Les pays émergents : performance ou développement ? *RDNP 001News <r.be...@gmail.com>
« Pays émergents » : la paternité du terme est, en règle générale, attribuée à Antoine van Agtmael, économiste à la Société Financière Internationale qui voulait, par ce terme, faire la distinction à l’intérieur de la catégorie des Pays En Développement (PED) entre ceux qui présentaient des risques importants pour les investisseurs internationaux et ceux qui, au contraire, pouvaient être des « terres d’opportunités ». Il s’agissait dans les années 1980 par la désignation « pays émergents », de distinguer le bon grain (pays à forte croissance, faiblement endettés, dont le compte de capital était suffisamment ouvert pour accueillir des capitaux) de l’ivraie (pays à faible croissance, croulant sous le poids de la dette, relativement fermé aux entrées de capitaux).
Les années 1980 et la crise de la dette consacrèrent le terme qui par la suite joua tant le rôle de « bon signal » pour les investisseurs que nombreux furent les PED qui le mobilisèrent dans leur propre discours de politique économique ou comme objectif de leur stratégie de développement. On pense ici par exemple au Maroc qui commanda au Boston Consulting Group un rapport « Plan émergence » dont l’objectif était de mettre en évidence les points forts du pays sur lesquels pourraient s’appuyer un processus d’émergence ou aux discours récents des dirigeants angolais pour qui les 10% de croissance annuelle moyenne sur la dernière décennie laissent espérer un processus d’émergence pour le pays.
Comment caractériser aujourd’hui un pays émergent ? Une réponse concise à cette question est difficile à formuler voire impossible. Il suffirait, se dit-on, de se référer aux listes de pays établies par les institutions internationales (Banque Mondiale, FMI), les organismes financiers (Goldman et Sachs) ou groupe d’experts (Boston Consulting Group, Standards and Poor’s), pour cerner le contour de cette catégorie de pays. Or, depuis les années 1980, les listes de pays émergents ne cessent de se multiplier (chaque organisme international à sa propre liste de pays émergents), de se renouveler [1], sans qu’il soit réellement possible de les recouper – excepté pour les indétrônables Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud (BRICS) qui y apparaissent systématiquement – ou de repérer des critères d’élaboration réellement communs. Ces listes mêlent de grands et de petits pays (en termes de taille et de population), des pays rentiers et producteurs de pétrole et des pays plus ou moins insérés dans les échanges mondiaux.
Un point qui est pourtant acquis est qu’il s’agit effectivement de PED mais d’un genre particulier. Or, sur ce dernier point, « la particularité du genre », il existe un seul consensus : celui des performances macroéconomiques qui font de ces pays les nouvelles locomotives de la croissance mondiale. En effet, les pays en développement – dont les émergents – représentent aujourd’hui 50% du PIB mondial en parité de pouvoir d’achat, 40% du PIB mondial en valeur et 45% du commerce mondial (WTR, 2013). À eux seuls les 5 BRICS représentent 18 % du PIB mondial en parité de pouvoir d’achat, 40 % de la population, 15% du commerce et 40 % des réserves monétaires de la planète. Les BRICS devraient assurer également en 2015 selon le FMI plus de 60% de la croissance mondiale ce qui naturellement n’est pas sans bousculer les équilibres mondiaux et renverser le rapport de force Nord-Sud.
Au-delà des définitions parfois floues la question qui se pose est : l’émergence est-elle un processus qui ouvre la voie au développement ? L’émergence est-elle une étape du développement économique qui s’apparente aux notions de décollage économique, de take-off ou de convergence que l’on retrouvait dans les théories économiques explicatives du développement des années 1960-1970 ? Il est nécessaire de se demander quelle est la pertinence de cette notion au regard des processus explicatifs du développement. Est-ce simplement une notion qui permet d’élaborer un rating aidant les investisseurs internationaux dans leur placement ou bien l’émergence est-elle une construction politique que les dirigeants de pays en développement mobilisent dans leur bilan économique, ou enfin un concept qui permet de comprendre les trajectoires de développement, et qui peut être théorisé pour en comprendre les mécanismes susceptibles d’être reproductibles ?
En revenant sur l’ensemble des critères que l’on trouve dans les définitions qui fondent les catégories de pays émergents nous verrons que la notion, parfois peu maniable, n’offre pas toujours un cadre rigoureux nécessaire à un travail analytique.
Émergence, performance et développement
La notion de « pays émergents » a été élaborée dans une optique « opérationnelle » : faire le tri parmi les pays en développement entre les bons et les mauvais performeurs. Ce sont donc les indicateurs macroéconomiques de richesse et de performance à l’international, et non les indicateurs de développement humain, qui guident l’élaboration des listes.
Si on se réfère à la classification par niveau de revenu national brut proposée par la Banque mondiale (Méthode Atlas - 2013), les pays émergents sont plutôt issus des rangs de pays à revenus moyens supérieurs (4086 dollars à 12 6015 dollars) ou de revenus moyens inférieurs (1036 dollars à 4085 dollars). On notera que le Chili et la Russie appartiennent au groupe des pays à revenus élevés car leur RNB est supérieur à 12 616 dollars qui est, selon la Banque mondiale, le seuil établissant la frontière entre pays développés et pays en développement.
Il est cependant nécessaire de manier avec prudence le critère de richesse car il existe des pays à revenus intermédiaires qui sont des pays rentiers mais qui n’entrent pas dans les nombreuses listes de pays émergents, et des pays émergents qui sont également des pays rentiers comme la Russie et qui y figurent (Bensidoun, Lemoine, Ünal, 2009). Se pose ainsi régulièrement la question de classer ou pas comme émergents des pays producteurs de pétrole tels que l’Angola, le Nigeria ou le Venezuela. Le Crédit Agricole préfère classer le Nigeria dans les « pays à forts potentiels » alors qu’il apparaît pour Morgan Stanley Capital International dans celle des « Frontier Markets » [2] ou encore dans celle des BENIVM (Bangladesh, Éthiopie, Nigeria, Indonésie, Vietnam, Mexique) qui est la nouvelle proposition de regroupement faîte à notre connaissance pour la première fois par L. Daziano (2012) maître de conférences à Sciences-Po Paris pour qualifier de futurs émergents (la Tribune, février 2013). On notera la présence dans cette dernière liste du Mexique qui est le huitième pays producteur de pétrole et qui apparaît selon les classifications tantôt comme pays émergent (on y salue alors plutôt son insertion dans l’Accord de Libre Echange Nord-Américain (ALENA) , tantôt comme futur émergent.
Si les pays émergents tendent donc à être caractérisés par de bonnes performances macroéconomiques, cela ne doit pas masquer que, si l’on prend en compte différents indicateurs de développement humain, ces pays restent clairement des pays en voie de développement. Ainsi, en 2008, au Brésil, 6% de la population vivait avec moins de 1,25 dollars par jour alors que ce chiffre était de 13% en Chine (173 millions de personnes) ; 25% de la population de l’Asie de l’est vit dans l’extrême pauvreté (hors Chine). Le Brésil, la Chine, l’Afrique du Sud, le Mexique enregistrent des coefficients de Gini supérieurs à 50. On trouve entre 10% et 20% des enfants qui travaillent au Brésil, en Inde, en Thaïlande, en Malaisie, etc. 21% de la population est sous-alimentée en Inde, 10% en Chine, 17% en Thaïlande, 14% au Vietnam, etc. La population rurale est de 38% du total en Afrique du Sud et de 49% en Chine alors que la part de la valeur ajoutée de l’agriculture dans le PIB de ces pays n’est respectivement que de 3% et 10%. Les chiffres de la population rurale atteignent même 60% en Inde, 49% en Indonésie, alors que la participation de l’agriculture à la formation de la valeur ajoutée n’est que d’environ 15% du PIB dans les deux cas.
Parmi les critères de performance, celui de « forte croissance sur le long terme », souvent mobilisé dans les définitions, montre également ses limites. En effet, il existe un grand nombre de pays en développement dont les taux de croissance ont été supérieurs à la croissance mondiale pendant dix années consécutives sans qu’ils apparaissent généralement dans les listes de pays émergents. Les pays d’Afrique Subsaharienne ont ainsi en moyenne maintenu des taux de croissance positifs supérieurs à la croissance mondiale pendant toute la période 2000-2011, y compris dans la dernière crise de 2008/2009, sans qu’ils entrent forcément dans le cercle fermé des pays labellisés « émergents ». On peut ici mentionner des pays comme l’Angola, le Cap vert, le Burkina Faso, le Mozambique, le Ghana ou encore la Tanzanie, etc. Pour l’ensemble de ces pays, les taux de croissance annuels moyens dans la période 2000-2012, ont pu ainsi osciller entre 5,9 % (Cap vert) et 9,77% (Angola). À l’inverse, certains des pays coutumiers des listes de pays émergents présentent parfois des performances moindres que celles des pays cités précédemment. On pense par exemple à l’Afrique du Sud, au Brésil ou à l’Inde depuis la Crise, au Mexique sur la dernière décennie, ou bien encore au Chili et à l’Indonésie.
On notera dans le Tableau 1 les performances du Venezuela, pays rentier, qui est souvent présenté comme émergent ou futur émergent et qui enregistre une croissance pour le moins chaotique sur la période d’observation alors que l’Uruguay qui présente « un état régulier de croissance » depuis 10 ans est assez peu présent dans les listes (y compris dans celle des Frontier Markets). Pour finir, le Maroc et la Tunisie aux performances très faibles figurent très souvent dans les palmarès.
