HAITI DANS LE CONCERT DES NATIONS 1804-1915:
QUELQUES TRAITS D’UN DIVORCE EN SURSIS
Jean Maudler Clermont
Si la proclamation de l’indépendance d’Haïti avait
provoqué un vif émoi partout sur le vieux continent et chez le grand voisin du
Nord, l’entrée du jeune Etat dans le
concert des nations s’est néanmoins effectuée à la cloche de bois. Il
apparaissait comme une note discordante à la symphonie habituelle des nations civilisées, une
transgression au bon ordre des choses.
Le Dr Rayford W. Logan a parlé d’ « anomalie »,
en référence à la perception des puissances de l’heure de l’avènement d’Haïti
en tant qu’Etat libre et indépendant. Donc, une monstruosité avec laquelle il
ne convenait pas de colluder. Tout au long du XIXème siècle, différentes
parades seront utilisées pour la réduire à sa plus simple expression et
détruire son image aux yeux du monde, surtout aux yeux de tous ceux dont son
exemple pourrait raviver l’espoir d’un meilleur sort dans leur cœur ou inspirer
dans leur effort pour secouer le joug qui les oppressait. On peut identifier 4
expressions cette stratégie d’annihilation
de l’Etat d’Haïti : l’endiguement,
le poids de la dette de l’indépendance, les propagandes malveillantes, le
fardeau des réclamations étrangères.
L’endiguement
La première attitude qu’ont affichée les
puissances de l’époque, c’était une mise en quarantaine du nouvel Etat. Il
fallait empêcher que l’exemple d’Haïti ne contaminât ces territoires où
fleurissaient toujours la traite et l’esclavage. L’Angleterre, les Etats-Unis
d’Amérique, la France, l’Espagne et les pays du sous-continent se sont, pour
ainsi dire, tous passés le mot pour maintenir Haïti isolée, pour la maintenir
en dehors de la vie internationale et entraver son ascension.
Les Etats-Unis et l’Angleterre avaient renouvelé
avec les nouveaux dirigeants haïtiens les accords commerciaux qui avaient été
conclus avec Toussaint Louverture et excluaient toute possibilité qu’ils
s’étendent à une reconnaissance politique formelle.
Déjà sous Dessalines les autorités britanniques,
par la voix du gouverneur de la Jamaïque, le général Nugent, laissaient
entendre la ligne de conduite qu’elles comptaient adopter envers le nouvel
Etat. Il fallait qu’il se tînt éloigné, par tous les moyens, des leurs
possessions des Antilles. Sous la
garantie d’assurer la sureté des cotes haïtiennes contre une éventuelle
entreprise de reconquête par la France, le gouverneur enjoignait même
Dessalines à ne pas se constituer une marine de guerre. Proposition qui fut
courtoisement mais fermement déclinée par ce dernier.
A la mort
du fondateur, les Anglais ont continué à entretenir des relations commerciales
et des rapports de bon voisinage avec les deux gouvernements issus de la
scission subséquente à la chute de l’Empire. Ils avaient, toutefois, accordé
une certaine privilégie au régime christophien. Le Sir Home Popham, amiral de
la marine anglaise, avait accueilli à Kingston une délégation en provenance du
royaume d’Hayti, au grand dam des colons anglais. Suite à cette visite, une
mission anglicane a pu s’établir dans le nord du pays. En 1819, il a même rendu
visite à Christophe. L’année suivante, il était accueilli à Port-au-Prince. Il
avait cru nécessaire, à cette occasion, de proposer ses bons offices afin de
promouvoir la réunification du pays sous l’autorité de Christophe. Pourtant,
lors du Congrès de Vienne, les Anglais ont persisté à considérer Haïti
officiellement comme une colonie française. Il y a eu là une ambivalence
commandée par deux impératifs différents : les avantages que leur offrait
le commerce d’Haïti et la nécessité de maintenir la sûreté intérieure de leurs
colonies au sein desquelles se pratiquaient encore l’esclavage. Jusqu'à
l’émancipation des colonies anglaises à partir de 1838, la clause de la
non-fréquentabilité des Haïtiens constituait, malgré tout, l’essence même du
code de conduite des responsables anglais vis-à-vis d’Haïti.
L’attitude américaine envers la nation noire était
régentée par le même principe. Lorsqu’en 1826 les dirigeants américains
reçurent l’invitation par la Colombie pour participer au Congrès de Panama qui
devait réunir, pour la première fois, tous les Etats libres du continent
américain, cette initiative souleva une vague de protestations et
d’indignations à Washington, aussitôt qu'on apprit que la question de la reconnaissance de
l'indépendance d'Haïti serait inscrite dans l’agenda du congrès. Les Américains
menacèrent de boycotter la réunion au cas où cette assemblée inclurait dans en
son sein des représentants d’Haïti.
Le Capitole se transforma, en la circonstance, en
prétoire anti-haïtien d’une rare violence. Les réprobations contre
l'éventualité qu’un tel sujet puisse être agité
à Panama, fusaient, les unes plus acerbes que les autres. Le sénateur
Thomas Hart Benton, du Missouri, par exemple prévint :
« Notre
politique envers Haïti a été fixée depuis trente-trois ans. Nous avons établi
des relations commerciales avec elle, mais pas de relations diplomatiques. Nous
ne recevons pas ses Consuls mulâtres ou ses Ambassadeurs noirs. Et
pourquoi ? Parce que la Paix de onze États ne permettra pas l'exhibition
parmi eux des fruits d'une insurrection nègre qui a réussi. Elle ne permettra
pas aux Ambassadeurs et aux Consuls noirs de donner à leurs congénères noirs
des Etats-Unis la preuve en main des honneurs qui les attendent s'ils tentaient
un effort similaire. Elle ne permettra pas que ce fait soit vu et qu'il soit
dit que pour le meurtre de leurs maîtres et de leurs maîtresses, ils trouveront
des amis parmi les blancs des États-Unis. » [1]
Et Edward Everette, du Massachussets, plus sentencieux encore, d’inférer :
« Je
céderai, dit-il, tout le continent à qui voudrait le prendre : à
l'Angleterre, à la France, à l'Espagne. Je souhaiterais qu'il s'engloutit dans
le sein de l'Océan avant que je vois quelque part de la blanche Amérique, être
convertie en une Haïti continentale par cet affreux processus d'effusion de
sang et de désolation par quoi seule une telle catastrophe eut pu être
réalisée... » [2]
Contrainte par les circonstances de reconnaitre
l’Indépendance d’Haïti, après maintes tentatives infructueuses de
rétablissement de son autorité sur son ancienne colonie, la France s’aligna,
malgré la publication de l’Ordonnance de 1825 par Charles X, à cette politique
de mise à l’ écart du jeune Etat. Dans une lettre adressée au gouverneur de la
Guadeloupe, M. Jacob, concomitamment à la promulgation de l’ordonnance royale
reconnaissant l’Indépendance de Saint-Domingue, le ministre de la marine a tenu
à rassurer les colons et les autorités locales sur les implications d’une telle
décision et préciser les lignes de la politique à adopter vis-à-vis de l’Etat
d’Haïti :
« Au moment où une transaction politique vient
