Les troubles à travers le pays n’ont été qu’un
prétexte pour occuper le pays. D’ailleurs, depuis la déclaration du
président Monroe adressée au Congrès de son pays en 1823, les
Américains s’étaient spécialisés à envahir soit le Mexique pour lui
dérober de grandes parties de son territoire et de ses richesses
naturelles soit les pays de l’Amérique Centrale et des Caraïbes comme le
Nicaragua, la République Dominicaine. L’amendement Platt de 1901 qui a
concédé à l’État américain la baie de Guantanamo à Cuba n’est pas
étranger à Monroe. Celui-ci a développé sa doctrine vulgarisée sous le
nom de Doctrine de Monroe en interdisant aux Européens de faire de
nouvelles conquêtes dans les Amériques tout en s’abstenant de s’ingérer
dans leurs affaires. C’était tacitement un premier partage du monde
avant le traité de Yalta en 1945 qui régala les occidentaux de
l’Afrique et l’Union soviétique sous la baguette de Staline de l’est de
l’Europe.
Les occupants ont un comportement typique partout où ils se
trouvent : l’humiliation des nationaux, l’irrespect des lois du pays en
question [
2],
l’accaparement manu militari de ses richesses. Les élites noires et
mulâtres, le gouvernement et l’ensemble de la classe dominante, ont
accueilli avec chaleur l’occupation d’après l’amiral Caperton, chef de
l’opération dans une lettre au Secrétaire de la Marine. La paysannerie
au contraire a résisté pendant plusieurs années avec des moyens inégaux.
Elle s’est soulevée sous la direction de Charlemagne Péralte qui, après
son lâche assassinat par les marines, a été remplacé par Benoît
Batraville. Les Américains parmi leurs premières mesures, ont quasiment
nommé leur propre président en la personne de Sudre Dartiguenave le 12
août 1915, ont dissout en 1917 l’assemblée nationale parce que les
parlementaires haïtiens refusaient de voter la nouvelle Constitution
écrite par l’ancien Sous- Secrétaire de la Navy Franklin Roosevelt
lui-même et nommé un Conseil d’Etat. En 1919, ils ont rétabli une
vielle loi appelée ‘’ corvée’’ qui obligeait les paysans à fournir six
jours de travail gratuits pour la construction et l’entretien des
routes. Le témoignage de Leslie Péan sur les accrocs de l’occupation
incite à la réflexion profonde :
« En imposant la Constitution de 1918 aux Haïtiens dans laquelle
l’inamovibilité des juges est abolie, les Américains font une triple
entorse à l‘établissement d’une société et d’un Etat de droit. D’une
part, la loi -mère du pays, la Constitution, est écrite par Franklin
Roosevelt, ancien Sous- Secrétaire de la Navy et « enfoncé- suivant les
mots du président américain Warren Harding- dans la gorge des Haïtiens à
la pointe d’une baïonnette » [
3]
Pour la première fois, dans toutes nos multiples constitutions même
si elles ont été toujours conçues sur la mesure du président établi, est
abolie un article qui interdisait aux étrangers de posséder des biens
immeubles dans le pays. Grâce à ce changement, ils se sont permis de
s’attribuer une quantité énorme de terres qui en 1929 s’élevait d’après Mme Castor
à 15.000 hectares. Conséquemment à ces expulsions parfois très
brutales, la misère s’est installée sur un autre palier dans les pays et
nous en payons les frais jusqu’à nos jours. Les informations de Mme Castor méritent d’être rappelées »
« Criblé de dettes, mal alimenté, privé de son lopin de terre le
paysan connaissait une situation encore plus critique qu’avant
l’occupation. D’après les rapports de la gendarmerie, le vagabondage
augmentait à la campagne’ ; de nombreux paysans allaient dans les villes
grossir le nombre de chômeurs. L’émigration prit des proportions
considérables et tragiques, démontrant avec évidence le mécontentement
du paysan qui s’en allait parfois pour toujours, vers Cuba ou la
République Dominicaine à la recherche d’un avenir moins sombre. »
« D’après M. Séjournée, Inspecteur Général des Douanes, plus de
300.000 Haïtiens abandonnèrent le pays pendant 19 ans de l’occupation et
aucun de revint à sa terre natale. » [
4]
Ecoutons Suzy Castor :
« En 1922, les Américains décidèrent de nommer un nouvel homme de
confiance : Louis Borno, un politicien éminent, ancien ministre de
Dartiguenave et avocat des grandes entreprises étrangères. Il se
montrait disposé à tous les ‘’ compromis’’ dans le cadre de la
‘’coopération’’, laquelle selon lui, était ‘’ la seule politique’’ qui,
adaptée à la lettre du traité, se conformait aux intérêts de la nation »
« Après sept années ‘’ d’expérience’’ avec Borno, le commandant John
Russel écrivait : ‘’Il n’a jamais pris une seule décision sans m’avoir
consulté au préalable’’ » [
5]
.