Cependant, c’est en général sur les bases de cette croissance et des performances macroéconomiques que de nombreux dirigeants bâtissent leur discours de politique économique ou que les journaux s’interrogent régulièrement sur l’émergence ou non de tel pays, généralement en Afrique ; c’est aussi par ce biais que les pays peuvent être exclus des listes. Des performances trop décevantes, pour des petits pays (ex. Maroc) font naturellement fuir les investisseurs. La croissance rapide sur le long terme n’est donc pas, paradoxalement, un critère crucial de caractérisation des pays émergents.
Stabilité institutionnelle et climat des affaires favorables à l’investissement
Les performances macroéconomiques ne font naturellement pas tout. C’est aussi la stabilité politique et institutionnelle (Jaffrelot, 2008) des pays qui, en rassurant les investisseurs, fondent l’essence même de la catégorie. En effet, il ne faut pas perdre de vue que le concept a été créé pour présenter aux investisseurs une catégorie de PED pour lesquels le climat des affaires est favorable, où la rentabilité des projets d’investissement est bonne, où la protection de l’investisseur est assurée, les risques d’expropriation limités, avec une bonne exécution des contrats et de bonnes infrastructures. Il s’agit le plus souvent de pays avec un État « solide » (Jaffrelot, 2008) qui encadre fortement l’activité économique et qui a enclenché des réformes market friendly, comme par exemple la modification des codes de l’investissement, la création de zones-franches ou bien l’ouverture prudente des comptes de capital, etc. (Nicet-Chenaf, Rougier, 2009). C’est donc souvent un ensemble de réformes conduisant à l’ouverture des marchés, mais également à attirer et rassurer les investisseurs étrangers, qui est à l’origine du label « pays émergents ». Ce dernier repose donc soit sur des réformes économiques et institutionnelles voulues par les États et qui ont enclenché un processus de croissance partant d’opportunités d’investissement qui se sont créées à la suite de modifications de termes de l’échange et/ou d’une stabilité accrue dans une région (Nicet-chenaf, Piveteau, Rougier, 2013).
En se référant simplement à l’indice de « facilité des affaires » proposés par la Banque Mondiale (Doing Business, 2013) et en sélectionnant des pays à revenus intermédiaires, on note que les pays coutumiers des listes de pays émergents sont ceux qui, ayant une forte croissance, figurent parmi les 80 premières places du classement de l’indice.
En comparant ce classement avec celui proposé par exemple par Morgan Stanley Capital International on note qu’il existe une corrélation forte entre la note de l’indice et la présence du pays soit dans la catégorie de pays émergents soit dans celle des Frontier Markets (Tableau 3). Ainsi, la Colombie et le Pérou qui présentent de très bons scores de l’indice sont dans la liste des pays émergents alors que l’Argentine à la 116e place du classement reste dans celle des Frontier Markets. Les pays rentiers producteurs de pétrole même avec de bons scores ont du mal à rejoindre la catégorie d’émergents et restent également dans celle des Frontier Markets.
Les exceptions sont toutefois marquées pour les grands émergents (BRICS), dont l’effet taille les exonère de bons classements mais leur permet de figurer en bonne place dans la catégorie de pays émergents. La Chine (91e rang), le Brésil (128e rang), la Russie (112e rang) et l’Inde (132e rang), se situent plutôt en fin de classement de l’indice alors qu’ils restent les pays emblématiques de la catégorie.
Les petits émergents asiatiques aux performances très faibles se maintiennent toutefois dans les classements de Morgan Stanley Capital International en raison de leur situation géographique (proximité à la Chine et dynamisme de la région), de leur stabilité politique mais aussi de leurs faibles coûts de main-d’œuvre qui leur permettent une bonne insertion dans les chaînes de valeurs.
Modèle de développement ou stratégie d’émergence ?
Si la notion d’émergence fait couler tant d’encre c’est que le label « pays émergent », qui repose sur les performances macroéconomiques des pays couplées à une stabilité politique et un climat des affaires favorable, suppose que s’ouvre implicitement pour les pays, la voie (ou l’espoir) du développement économique. Ainsi, nombreux sont ceux – économistes ou politiques – qui cherchent derrière le terme émergent les éléments et mécanismes qui fonderaient un modèle de développement permettant le fameux take-off rostovien ou qui permettraient du moins à ces pays d’engager une trajectoire de développement. De même, la volonté des pays d’obtenir le label ou de le mobiliser dans leurs discours politiques s’explique par le fait qu’il représente un sésame autorisant un afflux de capitaux qui financeraient le développement. On retrouve là encore une vieille idée bien connue des économistes du développement selon laquelle l’insuffisance supposée d’épargne domestique bloque le développement, mais peut être compensée par l’épargne étrangère via les investissements étrangers qui ne manquent pas d’affluer si le pays apparaît dans les listes. Ces investissements quand ils sont sous la forme d’investissements directs étrangers (IDE) peuvent enclencher des effets de reports et assurer des transferts de technologie.
Dès lors, chacun est à la recherche des mécanismes qui fondent l’émergence. Or, nombreux sont ceux qui voient dans l’insertion internationale l’élément clé qui fait que l’émergence peut être appréhendée comme un modèle de développement en économie ouverte. L’insertion internationale et les excédents commerciaux rendus possibles grâce à des coûts de main d’œuvre faibles sont les critères de performance les plus volontiers mobilisés pour caractériser un pays émergent. Des réformes qui permettent l’insertion accrue dans les chaînes de valeurs, une ouverture plus large du compte courant (baisse des tarifs douaniers et adoption des règles de l’OMC) et du compte de capital (réduction des contrôles sur les mouvements internationaux de capitaux et politique d’attractivité pour les capitaux étrangers) sont alors adoptées par les pays candidats à l’émergence. L’absence de ce type de réformes explique notamment pourquoi il est plus difficile pour un pays rentier à forte croissance d’intégrer les listes de pays émergents quand il lui manque la dimension « d’ouverture ».
Les Nouveaux Pays Industrialisés (NPI) qui furent les PED performants des années 1960 et 1970, et dont le développement reposait sur l’extraversion (le développement par promotion des exportations) et un changement structurel assuré par une stratégie industrielle de remontée de filières sont, en la matière, les références incontournables. En effet, la trajectoire économique des Dragons ayant rejoint depuis les années 1990 le clan des pays développés laisse à espérer que les vagues successives de Tigres, Bébé Tigres, Pumas, Lions d’Afrique, et aujourd’hui émergents connaîtront le même développement économique à la condition de l’insertion internationale orchestrée par l’État.
Si l’on revient un instant sur l’histoire des NPI asiatiques il est tout d’abord possible de trouver des régularités dans les stratégies qui, au bout du compte, fondent le modèle de développement. Dans un premier temps ces pays ont adopté des réformes garantissant l’émergence d’une classe moyenne en capacité de créer une véritable demande intérieure (réformes agraires, intervention systématique de l’État acteur du changement, investissement en capital humain). Il s’agissait de bâtir un système productif en passant par une conquête du marché intérieur. Forts d’un système productif rentable, les pays ont entamé dans un deuxième temps la conquête des marchés tiers afin de diversifier leur tissu productif. Pour finir, les activités bas de gamme ont été délocalisées tandis que s’opérait une montée en gamme des productions nationales rendue possible grâce à une forte accumulation de capital humain. Cette stratégie que l’on nomme « en vol d’oie » (stratégie de remontée de filières) et qui assure le changement structurel a été adoptée à l’origine par le Japon au lendemain de la 2e guerre mondiale avant de servir de modèle aux dragons asiatiques.
Si on considère à présent les émergents et au regard de leur insertion internationale, les plus grands (Chine, Inde, Brésil, Afrique du Sud), mais également certains des plus petits (Vietnam), font également figure d’exemples. L’émergence de la Chine est associée à la politique « de la porte ouverte » démarrée en 1978 et à son accession à l’OMC alors que l’émergence de l’Inde, du Brésil ou du Chili est marquée par l’abandon des politiques de substitutions aux importations et une plus forte extraversion. Quant au Vietnam, son insertion dans la mondialisation débute par la politique du « Doi Moi » de 1986 (la politique du renouveau) et s’affirmera par son accession à l’ASEAN en 1995 et son adhésion à l’OMC en 2007. Tous ces pays ont accepté de baisser substantiellement leurs droits de douane dans les années 1980 et les grands émergents ont joué un rôle actif dans les négociations OMC. Ils ont également multiplié les accords de libre-échange, qu’ils soient intra-régionaux ou extra-régionaux. Ils ont pu, grâce à une main d’œuvre peu qualifiée , de faibles salaires, des monnaies sous-évaluées et donc de bonnes compétitivité-prix, réaliser des productions souvent bas de gamme et accroître leurs exportations qui ont largement tiré la croissance (Artus, 2012). Ils ont aussi largement multiplié leurs interconnexions commerciales (Harmsen et Riad, 2011) et accru leur taux d’ouverture depuis plus d’une dizaine d’années, même si la crise de 2007 marque une inflexion certaine de la tendance. Il est donc vrai que les pays émergents, essentiellement d’Asie et d’Asie orientale (FMI, 2008), ont connu des croissances rapides et que les performances macroéconomiques ont permis à des millions d’êtres humains de sortir de l’extrême pauvreté. Cependant faire un lien systématique avec des excédents commerciaux et une sortie possible du sous-développement est hasardeux. Les étudiants en économie le savent bien : la croissance n’est pas le développement et il a fallu trente ans à la Corée du Sud pour intégrer le club des pays développés. Le chemin ne peut être que semé d’embûches et suppose plus que l’insertion internationale.