d’effacer Saint-Domingue de la liste des colonies françaises, je dois vous
faire observer que, loin d’entendre attaquer les bases de l’édifice colonial,
le gouvernement du roi tend constamment au contraire à les affermir et qu’il
met au premier rang des besoins de l’ordre social, dans nos colonies, la
conservation du régime sous lequel ces
établissements ont été institués.[…]
L’émancipation de Saint-Domingue, déterminée par des considérations d’ordre
supérieur, ne pourra avoir aucune influence funeste sur la tranquillité de nos
esclaves ; elle aura au contraire l’avantage de faire cesser les
inquiétudes qu’on avait pu y conserver par suite de manœuvres qui ont été à
diverses reprises dirigées sous le nom du président Boyer, ou à l’ombre de son
appui, contre ces établissements […] Du reste, il est convenu que les habitants
actuels de Saint-Domingue s’abstiendront de toute communication avec nos
Antilles, et si, contre toute probabilité, il arrivait qu’un bâtiment s’y
présentât avec les couleurs d’Haïti, vous êtes autorisés à lui interdire
l’entrée du port. »[3]
Suite à la réception de cette lettre, le
gouverneur ordonna, non seulement
l’interdiction des cotes de la Guadeloupe aux navires d’Haïti, mais encore
défendit l’accès des ports de l’ile aux bâtiments étrangers, en provenance de
la république noire. « Ce n’était pas les navires, nous dit
M. A. Lacour, que l’on redoutait, mais les passagers qu’ils pouvaient
apporter : aussi la défense de laisser débarquer aucun citoyen d’Haïti
fut-elle absolue. »[4]
Cette prévention de la France vis-à-vis des
Haïtiens était largement partagée par les autres puissances. Les autorités espagnoles
avaient accusé les dirigeants haïtiens d’être les commanditaires du soulèvement
d’esclaves qui s’était produit en 1823 à Porto-Rico. Elles s’étaient enhardies
jusqu’à procéder, au courant de cette même année, à la saisie d’un navire de
commerce haïtien, « La Beauté »,
en route pour l’ile de Saint Thomas, en le déclarant pirate. Escorté jusqu’à
Porto-Rico, par le navire espagnol « L’Estrella », il fut condamné,
le 4 mars 1823, comme bonne prise par M.
Guigenes, juge provisoire siégeant au tribunal de première instance de la ville
de Saint Germain, à Porto-Rico. Dans son réquisitoire, le juge avait déclaré
que « le pavillon d’Haïti
n’est pas reconnu par le gouvernement principal de la nation espagnole, attendu
qu’il ne considère que comme des révoltés dans l’ile de Saint-Domingue, les
nègres et les mulâtres qui se sont emparés du territoire des deux nations qui
les possédaient légitimement, d’où proviennent le bâtiment et la
cargaison ; et attendu que leur conduite répréhensible […] les met au rang
de nos ennemis…»[5]
Les responsables haïtiens se plaignaient de la
même hostilité de la part des autorités des iles danoises et hollandaises. En guise de
représailles, Boyer émis la proclamation du 20 mars 1823, par laquelle il
interdisait toute communication entre la république d’Haïti et les îles avoisinantes.[6]
On l’avait précédemment vu avec l’Angleterre tôt
sous Dessalines. La crainte de la subversion haïtienne tournait presqu’à
l’obsession. Les autorités britanniques, à la Jamaïque, allaient donner en 1824,
une nouvelle fois, la mesure de leur hantise relative au haut potentiel
subversif de la république noire. Sous prétexte d’être des agents recrutés par Boyer, en vue d’allumer des
foyers révolutionnaires sur l’ile, Louis
Léocine et John F. Scoffery, deux hommes de couleur ont été arrêtés et déportés
en Haïti. Ils furent abandonnés au port de Jacmel. Ils se rendirent, plus tard,
à Londres où ils en appelèrent à la justice métropolitaine qui les blanchit
finalement.[7]
Les pays du sous-continent, nouvellement émancipés,
quoique redevables envers la république d’Haïti du généreux soutien qu’elle
accorda à Miranda et à Bolivar lors des guerres de libération nationale, ne
voulurent pas plus reconnaître son indépendance. En 1824, craignant une éventuelle
expédition des Français, en vue de la reconquête de leur ancienne colonie, le
président Boyer chercha à consolider la position politique du pays dans la région et s’assurer du soutien des
jeunes Etats issus des révolutions bolivariennes. Il avait, à cet effet,
délégué, auprès des autorités de la grande Colombie, Desrivières Chanlatte avec
instruction formelle de réclamer, en cas de refus de leur part, le
remboursement de l’aide que Pétion avait accordée au Libertador. Le vice-président Francisco de Paula Santander, qui
reçut l’émissaire haïtien, lui fit valoir que son pays était en bon terme avec
la France et ne pouvait, eu égard à sa situation fragile en tant que jeune Etat
indépendant, prendre le risque de s’attirer l’inimitié d’une grande puissance
telle que la France.[8]
Il appréhendait, en fait, sérieusement les risques
de sédition que pouvait entrainer, à l’intérieur du territoire de son pays, où
régnait toujours le régime esclavagiste, l’accréditation de diplomates haïtiens
à Bogota. Une révolte à l’haïtienne, c’est-à-dire unissant des populations noires
et mulâtres contre les blancs était envisagée avec effroi. Dans une correspondance confidentielle, adressée au président du Sénat de Bogotá,
datée du 14 avril 1824, Santander alertait l’assemblée sur la présence d’agents haïtiens qui tentaient
de lancer des menées subversives à la Guaira, Puerto Cabello et « dans une
grande partie des départements du Venezuela »[9].
Santander proposa alors à son interlocuteur de présenter
ses revendications auprès de la future assemblée qui devait réunir les représentants
de tous les Etats du continent américain bientôt à Panama. Cette proposition
fut repoussée par Chanlatte conformément aux instructions reçues de Boyer.
Dès lors, la question du remboursement de l’aide
octroyée par Pétion à Bolivar fut mise sur le tapis. Santander agréa sa requête et l’enjoignit d’évaluer
lui-même le montant dû. Ils s’accordèrent donc sur la somme de 70.000 piastres.
Cette valeur fut payée séance tenante par Santander. Cette décision fut
considérée comme foncièrement impolitique en Haïti, à l’époque, de la part de
Boyer. Thomas Madiou la considère même comme destructive de l’œuvre humaniste
et généreuse de son prédécesseur. Elle banalisait en outre, le sacrifice
inestimable des volontaires haïtiens qui avaient librement choisi de combattre
auprès des patriotes latino-américains.
A
l’occasion du Congrès qui devait se réunir plus tard à Panama, Bolivar n’avait même pas daigné lancer une
invitation aux autorités haïtiennes.
Ce ne sera
finalement qu’en 1868 que les autorités
de Bogotá désigneront un consul en Haïti,
soit seize ans après l’abolition de l’esclavage, et seulement en 1950 qu’une
représentation officielle s’établira à Port-au-Prince.
Face à
l’ostracisme avéré des puissances de l’époque envers de la république noire, B.
