Dr Saint-Fort,
Je vous remercie pour cette série que j’ai trouvé extrêmement enrichissante dont je conseillerai à ceux qui sont encore réticents envers l’écriture du créole. Je suis certain que leur opposition à cette démarche est due aux manques d’explications et à la mauvaise planification pour l’introduction du créole dans le système scolaire haïtien. Je les comprends tout à fait puisque j’avais cette réaction similaire.
Par contre, la campagne de Bernard n’a pas été suffisamment efficace pour informer et expliquer l’origine de notre orthographe créole. Sinon nous serions motivés à apprendre cette écriture au lieu de la marginaliser. Jusqu’à présent les informations, en ce qui concerne l’API qui à l'heure actuelle est utilisé à outrance par la nouvelle génération, n’ont jamais été vraiment captées par la plupart d’entre nous. Le matériel didactique, les bibliothèques et la décentralisation du Ministère de l'Éducation nationale auraient dû être en place avant de lancer la réforme de même qu’une campagne nationale active d’alphabétisation. Comme ça les parents auraient pu aider les enfants au début de cette réforme et éviter ce nombre incalculable de victimes.
Bonne semaine
Pierre Andre
Pour en finir avec les mythes relatifs à l’écriture du créole haïtien 6ème partie
Par Hugues St. Fort
Sixième et dernière partie
Mythe #6 : Il n’existe pas d’ouvrages écrits en créole.
Les historiens ont longtemps considéré le poème/chanson Lisette quitté la plaine daté par Moreau de Saint-Méry vers 1757[i] comme le premier document rédigé dans le créole qui était parlé dans la colonie française de Saint-Domingue, laquelle allait devenir le 1er janvier 1804, la république d’Haïti. Lisette quitté la plaine, en tant que chanson créole, fait partie des divertissements courants à cette époque dans la colonie de Saint-Domingue qui traversait une période « rentable économiquement » (vente à l’extérieur de sucre, de café, d’indigo, etc. et de beaucoup d’autres produits) cf. Marie-Christine Hazaël-Massieux 2008. Le créole parlé à Saint-Domingue a donc la particularité d’être écrit depuis le milieu du dix-huitième siècle. Toutefois, cette production écrite a connu des hauts et des bas après l’accession d’Haïti à l’indépendance en 1804. Il n’y a pas eu beaucoup d’écrivains haïtiens durant le dix-neuvième siècle qui ont écrit et publié en créole[ii].
S’il est vrai que le créole haïtien aurait été créé entre 1680 et 1740 au début de l’économie sucrière à Saint-Domingue par des adultes locuteurs natifs de langues appartenant au groupe des langues du Niger-Congo, spécialement les langues Kwa avec une majorité de locuteurs Gbe (Lefebvre 1998), il est important de distinguer soigneusement la variété de ce créole haïtien parlé par rapport à cette variété de créole parlé et surtout écrit par les colons français durant la période coloniale. Dans quelle mesure le créole écrit des colons reflète-t-il la variété parlée par les esclaves africains ? On gardera aussi à l’esprit que ces colons français parlaient une variété de français non standardisée qui variait d’une région géographique française à l’autre. Il y avait un nombre de plus en plus important de locuteurs africains (esclaves dits bossales) en contact avec des esclaves (dits créoles)[iii] qui leur enseignaient des variétés approximatives du français colonial non-standardisé puisque l’acquisition du français par ces esclaves créoles se faisait dans des conditions précaires (Chaudenson 2003)
En linguistique, la définition classique d’une langue créole est établie ainsi : Une langue créole est généralement définie comme une variété qui a évolué historiquement et structurellement à partir d’une variété pidgin et est devenue la première langue d’une nouvelle génération de locuteurs (Hall 1972, Lefebvre 1998, Matthews 1997). Cependant, on lira avec profit DeGraff (1999 : 4-6) pour une réflexion critique extrêmement intéressante sur cette définition communément admise par la plupart des linguistes.
Le créole haïtien est sans aucun doute l’une des langues créoles les plus étudiées par les linguistes créolistes. Il est doté de plusieurs dictionnaires, d’une orthographe standard et coexiste avec le français comme langue officielle de la république d’Haïti depuis 1987 ; sa vitalité est exceptionnelle et il est parlé en tant que langue première par près de 10 millions de locuteurs (Saint-Fort 2010). Dire qu’il n’existe pas d’ouvrages écrits en créole, comme le prétend un internaute qui s’emploie désespérément à faire passer ce message incongru en publiant au moins trois fois par jour le même texte sur les forums, relève de la mauvaise foi et d’une rage incompréhensible contre la langue créole. Cette campagne anti-créole et furieusement pro-français reste à la limite de la violence linguistique, mais elle se distingue des autres par sa prétention à s’inscrire dans une nouvelle défense du français sur la base de la lutte des classes en Haïti. On s’attendrait en effet, suivant la bonne tradition des « progressistes haïtiens » que ces derniers fassent la promotion de la langue créole puisque c’est la première langue et la langue officielle de tous les locuteurs haïtiens. Mais cet internaute prend le chemin inverse.