Les occupants ont désarmé les paysans et formé leur propre armée sous le
nom de ‘’Gendarmerie’’. Cette nouvelle force militaro- policière qui
n’avait jamais démérité de la confiance de leur tuteur avait toujours
conservé son rôle de relais. Jusqu’à sa dissolution par Aristide en
1995 lors de son retour d’exil, elle a changé d’appellations à plusieurs
reprises sans avoir jamais modifié sa nature. Les classes dominantes
réclament de nos jours le retour de cette armée extrêmement répressive
et garante fidèle de leurs intérêts et de ceux des capitalistes
américains en faisant accroire qu’elle était cette force révolutionnaire
qui avait combattu l’armée française et qui a forgé la nation
haïtienne. Péan a rapporté les propos suivants tirés du même ouvrage :
« Nous préparons les Haïtiens à être des subordonnés, écrit la
Women’s International League for peace and Freedom en 1926, à travailler
sous les autres, lesquels prennent les responsabilités. Nous leur
enseignons à accepter le contrôle militaire comme la loi suprême et à
acquiescer à l’usage arbitraire de l’autorité. » [
6]
Effectivement, les gouvernements haïtiens qui se sont succédé après
le retrait de droit et non de fait des troupes américaines se sont
toujours pliés à la volonté du pouvoir du grand voisin du Nord. La
soumission et la corruption des classes dirigeantes et dominantes se
sont conjuguées pour déboucher sur cette catastrophe écologique et sur
la perte économique découlant du contrat de la Société Haïtiano-
Américaine de Développement Agricole (SHADA). Entendons bien ce que
nous a écrit Leslie Péan à ce sujet :
« D’ abord les activités de la (SHADA) se concentrèrent sur la
production du sisal. La SHADA avait signé un contrat avec la Defense
Supplies Corporation des États-Unis, une filiale de la RFC, pour
produire 25 millions de livres de sisal pour la période se terminant au
15 novembre 1945. La SHADA sera financée par les investissements
américains et obtiendra des concessions spéciales incluant l’accès
gratuit à des terres de l’État, l’exemption d’impôts et le droit
exclusif d’acheter et de vendre le caoutchouc. La SHADA fit
l’acquisition de plantations d’hévéa et de sisal, de 15.000 acres de
forêts en pin avec des scieries, deux usines de décorticage et de
quelques kilomètres de voie ferrée. Toutefois, l’essentiel des activités
de la SHADA concerne la production de la plante à caoutchouc pour
laquelle elle fit l’acquisition de plus de 100.000 acres de terre. » [
7]
Nous avons deux grandes leçons à tirer de cette citation : 1- La
quantité de terre accordée à une société étrangère pour un produit qui
n’est pas destiné au marché national. 2- Le sisal est un produit qui
détruit l’humus et rend la terre inapte à la culture è moins qu’elle
soit mise en jachère pour reprendre sa fertilité et cela demande de
longues années.
Aujourd’hui encore, l’actuel pouvoir se trouve en négociation avec le
Brésil, les États-Unis d’Amérique pour produire de l’agro-combustible
dans ce pays où la carence alimentaire se fait de plus en plus sentir.
Jacques Diouf, Directeur Général du Programme alimentaire Mondial des
Nations-Unies a cité entre autres parmi les causes de la hausse des prix
au niveau international : le changement climatique et surtout la
demande de plus en plus élevée de bio- combustible (que nous préférons
appeler par son vrai nom : l’agro-combustible). Jean Ziegler ce
chercheur suisse bien connu a considéré la politique de l’agro-
combustible comme : ‘’un crime contre l’humanité’’. Il faut, selon les
dernières données, 1 tonne de maïs pour fabriquer en moyenne 413 litres
d’éthanol
III. L’actuelle conjoncture dans ses rapports avec la formation sociale haïtienne et la situation internationale
La crise qui sévit actuellement dans le pays s’abreuve à trois
sources distinctes : la formation sociale haïtienne, la dépendance du
gouvernement et la crise de la mondialisation mais elles sont toutes
dialectiquement imbriquées l’une dans l’autre. La formation sociale
haïtienne est structurellement prédisposée à la germination de ces
crises qui ont tendance à s’aggraver avec la mondialisation néolibérale.