Vendryes, avait tenu à mettre en exergue
la haute portée philanthropique de l’Ordonnance royale de 1825, plus encore
celle des deux Traités de 1838, nettement moins défavorables à Haïti, dans un
ouvrage publié en 1839, intitulé De
l’indemnité de Saint-Domingue considérée
sous le rapport du droit des gens, du droit public des Français et de la
dignité nationale. Son diagnostic de la situation d’Haïti, sur le plan
international, n’est pas moins empreint d’une grande perspicacité. Il inférait,
qu’en définitive : « La France
seule pouvait l'appeler à ce rang. Elle n'était
point dans la condition des colonies anglaises et espagnoles
qui ont dû leur reconnaissance par les anciens
gouvernements, sans le consentement des métropoles, au grand
nombre de leurs habitants, à leur instruction, à leur fortune
et à leur parenté avec l'Europe.
Le commerce, qui fréquentait les ports d'Haïti, était
prêt à les abandonner à la première démonstration hostile de la France[10].
L'Angleterre, qui avait obtenu une prime pour l'introduction de ses
marchandises, exigea plus tard, en conservant néanmoins son avantage
commercial, que le président Boyer interdît aux Haïtiens la fréquentation des
ports voisins, le pavillon de la république ne pouvait pas s'éloigner des côtes
de son territoire.
Bolivar lui-même, qui, dans les premiers temps de la
lutte de Colombie avec l'Espagne, avait reçu d'Haïti, particulièrement de son
président Pétion, des secours généreux dans un moment pressant, refusa de
reconnaitre Haïti comme état indépendant. »[11]
Le poids de la dette de l’indépendance
Ce ne fut que 21 ans après sa proclamation que la
France accepta finalement de reconnaitre l’indépendance de son ancienne
colonie, moyennant le paiement d’une indemnité astronomique de cent cinquante
millions de franc-or, payables en 5 annuités. L’Ordonnance du 17 avril 1825,
par laquelle Charles X consentit à renoncer à son ancienne colonie et précisa
les exigences sous-tendant cette décision, parvint dans la rade de
Port-au-Prince accompagnée d’une forte escadre de pas moins de treize vaisseaux
commandés par le baron De Makau.
L’intimidation exercée par les autorités françaises sur les dirigeants
haïtiens, conjuguée à la pusillanimité de président de la République, sans
doute quelque peu lassé par tant de tentatives infructueuses, finirent par
imposer au pays ce lourd et handicapant legs financier. Déjà, à cours de
ressources pour le versement de la première tranche, l’Etat haïtien a dû
consentir un prêt auprès d’une banque française pour pouvoir honorer ses
engagements. Plus encore, des 30 millions sollicités, il n’en obtint que 24.
Dès lors, Haïti se retrouvera aux prises à une double dette. On parlera de la
double dette l’Indépendance.
Le parlement, par un vote solennel, la déclara
« dette nationale ». Toutes les ressources du pays furent désormais
mobilisées aux fins quasi-exclusives du paiement de la dette de l’indépendance.
Or, toutes les infrastructures productives du pays avaient été pratiquement
détruites lors de la tourmente révolutionnaire. La plupart des cultivateurs
avaient déserté les habitations pour se réfugier dans les mornes où ils
pouvaient cultiver, à loisir, des terres tombées, par la force des choses, dans
le patrimoine de l’Etat ou laissées en friche par des propriétaires
absentéistes. En raison de la précarité de la situation financière de la
république et la dégradation de la
production, aucun versement ultérieur n’a pu être effectué.
Suite à la révolution française de 1830, l'idée d'une
nouvelle expédition contre Haïti a été,
une fois de plus, envisagée par certaines personnalités de la classe politique
en France. Haïti ne payant pas, on concluait à la mauvaise volonté des
dirigeants haïtiens. Les mythes sur les richesses prodigieuses de Toussaint
Louverture et d’Henri Christophe ou des trésors enfuis un peu partout dans le
sous-sol haïtien entrainaient, en France, une surestimation des capacités
financières réelles de la république d’Haïti. L’imprudence langagière de Boyer
face aux négociateurs français est à mettre également au compte des causes ayant déterminé de ce montant
astronomique. Dans ses Souvenirs
historiques, Guy Joseph Bonnet confia : « M. de Laujeon, dans une conversation privée, avait dit au président
qu'il pensait que, moyennant soixante-quinze millions et un chocolat, on
pourrait arriver à un accommodement. Si ce n'est que ça, avait répondu Boyer
inconsidérément, j'en donne cent; on
lui en imposa cent cinquante. Cette parole imprudente, prononcée avec tant
d'assurance, persuada que le président avait en caisse des valeurs considérables,
qu'on croyait provenir du trésor de Christophe, dont on s'exagérait
l'importance ; on en vint à exiger le payement de la somme en cinq
années. »[12]
Louis-Philippe montra néanmoins peu de
disposition pour une entreprise aussi aventureuse dont aucune nécessité ne commandait.
En 1836, Dupetit-Thouars fut à nouveau envoyé en mission
en Haïti, afin de faire valoir réclamations du roi Louis-Philippe relatives aux
obligations du gouvernement d’Haïti. Il en profita pour s’informer sur l’état
réel des finances haïtiennes. Après avoir examiné les comptes généraux de la République
pour la période allant de 1818 à 1835, il en vint à admettre l’impossibilité
pour Haïti de s’acquitter cette indemnité et qu’il convenait, en l’occurrence, de la réduire dans des
proportions plus raisonnables et d’en modifier les modalités de paiement.
Suite à cette mission, Le baron de Las-Cases et le
capitaine de vaisseau Baudin furent délégués à Port-au-Prince en 1838, en tant
que plénipotentiaires du roi de France. Au terme de leurs consultations avec
les autorités haïtiennes, ils élaborèrent en collaboration avec leurs homologues
locaux Inginac, Frémont, Labée, B. Ardouin, Séguy Villevaleix, les deux
« Traités de 1838 ». L’un politique, reconnaissant inconditionnellement
l'Indépendance d'Haïti; l'autre, financier, ramenant le montant de l’indemnité
à soixante millions, dont le paiement était échelonné sur une période de trente ans. Ce fut sous le gouvernement
de Lysius Salomon Jeune que le dernier terme de la dette sera versé.
Dans ces conditions, ce fut l’avenir même de la
nation qui s’était retrouvé hypothéqué. Aucun plan pour la remise sur pied des
infrastructures affectées, de diffusion de l’instruction au sein de la
population, de modernisation économique
du pays, comme l’avait tenté avantageusement dans le nord Henri Christophe,
n’avait pu être mis en place. Ce fut le début de la décente aux enfers. Ce qui
a fait dire à Fréderic Marcelin : « Cet acte dans nos annales est un
contre-sens. De lui date notre décadence. »[13]
Les propagandes malveillantes
Malgré sa reconnaissance par la France, suivant
les termes de l’Ordonnance du 17 avril 1825, ramenés à des dimensions et à des
modalités de paiement plus accessibles pour les maigres finances du pays,
par les Traités de 1838, l’indépendance d’Haïti n’en continuait pas moins de
constituer un objet de préoccupation pour les puissances coloniales et
esclavagistes. Par son existence seule, elle était une source potentielle de
perturbation partout où les nègres étaient encore dans les fers. Une république
noire dans le Nouveau-Monde était susceptible d’alimenter toutes sortes de
fantasmes et éveiller les rêves les plus fous dans le cœur de millions d’hommes
et de femmes encore courbés sous le joug de la servitude ou refoulés
socialement en raison de leur ascendance africaine. Il fallait donc se prémunir
contre une telle menace. Et la propagande odieuse et mensongère a paru une arme
d’une redoutable efficacité, en la circonstance, entre les mains des tenants de
l’ordre politique et économique international de l’époque.