Le rétablissement rapide de la situation économique des « grands émergents », un an après la crise de 2007, a dans un premier temps laissé naître l’espoir que ces pays connaissent un processus durable, que les turbulences mondiales ne puissent ébranler. Cependant, aujourd’hui le doute s’installe chez les économistes notamment quant à la capacité de ces pays à transformer la croissance en développement. En effet, la dernière crise a révélé la nécessité pour ses pays d’appuyer d’avantage leur développement sur le marché intérieur et sur une croissance plus « harmonieuse » conduisant à une meilleure répartition des revenus et une plus forte protection sociale. Ainsi, nombreux sont les articles portant sur la nécessité de transformer la croissance extravertie des émergents en croissance « inclusive » reposant sur un marché intérieur dynamique, des salaires plus élevés et donc une classe moyenne élargie.
Ces pays se trouvent donc devant des contradictions fortes puisque la croissance par extraversion repose à ce jour sur des salaires faibles garantissant la compétitivité à l’exportation et maintenant en retour la demande intérieure à un faible niveau. Une croissance inclusive suppose au contraire une hausse des salaires et du niveau de vie ce qui ne manque pas de dégrader la compétitivité-coût et les performances à l’exportation. La solution est alors que se développe effectivement un marché intérieur qui viendrait suppléer la demande extérieure, grâce à une meilleure distribution des revenus et une plus forte protection sociale, alors que la conquête des marchés tiers est favorisée par une population mieux formée autorisant la montée en gamme. Il est nécessaire que les marchés des pays émergents deviennent donc des « marchés émergents ».
Or, ces pays, à des degrés divers, souffrent encore de tous les maux du sous-développement et rien ne garantit que les changements structurels nécessaires à la sortie de pauvreté se réalisent. Les succès économiques de la Chine et la puissance politique des BRICS affirmée sur la scène internationale constituent sans doute un voile qui occulte les situations diverses et souvent peu favorables que connaissent les « petits émergents » ou les « frontier markets ». On pourra par exemple citer le Vietnam dont les performances sont souvent saluées mais pour qui la Banque Mondiale ne manque pas d’alerter sur une compétitivité qui est entravée par le manque d’infrastructures ou sur la forte aggravation des inégalités qui met en péril la paix sociale (en 2010, les minorités ethniques représentaient 65 % du décile le plus pauvre de la population, contre 53 % en 2006). On peut également rappeler les fortes instabilités dont souffrent les pays comme l’Égypte ou la Tunisie. Beaucoup de pays d’Asie connaissent régulièrement des catastrophes climatiques et des situations politiques et sociales instables comme par exemple la Thaïlande.
Du côté des grands émergents on note également que l’Inde connaît son plus faible taux de croissance depuis 10 ans, et le FMI depuis l’été 2013 ne manque pas dans ses communiquer de s’inquiéter des déficits budgétaires et de balance des comptes courants aggravés, d’une inflation trop élevée et d’une dépendance vis-à-vis des flux de capitaux trop importante (FMI, 2013). La Chine elle-même avec des taux de croissance inférieurs à 8% et une dégradation de ces termes de l’échange (baisse du prix des exportations et hausse du prix des matières premières importées) reste très exposée à la faiblesse de la demande mondiale et production bas de gamme (Gaulier et al., 2010).
De tout cela il ressort que la catégorie des pays émergents reste sans doute une construction artificielle à l’intérieur de la catégorie des PED, l’instabilité des listes en témoigne. Elle autorise un simple repérage des pays performeurs et il est sans doute trop tôt pour faire de cette notion un élément clé de l’analyse des trajectoires de développement de pays aux expériences pour le moins diverses. À ce jour rien ne garantit que les réformes nécessaires seront adoptées pour faire évoluer les sociétés encore fortement inégalitaires vers des sociétés plus justes et ce à l’heure où elles rencontrent des problèmes démographiques (Chine), d’inégalités spatiales et de revenu (Chine et Brésil), d’inflation (Brésil, Inde), d’instabilité politique (Égypte), de plus faibles performances macroéconomiques ou d’une classe moyenne encore trop faible pour assurer une demande intérieure suffisante. À cela s’ajoute la tentation à un retour au protectionnisme depuis la crise (Afrique du Sud ou Brésil).
Des propos précédents, il ressort que la catégorie des pays émergents reste, à l’intérieur de celle des PED, une construction artificielle. Les listes de pays émergents, même si elles autorisent un repérage des pays performeurs sont à la fois instables et mêlent des pays aux situations économiques et politiques pour le moins diverses (grands et petits pays, rentiers et puissances agricoles ou pays plus ou moins industrialisés).
Quant au concept d’émergence, il est sans doute trop tôt pour en faire un élément clé de l’analyse des trajectoires de développement de ces pays. S’il est possible de mettre en exergue certaines régularités dans les conditions qui conduisent à l’obtention du label de pays émergent, telles que l’insertion internationale autorisée par le maintien de normes sociales basses et la signature d’accords de libre-échange, des politiques industrielles « pro-marché » et « pro-business » orchestrées par les États, des spécialisations industrielles portant sur des segments bas de gamme ou de faible valeur ajoutée, ou encore une stabilité politique relative, à ce jour rien ne garantit que les réformes nécessaires seront adoptées pour faire évoluer ces sociétés encore fortement inégalitaires vers des sociétés développées.
Un retour sur les expériences des Dragons, ou plus particulièrement sur celle de la Corée du Sud, rappelle que ce pays a pu et su faire évoluer son modèle productif vers des segments haut de gamme en même temps qu’il a amélioré son capital humain, accepté une meilleure redistribution des richesses et une adaptation de son modèle social. Or, à l’heure où les grands émergents rencontrent des problèmes de tensions sociales (Chine, Brésil), démographiques (Chine), d’inégalités spatiales et de revenu (Chine et Brésil), d’inflation (Brésil, Inde), d’instabilité politique (Égypte, Tunisie), de faibles performances macroéconomiques ou d’absence de classe moyenne suffisamment importante pour assurer une demande intérieure, les doutes demeurent quant à la capacité de ces pays à transformer l’expérience d’émergence en expérience de développement.
L’avenir des émergents, comme celle de la notion, dépendra certes de la volonté et de la propension des États à faire évoluer leur modèle, mais également de la situation économique des pays riches. Ces derniers empêtrés dans des problèmes de dettes, souvent détenues par des épargnants chinois, peinent à retrouver le chemin de la croissance. Or, ne l’oublions pas : l’émergence est un processus de croissance mondialisée qui ne peut donc se concevoir et s’analyser de manière isolée.
Aller plus loin
Artus P et Xu B., « Changement du modèle de croissance de la Chine : nécessité, difficultés, Flash Economique, Recherche Economique », Natixis, n°481, 9 juillet 2012.
Bensidoun, I., Gaulier G., Lemoine, Ünal D., (2009), Les pays émergents dans le commerce international de l’UE Problèmes Economiques 2984, Décembre 9, 2009.
Dollar D., Globalisation, Inequality, and Poverty since 1980, Rapport, The World Bank. 2001.
“Comparing business regulations for domestic firms in 185 countries”, Doing Business, 10th edition, The World Bank, 2013.
Jaffrelot C. (2008), « Le phénomène des pays émergents », Revue constructif, n °21, Novembre.
Gaulier G., et al., « Chine : fin du modèle de croissance extravertie », La Lettre du Cepii n° 298, 21 avril 2010.
Harsman R., Riad N., « Les nouveaux centres », Finances & Développement, Septembre 2011.
Nicet-Chenaf, D., Rougier, E., 2009, « IDE et croissance : le rôle des changements structurels », in Ben Hammouda H., Oulmane N. Sandretto R., Attractivité et conditions de l’émergence en Méditerranée, L’Harmattan, 2009.
Nicet-Chenaf D., Piveteau A Rougier E., Émergences capitalistes au Sud, Karthala, 2013.
Rapport sur le commerce mondial 2013, « Facteurs déterminant l’avenir du commerce mondial », OMC
Regional Economic Outlook, « Asia : Responding to Slower Growth and Tighter Global Liquidity », IMF survey, 2013.
W.W. Rostow, Les étapes de la croissance économique, Paris, Le Seuil, 1963.
Les pays en voie de développement n’ont pas tardé à être touchés par la crise actuelle. Face aux perspectives de faible croissance des revenus, les décideurs politiques des pays pauvres ont sans doute subi beaucoup de pressions en faveur du protectionnisme, afin de limiter la concurrence sur le marché des biens, de protéger les emplois domestiques et de lutter contre la diminution du produit national. Les pays en voie de développement ont jusqu’ici résisté pour la plupart à la tentation d’augmenter leurs barrières commerciales. Alors que l’on assiste à une résurgence du protectionnisme, une récente étude de la Banque mondiale et du Center of Economic Policy Research montre que l’augmentation des barrières commerciales n’a lieu que de manière assez limitée, et à travers des formes plus transparentes autorisées par l’Organisation mondiale du commerce (OMC) [1]. Mais ce rapport met aussi en garde contre un possible renforcement du protectionnisme. Les pays en voie de développement pourraient par exemple augmenter leurs droits de douane sur les importations jusqu’à la limite autorisée par les accords de l’OMC, sans pour autant enfreindre ces accords. La limite autorisée pour les pays en voie de développement est plus élevée que pour les autres, ce qui ce qui pourrait accroître sensiblement le coût de leurs importations. Prenons le cas de l’Inde : si le taux de taxation de ses importations est en moyenne de 15 %, elle peut l’augmenter à près de 50 % [2].