Selon lui, le créole est un objet de division sociale dans la société haïtienne (la scolarité en créole a occasionné tant de turbulences, dit cet internaute) car il est réservé aux « masses démunies » alors que le français, étant la langue qui « donne accès à la culture générale, la science et la technologie » est réservé aux « enfants des riches ». Donc, selon cet internaute, pour rétablir la « justice sociale », il faut étendre la scolarisation en français pour toutes les classes sociales, et surtout pour les classes défavorisées en Haïti. Il prône « pour toutes les écoles en Haïti le système éducatif en usage au Lycée français (Lycée Alexandre Dumas) ». Quant au créole, on réservera aux enfants haïtiens « un cours de créole écrit au troisième trimestre du secondaire I ». Pour justifier cette dernière proposition, il proclame que « dans le scoutisme, en cinq minutes, le chef nous a appris à écrire le créole : j’étais en secondaire I. »
De telles déclarations font pitié tant elles sont simplistes. Nous avons ici un exemple de ce que certaines personnes peuvent avancer quand elles sont ignorantes du sujet débattu (le mot « ignorance », encore une fois, est à prendre dans son sens strictement étymologique de l’état d’une personne qui « ignore », qui ne connait pas quelque chose). Il y a eu tellement de recherches universitaires qui ont été entreprises sur ces questions complexes qui relèvent de plusieurs disciplines, l’acquisition d’une langue, l’éducation bilingue, les rapports entre l’alphabétisation et la langue, la linguistique, la sociologie… qu’on reste abasourdi devant tant de simplifications. Nous sommes en face d’une ignorance dangereuse quand on lit des phrases telles que : « Après avoir rétabli le bon système éducatif en français pour tous, l’UNESCO ne doit-il pas aux enfants d’Haïti les années qu’ils ont pataugé dans les lagons du créole » (C’est moi qui souligne). Ignorance crasse quand on lit des phrases telles que : « Aux Etats-Unis, on parle l’ebonic (sic) mais l’école est en anglais. A la Guadeloupe et à la Martinique, on parle le créole mais l’école est en français. En France, on parle les langues d’OC et les langues d’OIL, mais l’école est en français. »
Pour revenir à la question de l’absence d’ouvrages écrits en créole, il importe de mettre les choses au point. Il existe une certaine tradition écrite dans l’histoire du créole haïtien, contrairement à certaines sociétés qui n’ont jamais connu l’écriture. Signalons toutefois que l’écriture est relativement récente dans l’histoire de l’humanité et que la grande majorité des langues naturelles n’est pas écrite. Même si cela a pris du temps pour qu’apparaisse une systématisation de cette écriture avec la création de l’orthographe phonologique de McConnell et Laubach, renforcée par l’orthographe Pressoir dans les années 1950 jusqu’à la standardisation de l’orthographe IPN en 1980, il existe un certain nombre d’ouvrages écrits en créole haïtien dans les domaines de la fiction aussi bien que de la non fiction.
Il est évident que ces ouvrages écrits en créole ne peuvent être comparés sur le plan numérique avec la multitude d’ouvrages rédigés en français puisque le français est une langue vieille de plus d’un millénaire, et que cela prendra un certain temps pour se constituer une banque solide de livres rédigés en créole. Mais, c’est faire preuve d’une étroitesse d’esprit remarquable que d’écrire qu’il n’existe pas de livre en créole.
En fait, le véritable responsable de ce drame du système éducatif haïtien demeure l’état haïtien qui n’a jamais pris ses responsabilités en ce qui concerne l’enseignement en Haïti. Au fil des années, la qualité de cet enseignement s’est dégradé, l’excellente réforme Bernard des années 1980 mal comprise a été vilipendée alors qu’elle s’attaquait à un problème fondamental de l’enseignement en Haïti : les déficiences énormes de l’acquisition des connaissances à travers l’acquisition d’une langue, le français, que la majorité des écoliers haïtiens maitrisent très mal. La privatisation massive de l’enseignement est la conséquence de l’abandon et de la gestion catastrophique de l’éducation en Haïti par l’état haïtien.
Dans le domaine de l’éducation et des questions linguistiques haïtiennes, le gouvernement haïtien doit s’attaquer à deux problèmes fondamentaux : la remise sur pied ainsi que l’extension de la Réforme Bernard qui a été sabotée et un grand projet d’aménagement linguistique s’attachant à créer et mettre en place une politique officielle qui détermine comment les deux langues en usage en Haïti, le français et le créole, doivent être utilisées. Un gouvernement responsable doit absolument créer des comités, des agences, des départements spéciaux pour s’attaquer à des questions telles la modernisation des variétés du créole, le renforcement des principes de l’orthographe du créole, la codification de ses règles d’usage, et la réduction de ses variations locales au profit d’un ensemble de normes pour l’adoption d’un usage standard.
Références citées :
Chaudenson, Robert (2003). La créolisation : théorie, applications, implications. Paris : l’Harmattan.