Axée sur le postulat de l’infériorité
irrémissible du nègre par rapport au blanc, cette campagne de dénigrement
visait à assombrir l’image d’Haïti aux yeux des noirs des Etats-Unis et des
possessions européennes en Amérique d’abord ; mais aussi aux yeux de tous
les militants abolitionnistes et autres philanthropes qui avaient à cœur de
hâter la fin du calvaire des noirs. Sir Spencer St John, ancien consul
britannique accrédité en Haïti, a été incontestablement l’un des principaux
propagateurs de la thèse de l’infériorité native du nègre par rapport au blanc.
Juché sur sa longue expérience en terre haïtienne, unique lieu où le nègre,
émancipé du joug du blanc, s’est constitué un Etat libre et indépendant et a
inauguré une expérience inédite, à l’époque, d’autonomie et d’insertion dans la
modernité, il s’était autoproclamé expert en la matière. Ses conclusions ne
pouvaient donc manquer d’être que plus plausibles dans l’esprit de ceux qui étaient
tombés sur son ouvrage. Il avait fini par devenir aux yeux des intellectuels
haïtiens l’incarnation même de l’anti-haïtianisme et du racisme dont les noirs
en général étaient l’objet de la part des blancs. Les polémistes haïtiens
référaient presque toujours à lui dans leurs contre-argumentaires. Il n’avait
pas hésité à écrire :
« Nous avons souvent discuté, à
Haïti, l'inquiétante question de la place occupée par le nègre dans le système
de la nature. Je regrette de dire que plus j'ai acquis d’expérience, moins j'ai
cru à sa capacité pour occuper une position indépendante. Tant qu'il se trouve
en contact avec les blancs, comme dans le sud des Etats-Unis, il s'en tire bien
; mais dès qu'il n’est plus sous cette influence, comme à Haïti, loin de
s'améliorer, il tend à reprendre les coutumes des tribus d'Afrique, et s'il ne
survenait aucune pression extérieure, il rétrograderait bien vite à l'état des
habitants du Congo. Si je n'exprimais que ma propre opinion, j'hésiterais à le
faire d'une façon aussi positive, mais, depuis 1863, je n'ai trouvé aucune voix
compétente pour dire le contraire. Je crois qu'il est incapable de créer une
civilisation, et que, même s'il recevait une meilleure éducation, il
conserverait encore une certaine infériorité. Comme homme, il ne sait pas se
gouverner lui-même, et comme nation il n'a pu faire aucun progrès. Pour bien le
juger, il faut avoir vécu très longtemps avec lui, et ne pas se laisser
influencer par la théorie de l'égalité d'aptitude de toutes les races à
progresser dans la civilisation. » [14]
L’œuvre du diplomate a eu, selon Ludwell
Lee Montague[15], le
double effet d’engendrer une prodigieuse progéniture et de fonder toute une
école journalistique spécialisée dans les reportages cocasses des scènes
haïtiennes. Spencer St-John à également popularisé l’idée de l’inaptitude des
nègres à fonder une civilisation et leur
propension à se re-barbariser dès-lors qu’ils ne se
trouvent plus sous l’influence d’une civilisation supérieure. Cet odieux
préjugé légué par le diplomate britannique s’est pérennisé jusqu’au tournant du
XXème siècle et même s’est accru durant la période de l’occupation américaine.
Dans un rapport adressé à la Secrétairerie de la marine, un amiral ayant servi
à la fois comme gouverneur militaire de de Santo Domingo et chef de
l’administration des forces d’occupations en Haïti, compara en ces termes les
Haïtiens aux noirs du sud des Etats-Unis :
« Le peuple d’Haïti n’a pas eu de
contact serré avec une civilisation et une intelligence supérieures comme les
nègres des Etats-Unis en ont eu après leur émancipation…Les mêmes traits de
caractère retrouvés chez le nègre des Etats-Unis existent en Haïti, à la fois
bons et mauvais ; mais je considère que les mauvais sont beaucoup plus
marqués en Haïti qu’aux Etats-Unis où ils sont mieux sous contrôle » [16]
Fréderic Marcelin nous a permis de nous
représenter la mentalité qui sous-tendait cette publicité malveillante de
l’époque :
« Quand on veut dénigrer le noir, il
est de cliché de s’écrier, tout comme M. Stéphane Lauzanne: «Voyez Haïti». Je
prétends, moi, que c’est injustice et qu’on voit mal Haïti. On la voit avec des
yeux prévenus. C’est là une légende de pacotilleurs-littérateurs cultivant, à
défaut de mieux, le charivari et le comique. »[17] Les propos de H. Castonnet des Fosses
dans la Gazette de France du 30 août 1885 étaient tout du même ton : « ...les
nègres, écrivait-il, laissés à eux-mêmes, ont montré ce dont ils
étaient capables. Haïti marche à une ruine complète. »
L’efficacité de cette manœuvre a été telle qu’Haïti était devenue la mesure
absolue du ridicule et l’achèvement de la sottise dont pouvait s’affubler une
communauté humaine aux yeux d’une part importante de l’opinion publique
occidentale. Il y a eu, pour ainsi dire, toute une filière de l’édition de
l’exotisme à s’être spécialisée dans l’amusement aux dépens des Haïtiens tant
en Europe qu’aux Etats-Unis.