Le panorama historique ci-dessus nous a permis de découvrir les
éléments fondamentaux de la stagnation actuelle. M. Préval, au cours de
sa deuxième présidence, n’a pas modifié sa politique antérieure pour
attaquer la charpente sociale asymétrique née en 1804 et pour prévenir
ou au moins atténuer les multiples crises conjoncturelles inévitables
qui vont jalonner tout son quinquennat. Il reste attaché à
l’application stricte du néolibéralisme sous les ordres du Fonds
Monétaire International et de la Banque Mondiale. Pendant que la misère
de la grande majorité de la population haïtienne s’intensifie dans les
villes comme dans les campagnes, le gouvernement de l’ex- Premier
Ministre Alexis a reçu à plusieurs reprises le satisfecit de ces
institutions de Breton Wood. Il s’est assigné comme priorité la
politique macro-économique qui consiste à faire prévaloir la bonne
gouvernance sur celle de la micro- économie pour payer la dette
illégitime et gonfler les réserves bancaires. La préparation de la
privatisation du secteur public même parmi les plus stratégiques et les
plus rentables comme la télécommunication, les ports et les aéroports
avec des vagues de révocation massive, occupe une place importante dans
sa politique. Le gouvernement n’a tiré aucune leçon des méfaits de sa
pseudo capitalisation- euphémisme de privatisation dans le jargon
néolibéral- de la minoterie, de la cimenterie durant son premier
quinquennat. Les résultats que nous vivons aujourd’hui sont une suite
logique de cette ligne.
Les derniers évènements de la première quinzaine du mois d’avril qui
se sont acheminés par des heurts violents, des casses, des attaques
parfois frontales contre la MINUSTAH et finalement par le vote de non
confiance du Sénat qui a conduit à la démission forcée du premier
ministre Jacques Edouard Alexis, se seraient produits un jour ou
l’autre. Le gouvernement de Préval/ Alexis ne gouvernait ni le
quotidien, ni le moyen et le long termes. Dès son accession au pouvoir
au cours de l’année 2006, ce gouvernement se livrait à la merci de la
communauté internationale. Il se comportait comme un prolongement
légitime de l’époque transitoire assurée, suite à l’éjection d’Aristide
par les Américains et les Français, par une équipe que ces derniers ont
choisie. Le Cadre Intérimaire International ou CCI qui était la seule
boussole du gouvernement intérimaire de Alexandre/ Latortue est devenu
celle de Preval/Alexis. Le Programme d’Apaisement Social (PAS) ou le
Document de Réduction Stratégique de la Pauvreté Intérimaire (DRSPI) ou
la formule actuellement en vogue le Document Stratégique National de la
Croissance de la Réduction de la Pauvreté (DSNCRP) ressortent comme le
prolongement du CCI sous d’autres sigles. Ceux-ci se passent de l’un à
l’autre sans une évaluation du précédent et surtout dans l’opacité ou du
moins dans l’exclusion de celles et de ceux pour qui les projets sont
élaborés.
Parler de l’occupation actuelle du pays ne se limite pas seulement à
la présence de la MINUSTAH sur le sol national. Celle-ci expose la
présence militaire d’une occupation plus profonde et plus subtile qui se
distille à travers la mainmise réelle de notre souveraineté politique
et économique. Ce que le commandant Russel a dit de Louis Borno durant
la première occupation américaine garde toujours la même pertinence. La
dépendance de l’actuelle classe dirigeante saute aux yeux de toutes et
de tous. Les premières démarches de l’équipe Préval/ Alexis consistaient
à implorer la communauté haïtienne pour lui accorder des fonds pour son
fonctionnement qui dépend de plus de 60% d’elle. Sans le concours de
cette dernière, les élections qui constituent un acte supérieur de la
souveraineté nationale et l’exécution de tous projets d’infrastructure
qui doivent obligatoirement répondre aux critères de cette communauté en
lieu et place des nécessités nationales, régionales ou locales,
demeurent impossibles. Des réunions en Europe, aux Etats-Unis, dans la
Caraïbe, et à Port- au – Prince ont eu lieu et sont suivies de promesses
de milliards de gourdes ou de dollars d’aide internationale qui
n’arrivent que très tard et surtout en gouttes. Le président Préval
toujours dans le souci de plaire aux grandes puissances qui n’ont
nullement intérêt dans le développement intégral du pays ne considère
plus, comme lors de son premier mandat, la question de la réforme
agraire comme une priorité pour la reprise de l’agriculture. La
bourgeoisie locale et internationale et la classe dirigeante répandent
