J’avais déjà dit mon intérêt et ma satisfaction concernant le numéro de Théolib consacré à Elie Reclus. Je dois dire que le numéro 56 vient, à son tour, nourrir mes réflexions tout en éveillant quelques souvenirs…
Socialisé politiquement par une adolescence nourrie de la lecture de Bakounine, Proudhon, Kropotkine, et même de Stirner (que j’avais bien du mal à mettre en lien avec les autres, je dois le dire…), puis comme animateur au lycée du « Groupe libertaire Elisée Reclus » (dont l’acronyme était GLER, plaisanterie dont nous n’étions pas peu fiers !), j’avais toutes les raisons, bien qu’ « assagi » avec les années, d’interroger mon parcours biographique qui m’a fait passer d’un athéisme militant à la revendication explicite d’un protestantisme libéral.
Mais il ne faudrait pas, pour autant, s’aveugler à la satisfaction d’une rétrospection biographique du type : « je ne m’étais donc pas trompé ! ». Essayons plutôt de passer cela au crible de la critique…
Les trois articles de cette dernière livraison présentent avec des arguments sérieux et convaincants des analogies entre socialisme libertaire et protestantisme libéral. Ils opèrent des rapprochements incontestables et précis dans des contextes historiques donnés. Ils présentent des comparaisons structurelles dans les approches de la pensée. Tout cela est bien sûr largement suffisant pour satisfaire la raison, même si, comme chacun sait, comparaison n’est pas raison… D’où peut-être, le sentiment de malentendu ou d’inachevé qui persiste, et ma difficulté, en fin de compte, à faire se rejoindre les deux bouts de ma biographie.
Essayons de nous expliquer.
A lecture de M.F. de Palacio, je comprends que pour Darien, le protestantisme est une méthode. Il ne s’attend pas à ce que le socialisme « convertisse » au protestantisme, mais il voit dans le refus de l’autorité des institutions quelque chose de commun entre le protestant et le socialiste libertaire. Dont acte.
Parallèlement, il me semble que le protestantisme libéral, avec sa liberté de conscience, sa contestation des dogmes et des autorités ecclésiastiques se trouve bien dans une posture de contestation de l’institué qui a quelque chose à voir avec la pensée libertaire.
Mais le maître mot de tout cela me paraît justement être la méthode, plus que les objets sur lesquels elle porte. En effet, si on prend au pied de la lettre la célèbre expression de Bakounine « ni Dieu ni maître », on voit bien que le refus du maître, au sens des institutions, peut porter aussi bien sur l’Eglise que sur l’Etat, ce qui fait précisément l’anarchisme, mais que le refus de Dieu mettrait directement en cause l’objet même du protestantisme, fût-il libéral. Et c’est bien là que je vois une différence, d’objet : là où le refus de l’autorité est une fin pour les anarchistes, elle est un moyen pour le protestant libéral.
Faut-il cependant en rester là ? Car n’oublions pas que nos trois articles portent sur un contexte particulier qui est celui de la seconde moitié du 19ème siècle. N’oublions pas non plus qu’ils s’intéressent à ce qu’on pourrait appeler une « avant-garde » du protestantisme libéral, sans doute déjà bien avancée sur le chemin du libertarisme. Sans un être un spécialiste, je pense que le paroissien libéral ordinaire (si on peut l’appeler ainsi…) devait se sentir plus proche de ce qu’on appelle le libéralisme politique qui a conduit à la République, mais qui ne pas remettait en cause les fondements de l’autorité en tant qu’autorité, au moins sur le plan religieux.
Du coup, ce qui me semble devenir la question de fond est celle de savoir ce que peut être le protestantisme libertaire, comme l’appelle Pierre-Yves Ruff. Et je dois dire que cette expression me convient parfaitement dès lors que, de même que l’anarchiste remet en cause les fondements de l’Etat comme symbole suprême de l’autorité, le protestant libertaire doit s’interroger sur les fondements du christianisme, à savoir, l’autorité divine, l’autorité de la Bible, l’autorité de Jésus, etc. C’est bien là que je vois l’objet, au-delà méthode.
Et dans cette perspective, pour revenir à ma petite biographie, et pour affirmer mon appartenance libertaire, je me revendique aujourd’hui, sans chercher le paradoxe, de la chose suivante : je suis protestant, mais je ne suis pas chrétien...
Amitiés et bonnes fêtes de fin d'année à tous.
Bruno Etienne