Hannibal Price avait justement noté et dénoncé ces
« appréciations journalières de la presse Européenne ou Nord-Américaine
sur les affaires d’Haïti, [dans lesquelles] il est facile de s’apercevoir que
les plaisanteries grossières des écrivains sans talent, sans valeur d’aucune
sorte, qui ont essayé de se donner de l’esprit ou de gagner de l’argent en
faisant rire aux dépens des Haïtiens. »[18]
Il en était venu à conclusion que,
finalement, ces productions sordides
dépendaient des ressorts de préjugés raciaux très prégnants au sein des
sociétés européennes et américaine. L’émancipation des esclaves noirs avait
suscité partout, sur les ruines de l’esclavage, l’apparition de la ségrégation
raciale. Au fond, rien n’avait véritablement changé dans l’état d’esprit des
adeptes irréductibles des thèses de l’inégalité des races humaines. Car, sans
cette condition, « [cette] méprisable littérature, visant à une clientèle malsaine, pourrirait
sur les étagères des librairies. »[19]
A en croire Gustave de Molinari, le
sentiment du diplomate anglais avaient été plus que partagé par ses pairs des
autres légations étrangères établies en Haïti. Ils affichèrent ouvertement un
suprême mépris pour le pays, sa
population et ses institutions. Sachant « qu’ils représentent […] de
grandes puissances, nous dît-il, et que, en leur qualité de blancs, ils
sont intimement convaincus de l’infériorité native du noir ou de l’homme de
couleur. Ils se considèrent comme au-dessus des lois de cette misérable petite
république anarchique — et noire par-dessus le marché, — auprès de laquelle ils
personnifient la civilisation, et ils n’admettent pas qu’on résiste à leur
volonté. C’est leur volonté qui est la loi. S’il arrive qu’un de leurs
nationaux soit accusé d’un crime ou d’un délit quelconque, ils le tiennent
d’avance pour innocent et se font un point d’honneur de le couvrir de leur
protection. »[20]
Karl Marx lui-même, quoiqu’originaire d’un pays
qui n’avait jamais été une puissance
coloniale et esclavagiste jusque-là, n’avait pas pu s’empêcher d’entretenir ces
détestables stéréotypes sur Haïti, en comparant les dignitaires du Second
Empire en France à ceux de la cour de Soulouque :
« A la cour, dans les ministères, à la tête de
l'administration et de l'armée, se presse une foule de drôles, dont on peut
dire du meilleur qu'on ne sait d'où il vient, toute une bohème bruyante, mal
famée, pillarde, qui rampe dans ses habits galonnés avec la même dignité
grotesque que les grands dignitaires de Soulouque. »[21]
Les Haïtiens protestèrent tôt contre ces
agissements. Les répliques prenaient toutes les formes et leur force était
graduée en fonction de la situation, des habiletés du polémiste ou de
l’outrecuidance l’adversaire. Poésies, pamphlets, essais, articles de journaux,
études à caractère scientifiques : tout y passait. Les titres des ouvrages
résultant de cette guerre des plumes sont assez illustratifs de l’état d’esprit
de l’époque. Oswald Durand :
Ces Allemands (1872), Emmanuel Edouard : Haïti et la race noire (1881), Louis-Joseph Janvier, Jules Auguste, Clément Denis, Arthur
Bowler : Les Détracteurs
de la race noire et de la
république d'Haïti (1882), Louis Joseph Janvier : Un
peuple noir devant les peuples blancs, La République d’Haïti et ses visiteurs
(1883), L’égalité des races humaines, Antênor Firmin : De l’égalité
des races humaines, Hannibal Price De la réhabilitation de la race noire
par la République d’Haïti (1900), Jacques Nicolas-Léger : Haïti :
son histoire et ses détracteurs (1907).
Le fardeau des réclamations étrangères
Les vagues des réclamations étrangères
constituaient une autre expérience particulièrement éprouvante dans l’histoire
de peuple haïtien. Elles saignaient à blanc les finances du pays et affectaient
douloureusement la dignité de la nation.
Il s’agissait de requêtes produites par des citoyens étrangers résidant en
Haïti, soutenues par leur consul respectif, fréquemment assorties de
menace, dans lesquelles ils exigeaient
dédommagements pour les torts qu’ils
estimaient avoir subi, soit de la part de citoyens haïtiens ou de
l’administration haïtienne. Elles étaient aussi désignées, à l’époque, sous
l’appellation générique d’ « Affaires». C’est par cette occurrence
d’ailleurs qu’elles ont laissé trace dans les archives de la chancellerie
haïtienne. Elles se résolvaient ordinairement grâce à des compensations
financières versées, par l’Etat haïtien, aux plaignants. Parfois, on en
référait à un tribunal arbitral mixte afin de pallier l’absence totale de
fondement juridique à de telles démarches, d’en maquiller grossièrement le
caractère foncièrement arbitraire et
d’éviter d’éventuelles complications. Mais certaines fois, en plus de la
contrepartie pécuniaire, comme dans le cas de l’Affaire Lüders, elles devaient s’accompagner d’excuses
officielles, sollicitées dans des formes contrevenant aux principes les plus
élémentaires de la courtoisie, en matière de diplomatie. A chaque séquence, le
pays en sortait appauvrie, diminuée et affaiblie.
Ces « affaires » florissaient, surtout,
à la faveur des diverses commotions qui émaillèrent la seconde moitié du XIXème
siècle haïtien. Cet état d’effervescence continuelle et de « crise
permanente », l’engrenage d’un cycle ininterrompu de révolutions, de pillages
et d’incendies qui caractérisaient la situation politique du pays, aménageaient
nécessairement un terreau propice à ces pratiques éhontées de rançonnage et
d’humiliation de la république noire. Comme on devait s’y attendre, en pareils
cas, où la force brutale prime sur le droit et la solitude dans l’épreuve
conduit au désespoir, elles ouvrirent la voie à des concussions de toutes
sortes, impliquant des fois diplomates étrangers et fonctionnaires locaux de
haut rang. Quoiqu’il en soit, les témoignages de l’époque, laissés tant par des
Haïtiens que par des étrangers, convergeaient tous à identifier la main
étrangère, à l’affût des moindres opportunités liées à l’ « industrie
indemnitaire », dans toutes nos
turpitudes et nos luttes fratricides.
A cet égard, Frédéric Marcelin qui a occupé,
à plusieurs reprises, des portefeuilles ministériels dans divers
gouvernements, établit :
« Si les Haïtiens […] sont toujours victimes
de leurs dissensions intestines, ils n’en sont ni les concepteurs, ni les
machinateurs. Trop souvent, ils ne sont que des marionnettes aux mains de
spéculateurs sans vergogne. Aiguiser les passions, pousser les gens les uns
contre les autres, est un métier très lucratif pour lequel point n’est besoin
de prendre licence. C’est le gagne-pain avéré d’une classe d’étrangers qui nous
exploitent, comme les forbans jadis écumaient les mers d’Amérique. »[22]
Jacques Nicolas-Léger, contemporain de
Marcelin qui fut, comme lui aussi un
fonctionnaire de haut rang, abonde dans le même sens :
« On trouve
en Haïti des étrangers vraiment honnêtes et dignes du plus grand respect. Ils
sont malheureusement en petit nombre, et à côté d’eux grouille tout le rebut
des nations étrangères : véritables scories que les sociétés rejettent de
leur sein et qui, pour notre malheur, viennent s’accumuler en Haïti. Ils sont
les artisans de nos discordes civiles ; on retrouve leur main dans presque
toutes nos luttes intestines. Ils fournissent de l’argent aux mécontents pour
les inciter à la révolte, et l’insurrection une fois proclamée, ils
s’empressent de prêter au gouvernement les sommes nécessaires pour les
combattre […] soit que le gouvernement ou l’insurrection triomphe, cela leur
importe peu ; ils sont surs
d’encaisser de l’argent. A part le taux élevé auquel ils ont avancé aux
contendants les sommes dont ceux-ci avaient besoin, ils ont toujours en poche
d’inépuisables réclamations qu’avec un cynisme éhonté ils produisent au bon
moment. » [23]
Certains étrangers ayant séjourné en Haïti en sont
venus également aux mêmes conclusions. Madison Smith, ancien consul des
Etats-Unis en Haïti au cours du mandat du président américain Woodrow Wilson,
dans une note adressée au Département d’Etat, écrivait :
« Il n’existe pratiquement aucune voie ouverte
aux Haïtiens pour obtenir la simple survie autre que celle de la position
gouvernementale. Les politiciens qui sont à quelques moments donnés disposés à
inaugurer une révolution abondent. Avec une somme d’argent relativement petite,
ils peuvent obtenir une armée et s’attaquer au gouvernement. Dans un tel cas
d’urgence, l’homme d’argent rentre en scène, invariablement un marchand
allemand qui considère le financement d’une révolution comme une proposition
d’affaires régulière. Le leader révolutionnaire (« gives his paper »)
signe un bon pour pas moins du double de la somme empruntée, et lorsque la
révolution réussit, le marchand reçoit son argent avec 100% ou plus d’intérêt.
