La tempte idologique et ditoriale suscite par le dsastre de Lisbonne a un peu fait oublier que ce que l'on peut appeler, par un anachronisme relatif[1], les catastrophes naturelles, ont suscit, au dix-septime sicle, un intense dbat. Bien avant Candide, Pantagruel remarque que la catastrophe en l'occurrence la peste fauche les gens de bien et pargne les mchants. L'abondante production de tmoignages, de relations, de lettres publies l'occasion des grandes catastrophes du dix-septime sicle (ruption de Vsuve en 1629, peste au nord de l'Italie en 1630, incendie de Londres en 1666)[2] apprhende la catastrophe comme la manifestation la plus nigmatique de la Fortune, ou d'une Providence incomprhensible. Tel abb constate que l'on meurt plus de la peste aprs une procession qu'avant; tel citoyen de Londres rencle voir la main de Dieu dans la destruction de sa ville, au motif que Londres n'est srement pas plus impie que Paris ou Rome. La catastrophe, par la multiplicit des systmes de causalit qu'elle met en jeu, parfois en concurrence, focalise l'attention sur la notion mme de fait et d'vnement (statut qu'elle ne semble pas avoir avant la fin du seizime sicle)[3], reli la Providence de faon problmatique et incertaine. Dans cette mesure, on peut se demander quelle est la fonction des catastrophes dans les reprsentations littraires qui en sont donnes, une priode o le roman parat plus spcialement plac sous l'gide de la Fortune.
L'articulation entre les catastrophes et la littrature travers les systmes de causalit et les modalits qui structurent les univers de fiction (en particulier la modalit althique: le possible, l'impossible, le contingent et le ncessaire) n'a pas jusqu'ici attir l'attention. Certains critiques anglo-saxons, comme Cynthia Wall, ont mis l'accent sur l'influence d'une catastrophe,en l'occurrence l'incendie de Londres, sur la naissance de l'empirisme et la transformation du roman de la restauration anglaise[4]. Cette articulation peut cependant tre tudie en amont, dans la premire partie du dix-septime sicle, travers le lien qui se noue et se dnoue, dans ces annes-l, entre les catastrophes naturelles et la notion de Fortune. La christianisation de la notion de Fortune, aux seizime et dix-septime sicles, ne va pas de soi: la Providence ne recouvre jamais tout fait la Fortune[5]. Aussi, on peut faire l'hypothse que les dbats que suscitent les catastrophes naturelles, partir de la fin du seizime sicle, incitent les placer sous l'gide d'une Fortune aux contours incertains.
Je mettrai tout d'abord en regard l'exclusion des catastrophes naturelles par l'histoire officielle et un exemple de tmoignage sur l'incendie de Londres qui s'efforce d'embrasser, non sans contradictions, la multiplicit des systmes de causalit qu'il doit mobiliser. Ensuite, je confronterai deux traits sur la Fortune, la fin du seizime et au milieu du dix-septime sicles, qui prennent en compte les catastrophes naturelles. La dfinition qu'ils donnent de la Fortune comme fiction retiendra plus particulirement l'attention: elle claire peut-tre la place des catastrophes naturelles dans plusieurs grands romans baroques du milieu du sicle, surtout en position de seuil. Le rle de ces catastrophes inaugurales semble en effet devoir tre mis en relation avec la transformation de la Fortune comme suspens. On se demandera enfin quel genre d'univers de fiction, dot de quel systme de causalit, fondent ces catastrophes liminaires, dont les causes finales sont rendues impntrables.
L'histoire des bourgeois est laisse aux Antiquits de ville, celle du peuple et des simples particuliers aux canards, mmoires et relations. Ce sont eux qui prennent en charge le rcit de catastrophe, qui s'efforcent de dbrouiller le systme de causalit multiple qu'ils ont leur disposition pour rendre compte de l'inou. Pour ne prendre qu'un seul exemple, l'anglais qui prend la plume aprs l'incendie de Londres sous le pseudonyme de Rege Sincera observe quethe accident, the misfortune est le rsultat de l'inattention du boulanger chez qui le feu a pris, de la configuration du quartier (maisons en bois, ruelles trop troites), du moment (entre le samedi et le dimanche, o tout le monde dort), de la scheresse de l't prcdent, du vent d'est the unfortunate wind, et peut-tre de la prsence d'trangers suspects hypothse finalement exclue. En somme, Whole was an effect of an unhappy Chance, or to speak better, the heavy hand of God upon our Sinnes[9]. La correction autorise l'auteur dtailler chacune des causes envisages[10], numrotes et classes, assorties des mesures adquates pour en prvenir, si possible, les effets.