Si les décideurs politiques succombaient aux sirènes du protectionnisme, le commerce international verrait son niveau fortement baisser, ce qui s’ajouterait à la baisse de 10 % prévue en 2009 à la suite de l’effondrement de la demande mondiale. Face à la récession actuelle, il nous faut donc examiner pourquoi les pays en voie de développement ne devraient pas céder aux pressions protectionnistes et devraient continuer à favoriser la libéralisation des échanges.
Il ne fait nul doute que le protectionnisme porte préjudice aux consommateurs des pays pauvres : d’un côté, il augmente le prix des produits importés, d’un autre il permet aux producteurs nationaux d’augmenter leurs prix. Le pouvoir d’achat des consommateurs s’en trouve réduit. De plus, et cela peut paraître moins évident, protéger les travailleurs et les entreprises nationales par de plus fortes taxes à l’importation ne poussera ni le chômage à baisser, ni le revenu des entreprises nationales à augmenter. Certes, cela limite les pertes d’emploi dans les secteurs en concurrence avec les produits importés. Mais on peut s’attendre à une réponse des autres pays qui vont à leur tour augmenter leurs taxes d’importation, ce qui mènera à une hausse du chômage et une baisse des revenus dans les secteurs d’exportation. Ainsi, en protégeant les emplois dans les secteurs d’importation, on en sacrifie d’autres dans les secteurs d’exportation.
De plus, une hausse des taxes sur les produits importés pèsera sur les coûts des entreprises qui se servent de ces produits dans leurs chaînes de production. Les revenus de ces dernières s’en trouveraient diminués, ce qui pourrait les pousser à diminuer les salaires et à détruire des emplois. Par exemple, si l’Inde augmentait ses droits de douane sur l’acier importé, les producteurs d’acier indiens s’en trouveraient favorisés puisqu’ils pourraient pratiquer des prix plus élevés, mais cela nuirait aux producteurs et aux salariés indiens du secteur automobile, qui utilise l’acier dans la chaîne de production.
Le principal argument contre le retour au protectionnisme reste l’examen de la situation des pays en voie de développement après le mouvement de libéralisation des échanges des trente dernières années. Jusque dans les années 1980, les pays en voie de développement ont suivi des politiques protectionnistes en mettant en place des quotas ou des taxes sur les importations. À la suite d’importantes réformes de leurs systèmes commerciaux, certains de ces pays ont assoupli ces politiques dans les années 1980 et 1990. Ainsi, après la réforme de 1991, les taxes à l’importation en Inde sont passées de plus de 80 % à environ 30 % à la fin des années 1990. Ce pays a aussi fortement limité les systèmes de quotas tels que les licences d’importation. Des chercheurs ont utilisé des données représentatives au niveau national sur les travailleurs, les ménages et les entreprises sur une période comprenant ces réformes afin d’étudier l’impact de la libéralisation des échanges sur la croissance, le bien-être et la pauvreté dans les pays en voie de développement. Quelles sont les conclusions de ces analyses ?
Le commerce peut en premier lieu améliorer les conditions de vie par la croissance économique. Une étude récente prouve, en comparant la croissance du revenu dans soixante-dix pays au cours des trente dernières années, que les pays ayant ouvert leurs économies à la concurrence internationale ont eu un revenu plus élevé et une plus forte croissance de ce dernier [3]. C’est en effet durant cette période que certains pays ont rejoint l’OMC et baissé leurs droits de douane ; les autres ont persisté dans leurs politiques protectionnistes. L’étude montre que les pays ayant participé aux réformes multilatérales des échanges internationaux ont connu une plus forte croissance de leurs revenus que les autres. Il est par ailleurs intéressant de noter qu’une part significative de ces différentiels de croissance est due à une baisse des taxes d’importation sur des biens intermédiaires et des facteurs de production.
L’analyse des réactions des entreprises face à la libéralisation peut nous éclairer sur la façon dont le commerce influence la croissance. Le débat public sur la mondialisation se concentre souvent sur les pertes pour les entreprises exposées à la concurrence internationale : elles se voient amputées de parts de marché et de revenus. Les entreprises ont de fait subi ces coûts durant les périodes de libéralisation analysées dans l’étude. Certaines, souvent les moins efficaces, ont dû limiter leur production puis mettre la clé sous la porte. Celles qui ont survécu à la compétition internationale ont dû baisser leurs prix et subir une baisse de revenu.
Cependant, une concurrence accrue a aussi poussé les entreprises à se restructurer et à augmenter leur productivité, augmentant de fait la productivité agrégée. En effet, il a été observé dans nombre de pays, parmi lesquels l’Inde, l’Indonésie, le Chili, le Mexique et le Brésil, que les entreprises nationales n’étant plus protégées par les taxes à l’importation sont incitées à augmenter leur productivité. Certaines, souvent les plus efficaces, ont même étendu leur production aux marchés d’exportation. Ainsi, la libéralisation, en réallouant les parts de marché aux entreprises les plus efficaces, augmente la productivité agrégée. Selon certaines études, cette réallocation des ressources par le commerce est responsable de près des deux tiers de l’augmentation de la productivité globale attribuée à la libéralisation au Chili, au Mexique et en Colombie.
Le débat public sur la libéralisation omet aussi les bénéfices que les entreprises tirent de l’accès à des facteurs de production moins coûteux, plus sophistiqués et plus récents venant de l’étranger. Par exemple, l’Inde a mis en place une importante réforme de son commerce en 1991. La baisse des droits de douane a engendré un quasi-doublement des importations de biens pouvant être utilisés comme facteurs de production [4]. Il est d’ailleurs intéressant de noter que les deux tiers de l’augmentation de ces importations sont dus à des produits que l’Inde n’importait pas auparavant, y compris dans des secteurs comme l’équipement ou l’informatique. Ainsi, la baisse des barrières commerciales a non seulement permis à l’Inde de bénéficier d’importations moins coûteuses, mais aussi d’accéder à de nouveaux facteurs de production. D’après les travaux de recherche, ces deux canaux ont amélioré la productivité en Inde. Ils ont aussi permis aux industries indiennes de mettre plus de produits sur le marché, ce qui explique un quart de l’augmentation de la production industrielle dans les années 1990. Ainsi, ces résultats fournissent un nouvel argument en faveur de la libéralisation du commerce : favoriser le protectionnisme pourrait limiter l’accès aux facteurs de production étrangers.
Le point étant fait sur le lien entre commerce et croissance, vient la question des fruits de cette croissance pour les ménages : quel impact a-t-elle sur la pauvreté dans les pays en voie de développement ? La plupart des économistes font le raisonnement suivant : les échanges favorisent la croissance qui favorise la lutte contre la pauvreté. Pourtant, les études empiriques sur le lien entre commerce international et pauvreté sont rares. Bien sûr, la croissance générée par la libéralisation peut faire baisser la pauvreté en créant des emplois et des possibilités de revenu, mais les plus pauvres peuvent rester sur le bord du chemin.
Le débat académique sur le lien entre commerce et pauvreté s’est focalisé sur les individus moins éduqués, ceux que l’on trouve plutôt en bas de la distribution des revenus. La forte proportion de travailleurs peu qualifiés dans les pays en voie de développement place ces derniers en bonne position pour produire et exporter des biens requérant une telle main-d’œuvre, tels que les vêtements ou les jouets. On pourrait supposer qu’une intensification des échanges internationaux augmente donc la demande de travailleurs peu qualifiés, et par là-même leurs revenus ; ceci pourrait les faire sortir de la pauvreté.
Cela s’est en parti vérifié. Prenons le cas du Vietnam et du Mexique, pays qui ont connu une ouverture de leurs marchés d’exportation vers les États-Unis et d’autres pays riches. Dans ces pays, la répartition géographique des secteurs est très hétérogène : dans certaines régions, l’emploi se concentre sur les secteurs ayant bénéficié de ce nouveau marché d’exportation, mais ce n’est pas le cas de toutes. Ainsi, l’impact de l’ouverture à la concurrence internationale a été très différent selon les régions. Les résultats de recherches montrent que cette ouverture a favorisé les habitants de régions où se concentraient les secteurs d’exportation. De plus grandes opportunités d’exportation ont augmenté les salaires des travailleurs peu qualifiés et ont sorti leurs familles de la pauvreté. Mais tout le monde ne profite pas automatiquement des bienfaits du commerce international, surtout si la mobilité professionnelle et géographique des individus est difficile. Son impact sur la pauvreté dépend de la situation particulière du pays, de la nature de la réforme commerciale et de la facilité pour les individus de passer d’une entreprise à l’autre, d’un secteur à l’autre, d’une région à l’autre.