Puisque la plupart des révolutions réussissent, il y a peu de risques pour de
tels prêts et ils sont obtenus facilement. »[24]
C’est également le cas du correspondant du
« Journal Des Débats ».
« Comme
je crois vous l’avoir dit à propos des révolutions de la Colombie, cette sorte
d’affaire s’organise habituellement en commandite. Des financiers et des
négociants se chargent de fournir les premiers fonds, souvent même ils
intéressent à l’affaire leurs correspondants d’Europe. Un négociant, que j’ai
eu l’occasion de rencontrer à Colon, avait fait passer à lui seul au chef de
l’entreprise une somme de 80 000 francs souscrite de l’autre côté de
l’Océan. Lorsque l’affaire réussit, — et jusqu’en 1883 le gouvernement n’avait
jamais résisté à une conspiration convenablement organisée, — les
commanditaires réalisent des bénéfices plantureux […] Mais, cette fois, l’affaire a mal
tourné. Le général Salomon s’est refusé à suivre l’exemple de son prédécesseur,
le paisible Boisrond Canal qui avait cédé la place sans résistance, pour éviter
l’effusion du sang. Il a engagé énergiquement la lutte, et il a fini par
l’emporter. Les insurgés, enfermés à Miragoâne, ont péri jusqu’au dernier,
après avoir soutenu un siège de onze mois. Un homme qui a été mêlé de très près
à ces événements m’assurait que la lutte aurait été moins longue si le
gouvernement avait consenti à désintéresser les commanditaires de
l’insurrection. — Boyer-Bazelais n’avait pas tardé à s’apercevoir, me dit-il,
que la partie était perdue ; mais il avait son point d’honneur ; il
ne voulait pas que ses commanditaires pussent lui reprocher d’avoir trompé leur
confiance. Malheureusement, il n’avait pas les moyens de les faire rentrer dans
leur argent et le gouvernement s’est refusé à l’y aider. Le gouvernement a été
très dur ! — L’insurrection a été réprimée et cet échec paraît avoir
découragé complètement l’industrie des conspirateurs. Le pays jouit depuis
trois ans d’une parfaite tranquillité ; mais cet état révolutionnaire qui
s’est prolongé pendant près d’un demi-siècle n’en a pas moins produit des
effets désastreux et il finirait, s’il venait à renaître, par rendre impossible
la conservation de l’État indépendant d’Haïti »[25]
Toujours selon son témoignage, même les hommes les « plus
vertueux », que l’on croirait animés du plus pur désintéressement, n’ont
pu s’empêcher d’essayer de tirer parti
de cette généreuse manne. « A
l’occasion de l’incendie et du pillage de Port-au-Prince en 1883, par exemple,
le Révérend M. Mossell, nous apprend-il, missionnaire protestant, « homme d’une éducation forte et
étendue, d’une culture et d’une piété chrétiennes rares », au dire de son
consul, réclamait la somme modique de 60 000 piastres fortes (300,000 fr.)
pour avoir été gravement insulté avec sa femme, « personne pieuse,
remarquable par son influence et ses succès à la fois comme institutrice et
missionnaire ». La commission mixte des indemnités, pourtant fort
libérale, se contenta de lui en allouer 2 500. Les indemnités accordées
aux étrangers victimes de cet incendie se sont élevées à 594 518 piastres
(3 millions de francs environ), que le gouvernement haïtien s’est engagea payer
par sixièmes. »[26]
Plus loin, le correspondant belge révélait qu’un étranger installé en
Haïti, très au fait des choses haïtiennes et particulièrement les arcanes du
phénomène récurrent des indemnités étrangères, lui avouait, dans un
entretien : « On a terriblement abusé des indemnités et l’incendie est devenu
un moyen de liquider les fonds de magasins avec 400 p. 100 de bénéfice. La
libéralité des commissions mixtes a singulièrement encouragé l’industrie des
indemnitaires. A-t-on eu la bonne chance de subir une détention de quelques
jours, ou simplement d’être attaqué par le journal l’Œil, soupçonné d’attaches gouvernementales ? Vite on
réclame 1 000 ou 10 000 piastres, selon la gravité que l’on se plaît
à attribuer au dommage ou à l’offense et l’on s’empresse de faire appuyer sa
réclamation par ce tout-puissant personnage qu’on appelle un consul ou un
ministre plénipotentiaire. » [27]
Le français Camille Texier quoique résolument
raciste et peu enclin à porter les Haïtiens et la république noire dans son
cœur reconnaissait :
« Scories
de toutes les civilisations, renégats de toutes les patries, réfractaires et
déserteurs de toutes les armées, tels sont en effet les exotiques auxquels
Haïti donne l’hospitalité. Épaves de l’émigration, ne pouvant s’établir dans les
républiques américaines ou leur déloyauté ne serait pas tolérée, ils viennent
échouer à Haïti, cette terre promise des agioteurs véreux et des aventuriers
qui ont jeté toute pudeur par-dessus bord.
Tandis que les étrangers qui vont chercher fortune dans les autres pays
sont généralement honnêtes, respectueux des lois et n’ont quitté leur patrie
que poussés par le manque de travail, par le découragement survenu à la suite
de déceptions de toutes sortes, les exotiques d’Haïti, gens de nationalité
douteuse et souvent empruntée, sans famille, sans convictions, ne viennent en
ce pays que pour fuir le monde civilisé et donner libre cours à leurs instincts
pervers. Ils flattent les passions malsaines des Haïtiens, les exploitent, les
livrent aux trafics inavouables, fomentent les guerres civiles, les aident, les
poussent dans des menées indignes, préparent avec eux les criminels coups de
main, et ne visent qu'à troubler les eaux haïtiennes pour y pêcher à leur aise.
Ennemis redoutables de cette République qu’ils ventousent, ils dissimulent
leurs avides passions sous des caresses félines, approuvent les mesures
désastreuses, et s’efforcent de perpétuer dans le pays l’ignorance aveugle, la
vanité grotesque, dont ils se font des sources de richesse.»[28]
Cette situation a généralement attisé la colère des Haïtiens. D’autant que
ces réclamations n’étaient nullement fondées en droit tant au regard de la
législation hattienne qu’à celui du droit international de l’époque. La constitution haïtienne de 1879 en son article 192
stipulait, en effet, clairement qu’: « en cas de pertes éprouvées par le
fait des troubles civiles et politiques nul haïtien ou étranger ne peut
prétendre à aucune indemnité ». Une disposition insérée dans la
charte fondamentale par les législateurs, appelée là servir de garde-fou contre
ces entreprises arbitraires et iniques. Peine perdue, la menace des canons de
croiseurs des grandes puissances paraissait être des arguments autrement plus
convaincants que ce prescrit constitutionnel. Pire encore, ces genres
d’attitudes n’étaient affichés nulle part ailleurs, en dehors d’Haïti. Il
s’agissait d’un cas avéré d’injustice et d’ostracisme concertés, destinés
exclusivement à la petite Haïti.