Les catastrophes appartiennent donc de plein droit l'empire de la Fortune, comprise comme la concurrence entre le hasard et un faisceau de causes plus ou moins occultes[11], le tout coiff par une Providence qui parle plus ou moins fort et clair[12]. Les proportions et la faon de penser cette double articulation varient notablement au cours du sicle, d'un texte l'autre, et selon la nature de la catastrophe. Les quatre cavaliers de l'apocalypse ne marchent pas du tout du mme pas[13]. La plupart des relations de catastrophes ouvrent la totalit de l'ventail des causes finales et secondes, mme si, gnralement, les causes naturelles prvalent pour les tremblements de terre, le hasard pour les incendies, la vengeance de Dieu pour la peste. Mais mme dans ce cas, le hasard (avec l'origine de la contamination et la catgorie de la population qui est touche, source d'infinies spculations) et les causes naturelles (guerre et famines) jouent un rle. L'histoire de l'origine de la peste, rpte l'envie, fait intervenir le hasard (des soldats d'Avidius Crassus, lieutenant de Marc Antoine, auraient trouv sur leur chemin, dans un temple d'Apollon, une cassette, et l'auraient ouverte par curiosit et avidit, librant ainsi la peste). Elle fait cho au mythe de Pandore, souvent dote, la Renaissance, des attributs de l'allgorie de la Fortune[14]. Elle rappelle aussi une autre illustration canonique de la fortune comme hasard, qui l'histoire de l'homme qui trouve une cassette en bchant son champ.
L'impossibilit faire concider les catastrophes avec un systme de causalit satisfaisant (ce qui n'tait certainement pas le cas au moyen ge) explique peut-tre en partie leur entre massive dans les recueils d'histoires tragiques et d'histoires prodigieuses comme celles de Boaistuau ou de Simon Goulard. Elles figurent en bonne place dans deux traits sur la fortune, le premier de Daniel Drouyn, Le revers de la Fortune traitant de l'instabilit des choses mondaines (1587), le second, d'Urbain Chevreau[15], de 1648, rdit quatre fois jusqu'en 1665s'intitule: Tableau de la Fortune, o par la dcadence des empires et des royaumes, par la ruine des villes et par diverses advantures merveilleuses, on voit l'instabilit de toutes les choses du monde, de ceux qui sont arrivs aux Roys, aux Princes, aux Courtisans, aux Avanturiers, dans les Tournois, dans les duels, aux Savants, aux Dames, & toutes sortes de personnes, par diverses aventures. Cet ouvrage est une rcriture assume de Drouyn, au motif qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil depuis Salomon.
Les importantes modifications qu'il apporte au texte de Drouyn suggrent pourtant le contraire. Le nouveau titre du Revers de la Fortune, qui rpte deux fois le mot d'aventure et manifeste un nouvel intrt pour les accidents qui surviennent aux simples particuliers ( toutes sortes de personnes), fait signe vers le romanesque. Chevreau recycle un trait moral dans la ligne du contempus mundi[16] en un recueil d'histoires o chatoie la diversit d'un monde en proie une Fortune beaucoup moins funeste.
Chacun des deux auteurs s'emploie la dfinir, en rendant longuement compte, dans un premier chapitre, de la tradition paenne et en se dfinissant par rapport elle. L'enjeu est l'vidence la place accorde au hasard. Daniel Drouyn ne la cerne qu'au prix de plusieurs contradictions. Il commence par dfinir son livre comme un recueil d'histoires propre etre mises au rang des choses fortuites, que non pas en celuy qu'[il pourrait] ci apres dresser des Vengeances divines[17], ce qui semble exclure ce qui relve de la Providence, apparemment destin un autre ouvrage. Dans sa prface, il renchrit. La slection d'vnements fortuits constitue mme ses yeux l'originalit de son uvre, qui semble galement lie au dveloppement de la forme narrative et l'ambition de divertir le lecteur:
Different en mon oeuvre tous ceux qui ont escrit de telles choses (comme Orose, Bocace, Alain Chartier, Guevare, Carion, Boaystuau, Regois & plusieurs autres) d'autant que je fais distinction des vengeances divines, des choses qui viennent fortuitement, & qui ne semblent avoir est merites. Et pour recreer le lecteur: je n'ay voulu abreger mes exemples des infortunes, leur laissant chacune forme d'histoire entiere…[18]
Cependant, la fin du premier chapitre, consacr la Fortune selon les Anciens, l'auteur rejette l'acception de rencontre hasardeuse, reue par le paganisme et ce qu'il appelle l'athisme moderne. De mme qu'il s'est excus, la fin de sa prface, d'avoir regret, t contraint d'user du mot de Fortune, il affirme maintenant que ce n'est que Dieu desguis soubs un autre nom. Cette ruse de Dieu (compar un pre qui laisse dessein un objet prcieux dans son jardin pour vrifier si son l'enfant n'est pas larron) se prvaut de l'ignorance et de l'imagination. La Fortune est donc une fiction de l'esprit de l'homme, dfinition qui en appelle aux philosophes (Aristote et Plutarque), mais qui interprte tout autrement l'ignorance des causes caches.
Cette ide de fortune comme hasard subjectif se retrouve aussi bien chez Calvin, au motif que nous ne sommes pas au conseil de Dieu[19], que chez Spinoza, avec des prsupposs videmment bien diffrents (la fortune est un effet de l'imagination). Les deux moralistes se situent quelque part entre les deux, Urbain Chevreau inclinant davantage, sans surprise, vers une forme de rationalisme.
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