l’idée que la cherté de la vie qui a intensifié la misère de la grande
majorité populaire résulte exclusivement de l’évolution du marché
mondial. Sans sous- estimer la hausse des prix sur ce marché- ce qui
mérite un analyse profonde pour en découvrir les causes factuelles et
les causes constitutives- elles minimisent ainsi deux vérités évidentes
dont l’une relative à l’ouverture sans réserve du marché national aux
produits importés et l’autre à la règle d’or du néolibéralisme qui veut
que le marché soit régulé par le marché. Les barrières douanières
haïtiennes sont les plus exposées à la concurrence internationale de
tous les pays de la Caraïbe du fait de leurs taux les plus bas. Cette
politique a mis en berne la production nationale
C’est pourquoi l’ancien premier ministre Alexis et le président
Préval pour répondre aux demandes populaires n’ont jamais cessé de
ressasser les mêmes formules éculées : créer des milliers d’emplois
temporaires dans la réparation de quelques infrastructures, distribuer
des plats chauds dans les écoles, arrêter l’insécurité pour attirer les
investissement étrangers malgré que les espoirs de la’’ Loi
d’Encouragement au Partenariat Hémisphérique’’ ( la loi HOPE) n’ait
accouché qu’une souris avec la reprise de seulement trois mille emplois
sur la centaine de milliers annoncée. Le président Préval au cours de
son discours le troisième jour de la mobilisation populaire, n’a pas dit
mieux en répétant les mêmes chants de sirène. Il a reconnu que la
situation actuelle est le produit de vingt ans d’une certaine politique
sans l’identifier. De ces vingt ans, de combien a-t-il profité pour
remplacer les porcs créoles que le gouvernement de Jean-Claude Duvalier
avait abattus inutilement sous l’injonction du président Reagan dans les
années 80 ? Qu’a- t-il entrepris pour redresser la production nationale
face à l’agression des produits importés dont l’agression a débuté à
partir de 86 sous la houlette des’ Chicago Boys’ et subventionnés par
les pays riches pour prévenir le dumping ? En 1985, Haïti produisait
123.000 tonnes métriques de riz. Aujourd’hui, le rendement s’élève à
90.000 tonnes métriques pour nous arrêter seulement à cette céréale.
Malgré cette autocritique timide, il a continué de nier l’aspect
structurel de la crise en proposant des palliatifs comme l’invitation
aux employés touchant plus de 30000 gourdes- moins de mille dollars
américains dans cette jungle commerciale- de concéder 10% de leur
salaire, et aux ministres de s’attribuer moins de pers diem pour leurs
voyages à l’étranger. Les grands importateurs d’aliments de leur côté
ont demandé la baisse ou l’abolition de taxe pour arrondir davantage
leurs profits déjà exorbitants, quitte au peuple à avoir quelques grains
de riz de plus dans son assiette. On croirait réduire ce peuple à un
animal apprivoisé qui pour survivre attend des grains à bon marché. Le
changement qualitatif de la consommation traditionnelle avec plus de
produits importés qu’auparavant n’a pas inquiété non plus les autorités
politiques et économiques alors que ce changement participe fortement
de la crise. Autrefois, on ne mangeait le riz qu’une fois par semaine
dans la plupart des familles. La cuisine locale regorgeait d’autres
céréales comme le maïs moulu, le petit- mille, et de tubercules.
L’insatisfaction presque générale ne se réduit pas à la faim. Le
délabrement de la couverture sanitaire nationale, le système scolaire
abandonné à plus de 80% au secteur privé et entretenu très mal par lui
d’où le phénomène ‘’ d’écoles borlette’, ce phénomène qui infecte de
plus en plus le milieu universitaire, l’habitat, l’arrêt de la
dégradation de l’environnement dénudé à plus de 98%, etc. font partie de
l’ensemble des revendications qui ont secoué le pays. Une bouteille de
gaz propane de 25 livres coûte plus chère chez nous qu’une bouteille de
50 livres de ce même gaz dans la République voisine. Des chômeurs et des
victimes des licenciements massifs et arbitraires des entreprises
publiques en voie de privatisation participaient activement aux grandes
mobilisations de ce début d’avril et couraient aussi les rues. Quelle
réponse leur a-t-on proposé ? Toutes les instances internationales
interviennent pour offrir de l’argent, de la nourriture qui affectera
davantage la production nationale et aggravera avant longtemps la
situation. Le fond structurel des problèmes auxquels on veut donner un
vernis économique, est politique. Ce fond n’est pas même effleuré.