Arthur Bowler, dans sur conférence sur
Haïti qu’il donna en France en 1889 n’avait pas manqué de fustiger
cette comportement abject.
« Notre
République d'Haïti, disait-il, a été souvent victime d'injustices criantes
de la part de certaines grandes nations, qui ont abusé de leur force vis-à-vis
de notre faiblesse : c'est tantôt l'Allemagne et tantôt l'Angleterre qui,
par l'argument irrésistible de leurs canons, viennent nous réclamer des
indemnités par trop fantaisistes au nom de leurs nationaux ou de gens qui se
donnent pour tels, tous prétendant avoir été lésés par nos troubles civils
dont, pourtant, ils sont eux-mêmes quelquefois les premiers fauteurs.
En pareil cas, nous poussons de grandes clameurs, nous crions à
l'injustice, au voleur, à l'assassin ! À quoi encore ? À la force qui
prime le droit ! Que sais-je ? Avons-nous toujours raison de
crier ? Et ne devons-nous pas plutôt rejeter sur tout notre passé ainsi
que nos fautes les injures que nous sommes forcés d'endurer ? »[29]
De son coté, Jacques Nicolas-Léger, juriste
émérite et diplomate de carrière, s’était vertement insurgé contre cette
hypocrisie odieuse des puissances européennes et de la république étoilée. Les
grandes puissances semblaient s’entendre pour maintenir Haïti, sur le plan
international, dans un espace de non-droit. Cette entente tacite en faisait la
cendrillon de la communauté internationale, le laissé-pour-compte dont le sort
indiffère totalement. Il déclara : «Il faut pourtant s’entendre et il est inadmissible
qu’il puisse exister deux façons d’appliquer les principes du droit
international. Ou toutes les nations sont égales, et alors il faut ne
considérer que la force du droit et ne tenir compte, dans les règlements des
différends internationaux, que des saines règles de justice et d’impartialité.
Ou bien le droit des gens est une abominable farce, un moyen de domination et
de spoliation dont les grandes puissances peuvent se servir envers les petits
États ; dans ce cas qu’on n’hésite pas à remplacer partout l’étude des
lois par le maniement du canon Krupp […]
Un État ne doit aucun dédommagement aux personnes habitant son territoire
et à qui des troubles civils auraient fait éprouver des pertes plus ou moins
sérieuses. On ne peut pas de ce chef exiger de lui réparation, qu’on ne
pourrait l’obliger d’indemniser ceux à
qui un incendie, un ouragan ou des inondations, aurait causé préjudice. »[30]
Pour soutenir ses propos il cita plusieurs cas
d’espèce se rapportant à l’histoire européenne récente. Il référa notamment à
une tentative effectuée par la Grande Bretagne afin d’obtenir des
dédommagements pour ses nationaux lésés, selon elle, lors des troubles survenus
en Italie en 1849. Ses prétentions ont été repoussées et son attitude blâmée
par le cabinet de Vienne. Le ministre
autrichien signifia péremptoirement à son homologue britannique, dans une
correspondance, que : « lorsqu’un étranger se fixe dans une
contrée autre que la sienne et qui vient à être en proie aux horreurs de la
guerre civile, cet étranger est tenu d’en subir les conséquences.» Il
ajouta plus loin : « quelque disposées que puisse être les
nations civilisées d’Europe à étendre les limites du droit de protection,
jamais cependant elles ne le seraient au point d’accorder aux étrangers des
privilèges que les lois territoriales ne garantissent pas aux nationaux.»[31]
CONCLUSION
Somme toute, si le premier janvier 1804, Haïti proclama
de façon stupéfiante son indépendance, son entrée dans le concert des nations
n’a suscité, cependant, qu’inquiétude et consternation chez les puissances du
moment. La surprise enrobant son surgissement et le saisissant contraste qu’il établit
avec l’ordre politique, économique et social de l’époque avaient largement
contribué à intensifier sa visibilité. Anti-colonialisme à l’âge d’or de
colonialisme, anti-esclavagiste au siècle qui doit sa prospérité
essentiellement à la traite et à l’esclavage, anti-ségrégationniste durant la
période où faisaient recette les thèses sur la hiérarchie des races humaines,
l’indépendance haïtienne s’est donc dressée inexorablement en arrête à la
logique et au bon sens de son temps. Aussi, un siècle durant, de 1804 à 1915,
la politique de l’Etat d’Haïti s’est-elle
résumée à une lutte acharnée pour sa survie, la sauvegarde de son indépendance
dans un monde mal préparé à accueillir la totalité de l’idéal qui sous-tendait
son avènement. Evénement phare pour les populations asservies, soutien assuré
pour les combattants de la liberté mais aussi menace permanente pour les
puissances coloniales et esclavagistes, n’en appelant qu’à un politique de
confinement, Haïti demeurait pourtant désespérément seule et ne pouvait compter
que sur elle-même. Ses élans de solidarité ne se sont payés que par
l’indifférence et l’ingratitude. Au regard de ses relations avec le monde, son
premier siècle d’histoire peut être considérer comme étant l’expression, à tout
prendre, d’un divorce en perpétuel sursis.
[1] Register of Debats in Congress Il, Pt I,
p. 165-166, cité par Ludwell L. Montague, Haïti
and the United States 1714-1838,
Durham, North Carolina, Duke University Press, 1940, p. 53, repris par Jean Price-Mars in La République d’Haïti et la République dominicaine, T I, 1953, p. 175.
[2]
Congressional Debates, 19th Congress, Ist Sess, Cols 2150, 2328, 2062, cité par
Logan, Rayford W. Logan , The Diplomatic Relations of the United States
with Haiti, 1776-1891, Chapel Hill, the University of North Carolina Press, 1941, p. 226, repris par Jean Price-Mars, idem.
[3]In
M. A. Lacour, Histoire de la Guadeloupe T IV,
Basse-Terre, 1860, p. 359
[4] M. A. Lacour, op. cit., p. 359
[5] Thomas Madiou, Histoire d’Haïti, T IV, Editions Deschamps, Port-au-Prince, 1988,
p. 367
[6] « Depuis la fondation de la
République, le droit des gens y a été scrupuleusement observé; le gouvernement,
toujours dirigé par l'amour de la paix et par l'honneur qu'inspire une cause
juste, n'a jamais rien conçu qui pût, avec justice, faire soupçonner qu'il ait eu
l'intention de troubler la tranquillité d'aucune des îles voisines.
