 6, 19), et la lampe qui permet
d’attendre l’aurore d’un jour nouveau (cf. Lc 12, 35-36). Avoir peur,
douter et craindre, s’installer dans le présent sans Dieu, ou encore
n’avoir rien à attendre, sont autant d’attitudes étrangères à la foi
chrétienne (cf. saint Jean Chrysostome, Homélie XIV sur l’Epitre aux
Romains, n. 6, PG 45, 941C) et, je crois, à toute autre croyance en
Dieu. La foi vit le présent, mais attend les biens futurs. Dieu est dans
notre présent, mais il vient aussi de l’avenir, lieu de l’espérance. La
dilatation du cœur est non seulement l’espérance en Dieu, mais aussi
l’ouverture au souci des réalités corporelles et temporelles pour
glorifier Dieu. À la suite de Pierre dont je suis le successeur, je
souhaite que votre foi et votre espérance soient en Dieu (cf. 1 P 1,
21). C’est là le vœu que je formule pour l’Afrique tout entière, elle
qui m’est si chère!
Aie confiance, Afrique, et lève toi ! Le Seigneur t’appelle.
Que Dieu vous bénisse ! Merci.