Reprenons le cas de l’Inde. La baisse de la pauvreté dans ce pays durant les années 1990 peut être en partie imputée à la libéralisation des échanges qui a favorisé la croissance, fait baisser les prix à la consommation et rendu accessible une gamme plus large de produits. Toutefois, les gains n’ont pas été les mêmes dans tous le pays. Une étude montre que la baisse de la pauvreté a été plus faible dans les zones rurales dont les activités se concentraient sur des secteurs pour lesquels le niveau de protection a fortement baissé [5]. Les travailleurs des secteurs qui avaient été protégés ont vu leurs salaires diminuer par rapport à ceux dont les secteurs profitaient de la libéralisation commerciale. Ceci est dû à une faible mobilité, liée entre autres à une législation rigide du travail empêchant les travailleurs de se diriger vers les entreprises, les secteurs et les régions qui ont profité des réformes commerciales.
Les facteurs limitant la mobilité des travailleurs des pays pauvres vers les entreprises, secteurs et régions qui offrent le plus de possibilités sont nombreux. Les comprendre est encore sujet à débat dans le monde académique. Certains soulignent que la législation du travail joue un rôle important à travers les coûts de licenciement : un employeur hésitera à embaucher s’il sait qu’il doit payer ces coûts en cas de licenciement lié à une baisse de demande. D’autres soulignent que tout le monde n’est pas à même de profiter des gains de la mondialisation. S’il perd son emploi dans une entreprise touchée par la concurrence internationale, un travailleur ne s’adaptera pas forcément aux secteurs favorisés par l’ouverture commerciale, c’est-à-dire ceux qui embauchent : cela dépend de son niveau d’éducation, de son expérience, de sa formation et de son âge. Il est aussi possible qu’il doive déménager dans une autre région pour être embauché dans ces secteurs. Or cela lui est coûteux, non seulement en termes financiers, du fait des frais associés au déplacement, mais aussi en termes de lien social, car il se sépare de sa famille et de ses amis. Ces derniers coûts sont particulièrement lourds dans les sociétés où la famille et les réseaux sociaux jouent pour les individus le rôle d’assurance contre les risques de la vie. Les coûts d’ajustement mentionnés ici sont douloureux et loin d’être négligeables. L’État se doit donc d’assurer la protection des individus face aux risques de la vie pour limiter ces coûts.
Ainsi, l’observation des pays en voie de développement ayant abandonné les politiques protectionnistes au cours des trente dernières années montre que la libéralisation des échanges garde un grand nombre d’avantages. Certes, ces avantages ne sont pas répartis de façon égale dans la population, et les coûts d’ajustement restent importants. Cependant, les pays dont les marchés sont les plus ouverts ont un meilleur niveau de vie et une plus forte croissance. Ceci montre bien que le protectionnisme n’est pas la meilleure manière d’aider les individus touchés par la crise. Il risque même d’en empirer les effets.
Texte traduit de l’anglais par Hélène Blake.
Les Britanniques, la globalisation et la culture du libre-échange
L’ouvrage de Frank Trentmann fera date en histoire économique et en histoire des idées. Il apporte plusieurs preuves décisives du rôle joué par les idéologies dans la détermination des politiques économiques. Il offre aussi un éclairage nouveau sur le processus contemporain de globalisation, en se penchant sur les ressorts idéologiques de la « première globalisation » des années 1860-1914, qui avait pour cœur la Grande-Bretagne et son empire, et son effondrement catastrophique pendant l’entre-deux-guerres.
La Grande-Bretagne se rallia au libre-échange entre 1820 et 1850. De nombreux historiens ont souligné l’impact de ce tournant sur la libéralisation mondiale des échanges dans la seconde moitié du XIXe siècle. Pour la première fois depuis le début de l’époque moderne, un pays renonçait à la protection douanière et confiait aux forces du marché la régulation de ses échanges extérieurs. L’exemple inspira le reste de l’Europe, notamment la France de Napoléon III, qui s’ouvrit au commerce international par le traité franco-britannique de 1860. Hors d’Europe, le gouvernement britannique n’hésita pas à recourir à la force pour imposer le « free trade » ou libre-échange, par exemple à la Chine lors des guerres de l’Opium en 1839-1842 et 1856-1860.
Cette période vit éclore une culture britannique du libre-échange, qui mettait l’accent sur les liens entre liberté économique et liberté politique. Mais le libre-échangisme britannique pouvait alors passer pour une idéologie hypocrite. La Grande-Bretagne n’avait ouvert son marché intérieur qu’après avoir conquis la suprématie industrielle et financière. Sa rhétorique libérale semblait surtout servir à persuader le reste du monde de lever les obstacles aux importations de ses produits. Le libre-échange britannique n’est mis à l’épreuve qu’après 1880, avec l’émergence de concurrents sérieux comme les États-Unis et l’Allemagne. Les producteurs britanniques perdent des parts de marché, les salaires réels stagnent et un sentiment de déclin relatif gagne une partie des élites intellectuelles et politiques. La concurrence étrangère est jugée déloyale, d’autant que les pays rivaux protègent leurs propres marchés par des tarifs de douane élevés. Joseph Chamberlain, politicien Conservateur charismatique, propose en 1903 une « réforme tarifaire » visant à établir un système de préférence impériale entre la Grande-Bretagne et ses colonies. Pour gagner l’opinion publique à sa cause, il lance une croisade pour le « buy British ». Il a recours à des moyens spectaculaires, depuis l’ouverture de centaines de « magasins du dumping », dont les étalages démontrent les prix inacceptables pratiqués par les pays étrangers, jusqu’aux premières utilisations du cinéma de propagande.
Tout semblait annoncer le succès de Chamberlain. La culture du libre-échange s’avère pourtant être plus qu’un paravent pour les intérêts de l’industrie et du commerce britanniques. Une contre-campagne s’organise, qui mobilise le parti Libéral, des Conservateurs éclairés, le puissant mouvement des coopératives, des organisations féministes et les premiers Travaillistes. Des dizaines de milliers de conférences publiques soutiennent que le libre-échange est d’abord un moyen d’augmenter le niveau de vie des classes populaires, grâce au « pain à bon marché » et au « petit-déjeuner libre ». La liberté des échanges est présentée comme le corollaire de la liberté politique. David Lloyd George, politicien Libéral et futur premier ministre, déclare presque sérieusement que « si ce pays voulait des tarifs allemands, il aurait aussi des salaires allemands, … le militarisme allemand et des saucisses allemandes » – le régime alimentaire des ouvriers allemands étant conçu comme la conséquence de l’autoritarisme et du protectionnisme du Reich wilhelmien. Aux élections de 1906 et 1910, les Conservateurs protectionnistes sont écrasés par les Libéraux et les autres candidats libre-échangistes.
Trentmann analyse avec finesse le caractère démocratique de cette culture libre-échangiste. « Le libre-échange créa un nouveau type d’identité et d’intérêt, celui du citoyen-consommateur. Aux côtés du citoyen comme électeur, il développa l’idéal du consommateur en tant qu’individu qui contribuait à la vitalité démocratique de la vie associative et qui, en tant qu’acheteur soucieux du bien-être d’autrui, ajoutait une dimension éthique à la société commerciale. » Cette thèse est étayée par de nombreuses sources originales, allant des archives de certaines associations libre-échangistes jusqu’à une trentaine d’illustrations (photographies, affiches) qui font revivre la culture du libre-échange et celle de leurs adversaires. La figure démocratique du citoyen-consommateur aide en outre à remettre en cause l’histoire simpliste et dépréciatrice de la consommation propagée par l’Ecole de Francfort. Selon Max Horkheimer, Theodor Adorno et les autres représentants de ce courant de pensée, le consumérisme et la culture de masse se sont imposés au début du XXe siècle au détriment de la liberté individuelle. Trentmann montre que consommation et démocratie peuvent au contraire, dans certaines circonstances, se renforcer mutuellement.
C’est moins le déclin économique que le choc moral, politique et commercial produit par la Première Guerre Mondiale qui entraîne le déclin de la culture libre-échangiste britannique. Le blocus sous-marin allemand provoque une hausse des prix sans précédent des produits de première nécessité. En 1913, la Grande-Bretagne ne produisait plus que 21% du blé et de la farine nécessaires aux consommateurs nationaux. Au nom du libéralisme économique, l’État se refuse pourtant à organiser un système égalitaire de rationnement. Les classes populaires en sont les premières victimes : une « famine du lait » en 1917-1919 provoque une hausse sensible de la mortalité infantile dans les quartiers ouvriers. Les horreurs de la guerre dissipent aussi l’illusion que la liberté des échanges suffit à garantir des relations plus harmonieuses entre les nations civilisées.
Après la guerre, deux nouveaux courants d’idées se renforcent et sapent la domination idéologique du libre-échange. À droite, les Conservateurs s’approprient le langage consumériste et promeuvent avec succès la figure du « consommateur impérial », solidaire des producteurs (blancs) des colonies. À gauche, un nouvel internationalisme abandonne le credo libéral hérité des luttes contre l’État aristocratique et se prononce pour la coopération intergouvernementale, dans les domaines politique et économique, comme moyen de préserver la paix et de restaurer une prospérité plus égalitaire. Trentmann étudie l’érosion intellectuelle et idéologique du libre-échange en mettant en valeur le rôle joué par des personnalités pionnières désormais oubliées, tel Alfred Eckhart Zimmern. D’origine huguenote et juive allemande, historien de la Grèce antique à Oxford, Zimmern fait campagne à la fois contre le libre-échangisme et le nationalisme économique, liés entre eux selon lui par une conception matérialiste des rapports humains. À leur place, il préconise le divorce de la citoyenneté et de la nationalité, et la création d’un nouvel empire britannique, respectueux de la diversité culturelle en son sein et coopérant étroitement avec la Société des Nations.