DeGraff, Michel (éd.) (1999). Creolization, Language Change, and Language Acquisition : A Prolegomenon. In: Language Creation and Language Change. Creolization, Diachrony, and Development. Cambridge: MIT Press.
Hall, Robert (1972). Pidgins and Creoles as Standard Languages. In Sociolinguistics. Selected Readings. New York: Penguin Books.
Hazaël-Massieux, Marie-Christine (2008). Textes anciens en créole de la Caraïbe. Paris : Publibook.
Lefebvre, Claire (1998) Creole genesis and the acquisition of grammar. The case of Haitian creole. Cambridge: Cambridge University Press.
Matthews, Peter (1997) The Concise Oxford Dictionary of Linguistics. Oxford: Oxford University Press.
Saint-Fort, Hugues (2010) Les langues créoles sont-elles menacées de disparition ? In : Recherches haïtiano-antillaises #7. Devenir des Créoles. Approches théorique, littéraire et sociolinguistique. Paris : l’Harmattan.
Contacter Hugues St. Fort à : Hug...@aol.com
[i] Pendant longtemps, on avait attribué à « Lisette quitté la plaine » la particularité d’être le premier document écrit en créole. Les recherches récentes montrent cependant qu’il a circulé pendant toute la période de la fin du XVIIIème siècle un certain nombre de textes rédigés en créole à Saint-Domingue (chansons, proclamations politiques rédigées en créole.) Il semble que « La passion de Notre Seigneur selon St. Jean en langage nègre » ait précédé chronologiquement « Lisette quitté la plaine ». Pour une discussion bien documentée sur ce sujet, lire avec profit l’excellent livre de la linguiste française, Marie-Christine Hazaël-Massieux : « Textes anciens en créole français de la Caraïbe. Histoire et analyse. » Paris : Publibook, 2008, pgs. 47-125.
[ii] Marie-Christine Hazael-Massieux dans son livre cité plus haut, mentionne Juste Chanlatte, qui a introduit des passages en créole dans des textes rédigés en français ; une traduction en créole haïtien d’un passage bien connu de l’Evangile de Luc (15, 11-32) « La Parabole de l’Enfant Prodigue » publiée en 1831 et surtout le poème « Choucoune » du poète Oswald Durand.
[iii] La distinction esclaves créoles vs esclaves bossales est maintenant bien établie en histoire coloniale et particulièrement dans l’histoire de la colonie de Saint-Domingue. On désignait sous le nom d’esclaves créoles les esclaves qui étaient nés dans la colonie et étaient relativement familiers avec le mode de vie colonial et le langage utilisé par les colons français de l’époque ; les esclaves bossales étaient ceux qui étaient nés en Afrique et dont la présence à Saint-Domingue était relativement récente. Ils étaient par conséquent moins familiers avec le mode culturel et social dominant.
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[i] Pendant longtemps, on avait attribué à « Lisette quitté la plaine » la particularité d’être le premier document écrit en créole. Les recherches récentes montrent cependant qu’il a circulé pendant toute la période de la fin du XVIIIème siècle un certain nombre de textes rédigés en créole à Saint-Domingue (chansons, proclamations politiques rédigées en créole.) Il semble que « La passion de Notre Seigneur selon St. Jean en langage nègre » ait précédé chronologiquement « Lisette quitté la plaine ». Pour une discussion bien documentée sur ce sujet, lire avec profit l’excellent livre de la linguiste française, Marie-Christine Hazaël-Massieux : « Textes anciens en créole français de la Caraïbe. Histoire et analyse. » Paris : Publibook, 2008, pgs. 47-125.[ii] Marie-Christine Hazael-Massieux dans son livre cité plus haut, mentionne Juste Chanlatte, qui a introduit des passages en créole dans des textes rédigés en français ; une traduction en créole haïtien d’un passage bien connu de l’Evangile de Luc (15, 11-32) « La Parabole de l’Enfant Prodigue » publiée en 1831 et surtout le poème « Choucoune » du poète Oswald Durand.[iii] La distinction esclaves créoles vs esclaves bossales est maintenant bien établie en histoire coloniale et particulièrement dans l’histoire de la colonie de Saint-Domingue. On désignait sous le nom d’esclaves créoles les esclaves qui étaient nés dans la colonie et étaient relativement familiers avec le mode de vie colonial et le langage utilisé par les colons français de l’époque ; les esclaves bossales étaient ceux qui étaient nés en Afrique et dont la présence à Saint-Domingue était relativement récente. Ils étaient par conséquent moins familiers avec le mode culturel et social dominant.
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Mr. St Fort,
Cela me faisait vraiment grand plaisir de vous faire la connaissance au cours de cette grande journee de HAPAC a Connecticut ce Samedi dernier. Votre expose m’a beaucoup aide a comprendre le pourqoui de votre encouragement a faire passer la langue creole comme necessaire a l’education et l’evolution de notre peuple. Je ne veux pas vous retenir trop long. On en parlera, bonne chance!
Encore, au plaisir !
Rahoul Dupervil |