Au nom de la mondialisation néolibérale, le chef de L’État a concédé
le rôle régalien et régulateur de l’État à une classe d’affairistes
qui augmente le prix des marchandises de façon non proportionnelle à
leur hausse réelle sur le marché international. Pendant que le Sénat
recevait le Premier ministre Alexis, le premier citoyen de la nation au
Palais négociait avec cette classe d’affairistes qui, d’après plus d’un,
ont lâché la bride des prix pour punir le gouvernement qui a augmenté
le salaire minimal à 150 gourdes sur les 350 demandées par les
syndicats. Faisons ensemble avec l’Association Nationale des Agro-
Professionnels Haïtiens (ANDAH) le constat suivant :
« Haïti importe comme la République Dominicaine du blé qui est
transformé en farine. La hausse du prix du blé qui s’est traduite en
trois dollars de plus sur le sac de farine en République Dominicaine
alors qu’en Haïti on assiste à un doublement de prix. Le prix de sac de
farine est passé de USD 20.5 à USD 41 dollars en Haïti »
« La hausse du prix du riz sur le marché mondial est indéniable mais
est-elle proportionnelle à la nette augmentation de prix noté au niveau
local ? Est-il nécessaire de rappeler la nette et rapide augmentation du
prix de la petite marmite sur le marché local au cours des cinq
derniers mois ; cet état de fait alimentant toutes les conversations ?
Rappelons que le prix de la petite marmite de riz a subi en moins de 5
mois une augmentation de près de 8 gourdes ( 17,1 gourdes en octobre 07
et 25 gourdes fin février 2008) ce qui est énorme. » [
8]
Dans le même document, la ANDAH a expliqué que le prix moyen du riz
américain est plus élevé que celui d’autres pays producteurs asiatiques.
La situation dépendante de notre gouvernement l’empêche même de
chercher les avantages les plus immédiats ailleurs. L’avenir s’annonce
plus triste d’après les experts de la FAO, de la PAM, du FMI et même du
Secrétaire de l’ONU avec l’augmentation continue du prix des principales
céréales et du pétrole sur le marché international. L’échec de la
politique du gouvernement Préval/Alexis et du prochain qui sans doute
restera attaché aux grands axes du néolibéralisme, signifie aussi
l’échec du mode de production dominant haïtien et celui de la
mondialisation capitaliste.
Le mouvement populaire est acéphale
En 1986, la mobilisation populaire a atteint son paroxysme au point
tel que le gouvernement américain, les classes dominantes locales et la
hiérarchie de l’église catholique ont dû s’interposer pour envoyer
Jean-Claude Duvalier en exil et monter un pouvoir militaire de
sensibilité duvaliériste. Le peuple a perdu une bataille qu’il a
préparée pendant près de trente ans de dictature. Dans la clandestinité,
des organisations révolutionnaires ou de droite acceptaient tous les
sacrifices jusqu’à la mort pour miner la présidence à vie. Le mouvement
populaire dans sa spontanéité a devancé les calculs de toutes les forces
de l’opposition, et ses ennemis traditionnels ont récupéré tout le
bénéfice de ses engagements. Les organisations révolutionnaires n’ont
pas eu la capacité d’emboîter le pas aux avancements démocratiques et se
sont laissés noyer, dans leur grande majorité, par le charisme et la
démagogie d’Aristide en 1990. Jusqu’ à présent, elles n’arrivent pas à
s’en sortir pendant que la maturité politique du peuple continue à se
développer. Les politiciens traditionnels aveuglés par la tentation du
pouvoir, s’émiettent en de multiples particules. Ils ont créé
l’habitude, pour pallier leur incapacité de former des militants malgré
toute la batterie médiatique à leur portée, de coopter les gens et de
puiser leurs candidats aux postes électifs dans des organisations de
base, qui pour de multiples raisons dont la pauvreté, restent très
fragiles.
Les dernières manifestations populaires peuvent être comprises dans
la même logique de manque de direction politique évidente. Les
conditions objectives de lutte invitent les grandes masses à présenter
dans les rues leurs revendications, mais l’inexistence de partis
politiques capables d’embrasser l’ensemble de ces revendications freine
prématurément leurs élans qui souvent frisent ou tombent dans la dérive.