Vers la fin des années 1920, seuls quelques économistes orthodoxes et la frange la plus conservatrice du parti Libéral en déclin continuent à défendre le libéralisme commercial unilatéral. La Grande Dépression des années 1930 donne le coup de grâce à la culture libre-échangiste britannique. Dès 1931, un gouvernement de coalition dominé par les Conservateurs limite les importations de produits industriels. L’année suivante, un tarif général minimum de 10% est adopté, bientôt assorti d’accords bilatéraux avec les dominions de l’Empire. Mais comme le souligne Trentmann, la fin du libre-échange en Grande-Bretagne n’était pas le fruit d’un complot d’intérêts économiques ou d’un coup de force Conservateur : elle était la conséquence logique du délitement idéologique de l’association entre la liberté du Commerce, le Citoyen-consommateur et la société Civile – les trois « C » au cœur de la culture britannique du libre-échange.
Trentmann est né à Hambourg, grand port de commerce et bastion du libre-échangisme allemand. Il a fait ses études à la London School of Economics et à Harvard, avant d’enseigner à Princeton et au Birkbeck College de Londres. Sa sympathie affichée pour la culture démocratique du libre-échange et « l’ouverture » au monde prête le flanc au soupçon de « cosmopolitisme » détaché des souffrances engendrées, parmi les classes ouvrières, par la libre circulation des marchandises. Mais une telle accusation serait malhonnête et injuste. L’analyse de Trentmann est subtile et équilibrée. Il souligne le caractère « dogmatique, voire fanatique » du libre-échangisme britannique. Surtout, ses adversaires sont moins les protectionnistes que les partisans d’un libre-échange purement économique et peu soucieux de redistribuer équitablement les bénéfices de la liberté du commerce international.
Free Trade Nation décrit avec sensibilité et érudition le milieu idéologique qui a donné naissance aux penseurs d’un « nouveau libéralisme » sensible aux dangers d’un capitalisme sans frein et devenu fou, tels John A. Hobson et John M. Keynes. La remise en cause progressive du laisser-faire victorien par Keynes apparaît particulièrement caractéristique : elle atteint son point d’orgue avec la conversion officielle de Keynes, en 1931, à un protectionnisme modéré, comme seule solution raisonnable à la décomposition de l’économie et de la société britanniques. Il n’est pourtant pas certain, comme le suggère Trentmann, que la culture britannique du libre-échange, même si elle a perdu de sa ferveur, ait totalement disparu : la Grande-Bretagne reste à ce jour l’un des pays les plus favorables à la libéralisation des échanges et n’a cessé de combattre, depuis qu’elle a rejoint le Marché Commun en 1973, les aspects protectionnistes du projet européen, tels que la préférence communautaire et la politique agricole commune.
La globalisation, nous montre Trentmann, n’est pas seulement le fruit d’interactions économiques. Elle est aussi et d’abord le produit d’un débat d’idées, au sein de la société civile comme de la classe politique.
Dossier(s) :
Le protectionnisme, un remède à la crise ?
La page personnelle de Frank Trentmann, professeur à Birkbeck College, spécialiste de l’histoire de la consommation, de la société civile et de la culture politique :
Le site du programme de recherche « Cultures of Consumption » dirigé par Frank Trentmann
Sur les enjeux théoriques de l’écriture d’une histoire du capitalisme et de ses critiques, voir l’introduction de Mark Bevir et Frank Trentmann à l’ouvrage Markets in Historical Context, Cambridge University Press, 2004
Naissance et diffusion, 1789-1914
Depuis l’accélération de la crise économique et financière en septembre dernier, une peur hante les classes politiques et médiatiques occidentales : le retour du « protectionnisme ». De sommet du G7 en sommet du G20, elles répètent que c’est la hausse des barrières douanières qui a transformé le krach de 1929 en dépression et que, pour répondre efficacement à la crise, il faut avant tout résister au « démon nationaliste » du protectionnisme, qui conduit inéluctablement à l’effondrement du commerce international et, in fine, à la guerre. Le raisonnement analogique a été une source d’inspiration formidable dans l’histoire des sciences, y compris pour la science humaine qu’est l’économie : Isaac Newton et Albert Einstein, mais aussi Adam Smith et John Maynard Keynes, y ont eu recours. Employée par des mains moins habiles, l’analogie – en particulier l’analogie historique à partir d’un seul exemple – n’est le plus souvent qu’un raccourci facile inspiré par la paresse ou la malhonnêteté intellectuelle.
Le haro actuel contre la tentation protectionniste à partir de l’exemple de 1929 en est un exemple frappant. Le recours au protectionnisme dans les années 1930 – promu, entre autres, par Keynes lui-même [1] – n’a pas été la cause principale d’une dépression provoquée par la spéculation financière et rendue dramatique par les politiques déflationnistes de Heinrich Brüning en Allemagne et de Pierre Laval en France. Au pire, dans les pays d’échelle moyenne comme l’Allemagne et la France, le protectionnisme a été une réponse inadéquate à la crise. Au mieux, comme dans le cas du Royaume-Uni et de son empire – avec les accords d’Ottawa instituant un système de « préférence impériale » entre les îles britanniques et leurs possessions outre-mer en 1932 –, il a même pu contribuer à un relèvement économique partiel en apportant un soutien à la demande de produits nationaux. Dans tous les cas, les dirigeants de l’époque, en se tournant vers le protectionnisme, commettaient la même erreur que les dirigeants actuels qui cherchent à retirer des leçons de la dépression économique précédente : c’était au protectionnisme que l’on attribuait la sortie de la grande dépression des années 1870-1880. La lutte actuelle contre le protectionnisme fait figure de ligne Maginot intellectuelle, qui interdit la tenue de débats plus substantiels sur la réorganisation du capitalisme mondial.
Pour être utile, le recours aux analogies historiques doit reposer sur plusieurs exemples et, autant que possible, la longue durée. Le protectionnisme ne date pas des années 1930. Il est le produit d’un débat intellectuel et idéologique d’une intensité exceptionnelle, qui s’est déroulé au lendemain de la Révolution française et des guerres napoléoniennes, dans la périphérie immédiate du cœur industriel de l’époque, la Grande-Bretagne, c’est-à-dire en France, en Allemagne et aux États-Unis. Loin d’être lié aux idéologies totalitaires du XXe siècle ou même d’être « antilibéral », ce protectionnisme était ancré dans le libéralisme issu des Lumières et de la Révolution. Mais ses partisans le définirent comme un libéralisme réaliste, patriotique et anticosmopolite, ou encore comme l’expression d’une solidarité nationale entre classes sociales face aux contraintes du marché mondial. Paradoxalement, ce patriotisme ou nationalisme économique fut lui-même le fruit d’un débat transnational franco-germano-américain, avant que les idées protectionnistes ne s’exportent depuis le monde occidental jusqu’en Amérique Latine et en Asie orientale. Discrédité en tant que politique économique parmi les classes dirigeantes, le protectionnisme en tant qu’idéologie n’en conserve pas moins un puissant attrait parmi les électorats, notamment dans les pays où sa domination fut étroitement liée à une phase de démocratisation en profondeur de la société politique, comme les États-Unis ou la France.
L’invention du protectionnisme
La restriction douanière comme moyen de décourager les importations et d’encourager la fabrication de certains produits était un outil banal des systèmes dits « mercantilistes » des XVIIe et XVIIIe siècles. Aux côtés des compagnies commerciales dotées de monopole pour les échanges avec certaines parties du monde, de l’exploitation intensive de colonies esclavagistes pour se procurer des denrées tropicales ou encore de la réglementation de la production manufacturée dans le cadre de corporations, il ne s’agissait que d’un volet d’une vaste politique visant à maximiser le solde de la « balance du commerce », c’est-à-dire l’excédent des exportations sur les importations. C’est contre l’ensemble de cette politique volontariste et de privilèges accordés à certains groupes de producteurs ou de marchands que plusieurs philosophes des Lumières françaises – le physiocrate François Quesnay, Turgot, Jean-Baptiste Say – et britanniques – Adam Smith, Jeremy Bentham et David Ricardo – élaborèrent une doctrine libérale et égalitaire de non-intervention des pouvoirs publics dans la vie économique [2].
Des deux côtés de la Manche, la Révolution française et la Révolution industrielle balayèrent l’essentiel de la panoplie mercantiliste entre 1780 et 1830. En Grande-Bretagne, sous l’impulsion d’un puissant mouvement d’opinion orchestré par l’Anti-Corn Law League, un lobby manufacturier fondé à Manchester en 1838, le libéralisme économique prit une forme extrême avec l’abolition intégrale des barrières douanières à l’importation – ce qu’on commence à désigner par l’expression de « free trade » à partir des années 1820 outre-Manche et de « libre-échange » en France à partir des années 1840. En France, l’adoption d’un régime économique libéral fut à plusieurs égards plus précoce qu’en Grande-Bretagne, mais il achoppa sur la question douanière. Sous la monarchie de Juillet (1830-1848), plusieurs hommes politiques et intellectuels de tendance orléaniste – le jeune Adolphe Thiers, l’ingénieur Charles Dupin, l’agronome Mathieu de Dombasle – se prononcèrent pour un libéralisme économique limité au marché intérieur, au nom de la solidarité nationale et pour défendre les producteurs nationaux incapables de lutter contre la concurrence de la grande industrie britannique ou de la main-d’œuvre servile agricole de l’Empire russe. Au milieu des années 1840, un nouveau mot est créé pour désigner cette opposition au libéralisme douanier, qui remporte le soutien d’une grande majorité de l’opinion : « protectionnisme » – « protectionism » et « Protektionismus » (ou « Schutzoll ») sont apparus en anglais et en allemand à la même époque [3].