Cependant, c'est dans la plupart de ces îles, où
sont réunis les promoteurs de l'affreux trafic de chair humaine, que la
République a toujours eu ses plus acharnés détracteurs. Les colons, qui les
habitent, tourmentés par les furies d'une conscience criminelle, s'imaginent voir
sans cesse Haïti prête à les anéantir, tandis que les haïtiens, assez confiants
dans les décrets de l'Éternel pour lui abandonner le soin de les venger, dédaignent
les calomnies de leurs ennemis qu'un châtiment céleste atteindra tôt ou tard.
Ainsi, des lois et des règlements, à la fois
injurieux à la raison et contraires aux véritables intérêts de ces îles, y sont
en pleine vigueur pour défendre toute espèce de relations avec la République,
tandis que par les vils moyens de l'interlope qu'on y encourage on se procure
sur nos côtes des débouchés clandestins pour leurs produits. […]
A tant d'outrages il faut
une fin.
Nous déclarons à tous ceux qu'il appartiendra que,
pour user de représailles envers les ennemis et les détracteurs de la
République, toutes relations et communications par des bâtiments de commerce ou
appartenant à des particuliers, entre Haïti et les différentes îles de l'Archipel
du vent et sous le vent, sont rigoureusement interdites à compter du premier
mai prochain.
En conséquence, tous bâtiments de commerce ou
appartenant à des particuliers, qui entreront dans les ports de la République, après
le premier mai prochain, venant des îles ou colonies susdites, seront saisis et
confisqués, ensemble avec tout ce qui existera à leur bord, moitié au profit de
l'État, moitié au profit de n'importe qui fera connaître la contravention. »
in Linstant Pradine, Recueil Général des Lois et Actes du
gouvernement d’Haïti, T III, Paris, 1860, p. 583-585
[7] Thomas
Madiou, op. cit, p. 368
[8]Selon une relation de l’époque : «
Les Noirs de la république d’Haïti, voyant disparaître le système libéral en
France, avec le retour des Bourbons sur leur ancien trône d’un despotisme
héréditaire, craignent avec raison, que ce cabinet, renouant avec leurs
pratiques de cupidité et d’oppression, qui font l’apanage des Européens, tente
de les assujettir de nouveau. Cette crainte motive le désir de trouver un territoire
dont les habitants embrassent avec eux la même cause, dès lors qu’ils croient nécessaires
à leur conservation le fait d’avoir, lorsque le pouvoir de la France les mettra
dans l’obligation de lui rendre ses forts et ses places, un peuple allié où ils
seront respectés, en tant qu’hommes libres, conservant ainsi l’espoir de récupérer
leur république pour l’un de ces événements qui sont dans l’ordre des choses la
balance des systèmes libéral et servile. L’on a entendu dire, de la part
d’hommes dignes de foi sur le sujet, que dans ces provinces, et dans d’autres sur
la côte, où il y a une population considérable de cette race, il existe près de
trois cents espions de cette république et des agents qui promeuvent cette
révolution, offrant le succès en contrepartie de leur protection. » Marixa
Lasso, « Haiti as an image of popular republicanismo in Caribbean Colombia,
Cartagena province (1811-1828) », in David P. Geggus (ed.), The Impact of
the Haitian Revolution in the Atlantic World, Columbia,University of
South Carolina Press, 2001, p. 176-190, cité par Daniel Gutiérrez-Ardila in La
“Colombie et Haïti, histoire d’un rendez-vous manqué entre 1819 et 1830” in Bulletin de l’Institut Pierre Renouvin, numéro
32, Automne 2010.
[9] Santander
y el Congreso de 1824. Actas y correspondencia. Senado, Bogotá,
Presidencia de la República, t. 1, p. 286-288, cité par Daniel Gutiérrez-Ardila,
op. cit.
[10] Beaubrun Ardouin mentionne en ce sens un
article secret du texte additionnel au Traité de Paris conclu entre la France
et l’Angleterre qui garantissait à l’ancienne métropole les coudées franches
pour toute initiative visant à faire valoir ses droits sur l’ancienne colonie.
Il était ainsi formulé : « Dans
le cas où S. M. Très-Chrétienne jugerait convenable d'employer quelque voie que
ce soit, même celle des armes, pour récupérer Saint-Domingue et ramener sous
son obéissance la population de cette colonie, S. M. Britannique s’engage ne
point y mettre, ou permettre qu'il soit mis, par aucun de ses sujets,
directement ou indirectement obstacle.
S. M. B. réserve cependant à ses sujets, le droit de faire le commerce
dans les ports de IIe de Saint-Domingue, qui ne seraient ni attaqués ni occupés par les autorités
françaises. » ( B. Ardouin,
Etudes sur l’histoire d’Haïti T VIII, Paris, 1858, p. 132)
[11]B. Vendryes, De
l’indemnité de Saint-Domingue considérée sous le rapport du droit des
gens, du droit public des Français et de la dignité nationale, Paris, 1839, p36
[12] Guy Joseph Bonnet, Souvenirs historiques de Guy Joseph Bonnet, Paris, 1864, p. 329
[13] Frédéric Marcelin, Haïti et l’indemnité française, Paris, 1897, p.
[14] Spencer St-John, Haïti ou la république noire, Paris, 1886, p. 127-128
[15] Ludwell
Lee Montague, Haiti and the United States
1714-1938, Duke University Press, 1940, p. 26
[16]
Supplementary Report on Haiti, H. S. Knapp, RADEM, USN, to Secretary of Navy
(Denby), Jan. 13, 1921; NA, RG45, WA-7 Box 632, cite par Hans Schmidt in The United States Occupation of Haiti
1915-1934, ( 1ere Ed. 1971) 1995, p.142
[17] F. Marcelin, Au gré du souvenir, Paris, Augustin Challamel, 1913, p. 6
[18] H. Price, De la réhabilitation de la race noire par la république d’Haïti, Port-au-Prince,
1900, p. 500
[20] G. de Molinari, A Panama, L’Isthme de Panama, La Martinique,
Haïti, Paris, Librairie Guillaumin & Cie, 1886, p. 207
[21] K. Marx, Dix-huit brumaire de Louis Napoléon Bonaparte, Paris :
Les Éditions sociales, 1969, Collection : Classiques du marxisme.
Traduction de la 3e édition allemande de 1885, p. 117
[22] F. Marcelin, Choses haïtiennes, Paris, 1896, p 87
[23] Jacques Nicolas-Léger, La politique
extérieure de la République d’Haïti, Paris, C. Marion et Flammarion, 1896,
p. 22-27
[24] Lettre de Smith à Bryant du 21 février
1914, 838-872, cité par Dana Munro in Intervention
and Dollar diplomacy in the Caribbean 1900-1920, Princeton University
Press, p. 329-330, repris par Berhmann D. Narcisse in Haïti, Les préludes au débarquement de 1915, Cidihca,1991, p.78
[25] G. de Molinari, op.cit., p 200-201
[26] G. de Molinari, op.cit., p. 205
[27] G. de Molinari, Idem, p. 205
[28] Camille Texier, Au pays des généraux, Paris, 1891, p. 286-287
[29] Arthur Bowler, Haïti. Étude économique et politique, Paris,
Charles BAYLE, Éditeur, 1889,
p. 31
[30] Jacques Nicolas-Léger, op. cit., p. 27-29
[31] In Jacques Nicolas-Léger, op. cit., p. 30