Finalement, ces revendications sont ramassées par celles-là et ceux- là
mêmes que ces masses croient combattre. Si le mouvement féministe avec
la Coordination Nationale de Plaidoyer pour les Droits des Femmes, la
CONAP, commence à fédérer des organisations de femmes, la situation
diffère des autres grandes catégories sociales populaires comme des
organisations paysannes, étudiantes. Le syndicalisme ouvrier s’essouffle
de plus en plus et frôle l’abîme après son apparition en force après la
chute de Jean-Claude Duvalier en 1986.
Le temps est venu pour un meilleur encadrement du mouvement populaire
par un leadership organisationnel responsable, doté d’une vision à
court terme pour résoudre les problèmes immédiats, et d’une vision plus
éclairée pour placer le pays sur la voie de son développement national.
Le concours international viendra en appoint suivant les demandes du
pouvoir et les besoins du pays. La dépendance tue les initiatives
nationales au lieu de les promouvoir et les encourager. L’obéissance du
gouvernement de rentrer dans l’agro- combustible pour alimenter les
voitures américaines se veut une preuve convaincante.
En attendant, le président Préval se trouve empêtré dans un dilemme :
concevoir un plan de remise en valeur de la production nationale en
rupture avec le néolibéralisme ou se perdre dans des solutions
partielles et conjoncturelles avec des sorties répressives des forces
policières et militaires pour briser l’ardeur des manifestantes et des
manifestants. Grâce à la faiblesse des partis politiques traditionnels
et à cause de la léthargie du mouvement populaire, les conflits sociaux
ont dominé essentiellement les contradictions politiques.
Quelques lignes de perspective
Jamais, ce gouvernement n’a proposé de décisions élaborées pour
combattre la corruption et l’impunité, pour contrôler l’ensemble de nos
importations afin d’accumuler des fonds frais nationaux disponibles au
service de la grande population. Avec de nouvelles décisions fermes,
rationnelles et réelles pour structurer les petites et moyennes
entreprises et mettre à la disposition du monde agricole un montant plus
raisonnable que les quelque 4% prévu au budget national, le pays
pourrait reprendre son ancienne autonomie dans bien des domaines comme
dans celui de la souveraineté alimentaire. L’importation des produits
alimentaires jusque vers la fin des années 70 était complémentaire
alors qu’aujourd’hui, elle est devenue l’essentielle et notre production
complémentaire. Seulement 1% du crédit des banques commerciales est
alloué à l’agriculture. Le concept de développement induit souvent en
erreur en le confondant avec la croissance qui signifie autre chose. Le
développement ne désigne nullement de refaire les chemins parcourus par
la plupart des pays riches. Éthiquement et objectivement, nous ne
pouvons plus coloniser d’autres pays pour une nouvelle accumulation du
capital. Nous ne détenons pas non plus les moyens techniques modernes et
sophistiqués pour exploiter la richesse d’autres pays.
Avec une réforme agraire sérieuse accompagnée d’un crédit agricole
abordable pour les paysans, tout pouvoir qui désire sortir Haïti de ce
marasme conjoncturel et structurel se trouve dans l’obligation de
concevoir un plan de développement social intégré et endogène
c’est-à-dire un plan qui vise en premier lieu le marché national sans
ostracisme de la majorité populaire ni autarcie. La petite et la moyenne
entreprises doivent y servir de point d’assise avec un accent spécial
pour l’artisanat traditionnel comme la couture, la cordonnerie,
l’ébénisterie, la charpenterie etc. Il s’avère indispensable que cette
branche de l’industrie traditionnelle qui s’essouffle péniblement avec
la percée sans précédent sur le marché local des produits d’occasion
communément appelés ‘’ pèpè ‘’achetés surtout aux États-Unis d’Amérique
relève de ses cendres. Le président peut bien faire des miracles avec un
choix politique indépendant contrairement à ce qu’il a encore répété
dans sa dernière intervention publique de façon plus voilée. Pour
cautériser l’hémorragie des cadres professionnels, intellectuels, et des
travailleurs manuels,- en deux ans de ce gouvernement, la République
Dominicaine seulement a rapatrié plus de 33.000 de ces travailleurs- des
solutions urgentes et à notre portée doivent être prises. La nouvelle
conscience qui se développe dans les pays du Nord envers la biodiversité
corroborera cette nouvelle approche du bien-être des peuples. Un
miracle qui n’a pas besoin de provenir du ciel. La crise est éminemment
politique et attend des réponses éminemment politiques qui
accompagneront les mesures économiques, sociales et culturelles.