Le protectionnisme moderne n’était donc pas le mercantilisme ressuscité. Ses principaux porte-parole condamnaient la doctrine de la balance du commerce et l’idée typiquement mercantiliste d’une quantité fixe de richesses disponibles. Ils préconisaient un développement reposant sur le marché intérieur plutôt que sur les exportations. Ils étaient libéraux en politique, hostiles aux institutions d’Ancien Régime, et libéraux en économie, sauf sur la question douanière. Adolphe Thiers a prouvé son libéralisme politique en contribuant au renversement de Charles X en 1830, en s’opposant à l’autoritarisme de Napoléon III sous le Second Empire, et en œuvrant à l’établissement d’une république modérée au début des années 1870. Il prouva également son attachement viscéral à la propriété privée et aux autres institutions du capitalisme libéral en prenant la tête de la lutte contre les tendances socialistes de la Révolution de 1848 et de la Commune de 1871. Contrairement à ce qu’affirmait Frédéric Bastiat, le chef de file du libre-échangisme français, le protectionnisme n’était pas non plus la matrice du « communisme » [4]. Le protectionnisme était plutôt, par opposition au libéralisme cosmopolite des libre-échangistes, un libéralisme internationaliste, au sens propre de ce dernier terme. Les protectionnistes cherchaient à réconcilier les préceptes de l’économie libérale avec le concept de souveraineté nationale et l’existence de plusieurs nations en Europe et dans le monde : libéralisme internationaliste ou nationalisme de marché, selon la perspective adoptée.
Le nationalisme du protectionnisme a souvent donné lieu à des débordements xénophobes, en particulier anglophobes aux XIXe siècle. Le principal lobby protectionniste, l’Association pour la défense du travail national, fit placarder sur les murs de Lille et Mulhouse, en 1846, une affiche contre le libre-échange intitulée « De l’entrée des marchandises anglaises en France » : « N’est-il pas vrai que c’est en travaillant qu’on gagne de quoi vivre, et que faire travailler l’Anglais pour habiller le Français, c’est donner le pain du Français à l’Anglais ? », interrogeait le texte, avant d’accuser les libre-échangistes d’appeler « l’Anglais à régner en France » et de recommander l’union des classes, car « quand il s’agit des Anglais, chefs et ouvriers en France n’ont qu’un même intérêt, une même pensée, un même cœur [5] ». La propagande anglophobe de l’Association pour la défense du travail national, dominée par le grand patronat industriel, avait aussi pour but de détourner la colère ouvrière, au moment des premiers débats sur l’émergence d’un prolétariat urbain, contre « l’étranger ».
Cet objectif fut partiellement atteint. Par universalisme et par attachement au thème de l’amitié entre les peuples, la gauche démocratique et socialiste de la monarchie de Juillet avait d’abord pris position en faveur de la liberté du commerce international. Confrontés au danger concret de concurrence avec la grande industrie britannique en 1846-1848, les fouriéristes, babouvistes, proudhoniens et socialistes chrétiens de Philippe Buchez apportèrent un soutien paradoxal au patronat dans la lutte contre le libre-échange. Selon La Fraternité, « le libre-échange » serait « le règne sans opposition du capital » et « le droit, pour le capitaliste, au nom de la liberté, de tenir à la merci le peuple des travailleurs ». D’après L’Atelier, « les libre-échangistes de l’autre côté de la Manche [étaient] les amis du peuple, à peu près comme le loup est l’ami du mouton ». [6] Après la proclamation de la République en février 1848, plusieurs émeutes ouvrières exigèrent et obtinrent l’expulsion d’ouvriers étrangers, en particulier britanniques, qui travaillaient dans le textile ou la construction de chemins de fer, dans le Nord, en Normandie et dans l’ouest du pays.
Comment expliquer cet embrasement protectionniste et nationaliste de la gauche démocratique ? Il faut se souvenir que, depuis la Révolution française jusqu’aux années 1880, l’attachement à la nation et l’anglophobie étaient d’abord des thèmes de gauche [7]. De plus, les hommes de centre-droit qui « inventèrent » le discours protectionniste prirent soin de lui donner une tonalité égalitaire et démocratique propre à séduire la gauche. Dès 1836, Dupin affirmait : « Notre législation protectrice a pour but de réserver pour le peuple français la plus grande masse de travail que des Français puissent faire. Grâce à la protection douanière, il n’y a plus de prolétaires, mais seulement des ouvriers français sous l’égalité glorieuse du drapeau tricolore ». Sans pousser aussi loin le populisme, Thiers associait systématiquement le système protecteur à l’héritage de 1789 et, en particulier, à la défense des petits producteurs agricoles et industriels, contre la concurrence de la grande propriété foncière et mobilière britannique. Il ne se privait pas de citer, en exemple, la jeune République américaine, pays pratiquant une politique très protectionniste et pourtant « le plus libéral et le plus démocratique » au monde [8].
Le modèle américain n’a jamais servi de référence aux adversaires du libéralisme économique, pas plus au XIXe siècle que de nos jours. Mais le libéralisme américain passait alors, à juste titre, pour plus égalitaire que le libéralisme aristocratique prévalant en Grande-Bretagne. Cette combinaison de nationalisme égalitaire et de libéralisme économique n’était pas propre au protectionnisme français : comme le libre-échange, les idées protectionnistes traversèrent les frontières, confirmant le caractère internationaliste quoiqu’anti-cosmopolite de cette idéologie politico-économique.
La diffusion transnationale d’un nationalisme économique
Le caractère transnational du libre-échange est évident et bien connu. Le plus souvent à partir de la Grande-Bretagne, à travers les écrits d’économistes et de publicistes utilitaristes (David Ricardo, John Stuart Mill, John Bowring), parfois à partir de la France, à travers les brochures de Frédéric Bastiat, les concepts de division internationale du travail et d’avantages comparatifs nourrirent la mise en place de groupes de pression libre-échangistes, au moins dans le monde occidental. Quand le travail de persuasion intellectuelle ne suffisait pas, les pays occidentaux n’hésitaient pas à recourir à la canonnière pour imposer l’ouverture au commerce international des marchés du Moyen-Orient et de l’Asie orientale : le blocus d’Alexandrie par la Royal Navy en 1840-1841, les guerres de l’Opium livrées par la Grande-Bretagne à la Chine en 1839-1842 et – avec le soutien de la France – en 1856-1860, ou l’expédition du commodore américain Matthew Perry au Japon en 1853 [9].
Mais le protectionnisme connut lui aussi une carrière internationale, depuis les influences réciproques entre économistes protectionnistes occidentaux dans la première moitié du XIXe siècle jusqu’à leur réception dans le reste du monde, en particulier en Asie, à partir des années 1880. Alors que les concepts libre-échangistes circulaient de manière « verticale », depuis les puissances dominantes (Grande-Bretagne, France dans une moindre mesure) vers les pays ou régions en développement, les idées protectionnistes s’échangèrent « horizontalement », le long d’un axe comprenant les principaux pays tâchant de combler leur retard industriel sur la Grande-Bretagne : États-Unis, France, Allemagne. Placés dans des positions géopolitiques et économiques similaires, ces trois pays furent les berceaux simultanés du protectionnisme.
L’exemple de Friedrich List
Friedrich List, entrepreneur et intellectuel né en 1789 à Reutlingen dans le Sud-Ouest de l’Allemagne, offre un exemple frappant de ce transnationalisme du protectionnisme [10]. Ce farouche partisan de l’unité allemande, père spirituel du Zollverein – union douanière des États allemands réalisée sous l’égide de la Prusse en 1834 –, est parfois présenté comme un précurseur du nationalisme germanique réactionnaire et expansionniste des années 1890-1945. C’était pourtant un progressiste convaincu, forcé de s’exiler de l’Allemagne de Metternich en 1821, expulsé par la France des Bourbons en 1822, et réfugié aux États-Unis de 1825 à 1831 : lié au général Lafayette en France, il fut aussi proche d’Andrew Jackson, un Démocrate populiste élu à la présidence américaine en 1828. List fit également preuve d’un enthousiasme précoce pour la toute récente invention du chemin de fer : il milita pour la constitution de vastes réseaux ferrés dès la fin des années 1820 et supervisa la construction de la première grande ligne allemande, entre Dresde et Leipzig, terminée en 1837.
