West Maghreb Dialogue
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Critique
Salwa Al Neimi : un chant de volupté en langue arabe
LE MONDE DES LIVRES | 13.06.08 | 11h50
on roman pouvait difficilement passer inaperçu. Paru au début de 2007,
en arabe, chez l'un des meilleurs éditeurs de Beyrouth, Riad El-
Rayess, il affichait en couverture une femmes aux seins arrogants. Le
livre a été interdit aux mineurs au Liban et interdit tout court dans
la plupart des pays arabes, sauf au Maghreb et... à Abou Dhabi. Mais
plusieurs journaux l'ont encensé et, aujourd'hui, Salwa Al Neimi est
traduite - ou en voie de traduction - dans dix-sept pays. Cette jeune
femme syrienne, qui vit en France et travaille à l'Institut du monde
arabe, n'en revient pas : "Dans mes poèmes, je disais la même chose,
mais personne n'avait l'air de les lire."
Le fait que des pages aussi osées aient été écrites par une femme - et
en arabe - n'explique qu'en partie l'écho rencontré par ce livre :
Salwa Al Neimi n'est pas la première à bousculer le tabou du sexe. Un
tabou beaucoup plus facile à briser, d'ailleurs, que celui de la
religion. L'originalité du roman tient plutôt au fait qu'il se réfère
constamment à l'héritage arabo-musulman : la narratrice puise toutes
ses inspirations chez des auteurs comme Tifachi ou Al-Siouti, qui
vivaient il y a plusieurs siècles. "Ce n'étaient pas des marginaux,
remarque-t-elle, mais des cheikhs qui faisaient autorité. Dans leurs
traités sur le sexe, ils commençaient par remercier Dieu de leur avoir
donné un avant-goût de ce qui les attendait au paradis."
S'appuyant sur ces glorieux ancêtres, la jeune femme s'est lancée dans
un roman où il n'est question que du désir sexuel et de son
assouvissement. "Qui désire mon corps m'aime, affirme la narratrice.
Qui aime mon corps me désire. C'est le seul amour que je connaisse ;
le reste est littérature." Le soufi Al-Jouneïd écrivait : "J'ai faim
de coït comme j'ai faim de nourriture." La narratrice paraphrase :
"Moi, j'ai faim d'eau, de sperme et de mots."
Salwa Al Neimi n'a rien d'une victime. C'est une femme libre qui parle
joyeusement du sexe, et sans la moindre culpabilité : comme les vieux
traités dont le livre adopte la structure, avec une division en
"portes" et diverses histoires ou recettes qui se glissent dans le
récit.
Il n'y a que deux personnages récurrents : la narratrice et celui
qu'elle appelle "le penseur", son partenaire, jamais à court d'idées :
"Il a une idée pour chaque position." L'élève a beaucoup appris. "Ma
curiosité sexuelle s'est creusée comme un gouffre." Elle a, "comme
toutes les femmes", l'esprit polygame. Ou, plutôt, "polymâles".
La narratrice - mais ce pourrait être l'auteur - souligne la misère
sexuelle du monde arabe, grand consommateur de Viagra et de films
pornographiques étrangers. Le cheikh Al-Suyuti, remarque-t-elle, a
rédigé au XVe siècle, à l'usage des femmes, un livre sur l'art de
faire l'amour. Les lectrices de certains magazines arabes
d'aujourd'hui n'en comprendraient pas un mot : "Autant donner à lire à
une néandertalienne un manuel d'informatique." Le correcteur
orthographique utilisé par l'auteur n'a-t-il pas souligné tous les
mots en rouge ? "Lui aussi est programmé pour la dissimulation."
Avant d'obtenir une licence de langue et littérature arabes à Damas,
Salwa Al Neimi a appris le français en Syrie, à l'école publique. Elle
le connaît aujourd'hui parfaitement et a révisé elle-même la
traduction de son livre. Mais sa langue maternelle reste sa passion.
"En arabe, dit-elle, je fais ce que je veux, je ne serai jamais
vulgaire. Je n'ai pas cette liberté quand j'écris en français." Ce
livre, ajoute-t-elle, est une déclaration d'amour à la langue et à la
culture arabes. Ne démontre-t-il pas qu'on peut écrire les choses les
plus intimes dans cette langue ?
Le monde arabe n'est venu que très tard au roman : la littérature
n'avait pas pour objet de décrire le réel ou d'exprimer des sentiments
singuliers, mais de célébrer un monde et une langue fixés par le
Coran. "L'arabe est la langue du sexe, affirme la narratrice. Aucune
langue ne peut le remplacer à l'heure de la fièvre, même auprès des
hommes qui ne le parlent pas." Il est vrai que les audaces de Salwa Al
Neimi paraissent parfois bien timides au regard du Jardin parfumé
(Picquier Poche, 2002), le traité érotique de Mohammed Al-Nafzaoui,
qui vivait (joyeusement) en Tunisie au début du XVe siècle...
LA PREUVE PAR LE MIEL de Salwa Al Neimi. Traduit de l'arabe par Oscar
Heliani. Ed. Robert Laffont, 178 p., 14 €.
Robert Solé
Article paru dans l'édition du 14.06.08