L’Allemand cosmopolite jeta les jalons de sa doctrine protectionniste pendant ses séjours en France (dans les années 1820 et 1830) et aux États-Unis (1825-1831). Dès 1825, admirant les résultats de la protection douanière dans la vallée de la Seine, il écrivit dans son journal personnel : « Quand donc la vue de régions industrielles aussi riches remettra-t-elle sur le droit chemin les émules d’Adam Smith ? [11] » En 1827, à l’instigation d’un groupe de pression protectionniste, la Pennsylvania Society for the Promotion of Manufactures, il rédigea en anglais une série de lettres qui battaient en brèche les arguments des défenseurs de la liberté commerciale aux États-Unis. Publié dans la presse de Philadelphie puis sous forme de brochure, avec pour titre Outlines of American Political Economy, ce texte rejetait les conclusions de Smith et de ses successeurs sur la liberté du commerce, en proposant de refonder l’économie politique sur la base d’un nouveau concept, celui de « puissance productive » – plutôt que la « richesse » – des nations. Cette esquisse d’une théorie protectionniste s’inspirait des premiers partisans d’un « système américain » de tarifs élevés contre les importations de produits manufacturés britanniques [12]. List citait aussi abondamment Jean-Antoine Chaptal, chimiste et ministre de Napoléon, dont l’ouvrage De l’industrie française (1819) appelait la France à conserver la protection douanière pour ne pas compromettre les progrès industriels réalisés sous la Révolution et l’Empire.
Lors d’un séjour à Paris en 1837, List décida de participer à un concours de l’Académie des sciences morales et politiques sur le thème de « la liberté du commerce ». L’entrepreneur de chemins de fer se refit théoricien et, avec l’aide de sa fille francophone, rédigea en français un mémoire de 165 pages. Ce texte, retrouvé par des universitaires allemands dans les années 1920 et publié sous le titre de Système naturel d’économie politique – une formule employée par l’auteur dans le manuscrit – était la première tentative de List d’élaborer une théorie systématique de la protection douanière comme moyen de développement économique. List y présentait sous leur forme quasi définitive ses deux principaux arguments contre les prescriptions libérales de l’économie politique classique en matière de commerce international : la « théorie des forces productives » comme moyen de mesurer le progrès économique, par opposition à la « théorie des valeurs » privilégiée par les disciples de Smith ; et le primat de l’histoire des nations sur le raisonnement abstrait et cosmopolite. En particulier, List proposait une théorie du développement de l’économie nationale en trois stades, auxquels correspondent trois politiques commerciales différentes : une politique initialement libérale pour donner le goût des produits manufacturés ; une phase de protection temporaire pour les industries modernes, comme le coton et le fer ; et un retour au libre-échange une fois la Grande-Bretagne rattrapée [13].
L’Académie accorda la mention d’ « ouvrage remarquable » à trois mémoires, dont celui de List, mais n’en jugea aucun digne du premier prix. List attribua cet échec relatif à la supériorité numérique des libre-échangistes parmi les membres de la section d’économie politique de l’Académie. Loin de se décourager, il entreprit de développer ses idées de manière plus rigoureuse dans un véritable traité, qu’il souhaitait publier simultanément en français et en allemand. Pendant trois ans, il continua de vivre à Paris, comme correspondant du journal libéral allemand La Gazette d’Augsbourg, et travaillant à son ouvrage bilingue, dont il ne termina pas la version française [14]. Mais la version allemande parut à Stuttgart en 1841, sous le titre Das nationale System der politischen Oekonomie (« Le système national d’économie politique »). Elle valut à List un succès immédiat auprès du public allemand. Grâce au soutien financier de lobbys industriels d’Allemagne méridionale, il put aussi fonder un nouveau journal économique, Das Zollvereinsblatt, qui réclama avec vigueur la hausse des barrières douanières du Zollverein ou union douanière des États allemand fondée sous l’égide de la Prusse en 1834. List mit fin à ses propres jours, probablement en raison de ses difficultés financières, en 1846.
Sa conception historicisante du développement économique et l’accent qu’il mit sur les bienfaits d’une protection douanière temporaire et modérée bénéficièrent néanmoins d’un rayonnement inégalé. Le Système national fut traduit en de multiples langues [15]. Un ouvrage publié à l’occasion du cent-cinquantième anniversaire de la mort de List a pu retracer l’influence de ses écrits sur les débats de politique économique au XIXe et au XXe siècles dans plus d’une vingtaine de pays européens, depuis l’Irlande jusqu’à la Turquie [16]. Sa pensée a joué un rôle déterminant dans l’adoption de politiques protectionnistes industrialisantes par la Russie des années 1890 et le Japon de l’ère Meiji [17]. Elle a acquis un caractère sulfureux en Europe, parce qu’elle fut récupérée par les pangermanistes de l’école historique d’économie à la fin du XIXe et les nazis dans l’entre-deux-guerres. Il est vrai que List lui-même réclamait l’annexion du Danemark et des Pays-Bas par l’Allemagne. Mais c’est parce que, comme la plupart des patriotes de son temps, il pensait que seules les grandes nations, à même d’assurer leur indépendance économique, étaient adaptées au monde moderne. Son nationalisme allemand ne l’empêcha pas d’être en même temps un patriote américain et un partisan de l’expansion française : son fils mourut officier de la cavalerie française, pendant la conquête de l’Algérie. Ce pluri-nationalisme facilita la dissémination globale des idées de List et leur adaptation à différents contextes culturels [18].
L’exemple de Henry Carey
L’éditeur et intellectuel Henry Carey offre un autre exemple du caractère à la fois transnational et progressiste du protectionnisme au XIXe siècle [19]. Son père, Matthew Carey, fondateur de la première grande maison d’édition américaine au début du siècle, avait déjà pris position en faveur de tarifs élevés contre les importations britanniques et s’était occupé de la publication aux États-Unis d’écrits protectionnistes de Chaptal et des Outlines de List. Partisan d’un libéralisme économique intégral, Henry Carey prit d’abord parti pour le libre-échange dans ses Principles of Political Economy (1837-1840). Mais comme son père, émigré irlandais, Henry était un anglophobe radical, presque paranoïaque, qui interprétait toutes les initiatives de Londres comme faisant partie d’un plan d’asservissement du monde à la puissance britannique. L’adoption du libre-échange par la Grande-Bretagne en 1846, combinée à la crise commerciale qui frappa les États-Unis au milieu des années 1840 après l’adoption d’une législation douanière plus libérale, provoqua son revirement. Cette conversion, d’après l’intéressé, eut lieu soudainement un matin de 1847 : « Je sautai de mon lit, m’habillai, et fus un protectionniste à partir de cet instant. » Carey s’imposa comme le grand pourfendeur du libre-échange aux États-Unis. Dans plusieurs dizaines de brochures et dans la presse, il attribua tous les maux de son pays et du reste du monde non-britannique, depuis la misère du prolétariat rural de l’Inde jusqu’au maintien de l’esclavage dans les États du Sud, à la libéralisation du commerce international encouragée par Londres [20].
Ce protectionnisme virulent, qui offrait systématiquement le modèle économique français comme alternative au libre-échange britannique, eut une influence profonde sur la culture politique et économique américaine. Carey fut l’un des fondateurs du nouveau Parti républicain anti-esclavagiste dans les années 1850 et le conseiller économique d’Abraham Lincoln pendant la guerre de Sécession (1861-1865). C’est sur ses instances et par opposition au libre-échangisme des États sécessionnistes du Sud que Lincoln adopta une politique ultra-protectionniste. Des tarifs protecteurs très élevés, oscillant entre 50 et 100 % de la valeur des produits importés, continuèrent de caractériser la politique américaine jusqu’à la fin des années 1950. Partiellement inspirée des exemples français et, dans une moindre mesure, allemand, la pensée économique de Carey – mélange étonnant d’organicisme inspiré par les progrès de la chimie contemporaine avec une foi intransigeante dans les vertus du capitalisme individualiste et une anglophobie radicale – eut en retour un impact significatif sur l’ancien monde. Ses ouvrages furent traduits de son vivant en français, allemand, russe, italien et japonais. Comme celles de List, ses idées furent détournées en Allemagne par des historiens et des philosophes affiliés à la droite nationaliste. Son principal disciple autoproclamé, Eugen Dühring (celui de l’Anti-Dühring d’Engels), fut aussi l’un des principaux inventeurs de l’antisémitisme moderne [21].
Conclusion
Le protectionnisme, à partir de la fin du XIXe siècle et surtout en Allemagne, a donc bien pu nourrir le nationalisme xénophobe qui a ravagé l’Europe entre 1914 et 1945. Mais les exemples de Thiers, List et Carey montrent que le protectionnisme a d’abord été le fruit d’échanges intellectuels entre nations « dominées » contre la puissance dominante de l’Empire britannique, plutôt que l’expression d’une soif de domination nationaliste. Ils suggèrent aussi qu’il a souvent été la facette économique d’un libéralisme égalitaire, de gauche ou de centre-gauche, qui plaçait le citoyen au-dessus du consommateur. Contrairement à ce que croient beaucoup de leurs partisans respectifs, de nos jours comme au XIXe siècle, la lutte entre le libre-échange et le protectionnisme n’est pas un conflit entre le bien et le mal. Les tarifs protecteurs ne conduisent pas plus mécaniquement à la guerre que le libre-échange ne garantit la paix, comme en témoigne le traité de commerce conclu entre la France et la Prusse en 1862, qui n’a pas empêché le déclenchement de la guerre de 1870. Les tarifs ne sont ni plus ni moins que des impôts sur les produits importés, avec – comme tout impôt – des effets adverses et positifs sur la création de richesses. Leur signification politique et leurs conséquences économiques ont, elles, considérablement varié au cours de l’histoire.
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