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Gonaïves dans l’histoire d’Haïti
par Claude MOÏSE
Notre éditorialiste en chef se souvient de sa ville natale en ces
heures de détresse où la cité de l’Indépendance vit une nouvelle
catastrophe qui menace son existence. Il accepte volontiers de
reproduire ici intégralement, en guise de dédicace affectueuse et
solidaire, le texte d’une conférence qu’il avait prononcée en 1994 à
Montréal sous les auspices de l’ALGOMO (Alliance gonaïvienne de
Montréal).
C’est d’abord comme Gonaïvien plus que comme historien que j’ai
accepté de m’exprimer devant vous ce soir. C’est donc dire que mon
intervention aura avant tout un caractère sentimental. C’est la
première fois que l’occasion m’est offerte de parler de Gonaïves à des
Gonaïviens et Gonaïviennes. J’en suis très fier. Aussi je remercie
chaleureusement l’ALGOMO (Alliance gonaïvienne de Montréal) de son
invitation.
Tous ici ce soir, nous savons dans quel cadre est organisé cet
événement. Celui de la sensibilisation à la commémoration du
bicentenaire de l’indépendance. Notre assemblée n’a donc aucun
caractère académique et je n’ai nullement la prétention de vous servir
un discours scientifique. Pour moi, parler de Gonaïves, peu importe le
sujet, constitue un prétexte pour communier dans des souvenirs émus de
nos expériences communes, individuelles ou collectives. Chacun de nous
porte en soi sa propre histoire vécue, celle de son quartier, de son
enfance, de son adolescence, de ses amours et de ses amitiés, toutes
choses qui conditionnent le départ dans la vie, qui constituent la
combinaison primaire de la formation de sa personnalité et de la
réalisation de son destin. Il nous suffit d’être là, ce soir, entre
nous, toutes générations confondues de la terre salée, pour sentir
passer le souffle du nordé impétueux qui alerte notre mémoire d’un
passé inachevé. Mais laissons là toute éruption nostalgique. Après
tout, nous sommes convoqués pour conjuguer au futur nos rêves
gonaïviens, s’il en reste encore. Venons en aux propos de cette
causerie qui, si elle porte sur un certain passé, ne vise pas moins,
selon le vœu de la direction de l’ALGOMO, à proposer une réflexion
attentive et continue sur l’avenir de notre petite patrie forcément
lié à celui de la nation haïtienne.
Gonaïves dans l’histoire d’Haïti, ce n’est pas seulement l’honneur
d’être le berceau de l’indépendance. La ville a une vie avant et après
le 1er janvier 1804. Gonaïves, c’est d’abord une réalité géographique
aux dimensions économique, démographique, sociale, politique... Son
histoire est une totalité dont ces facteurs sont étroitement
imbriqués. Je n’ai malheureusement ni le temps ni les moyens de me
livrer à ce travail, qui devra être fait un jour et, de préférence,
avant 2004. C’est une invitation aux jeunes chercheurs. Pour ce soir,
je me contenterai de me consacrer à l’évocation de certains événements
importants qui, de la période révolutionnaire à aujourd’hui, ont
jalonné l’histoire nationale et où l’on retrouve la marque de la
ville.
Sous la colonisation française
L’existence de Gonaïves est mentionnée dans les travaux des
chroniqueurs dès les premiers temps de l’occupation française. Du
reste, si elle n’est pas attestée dans la période précolombienne en
tant qu’agglomération, on sait que le mot est d’origine indienne
(Gonaïbo). C’est seulement dans les années 1660, à la belle époque de
la flibuste, que l’on voit apparaître les Gonaïves comme point de
rencontre des aventuriers. Des boucaniers venus de La Tortue
s’installèrent dans la Plaine des Gonaïves où ils s’adonnèrent à la
chasse des bœufs sauvages. En 1663, ils y étaient en nombre
suffisamment important pour obliger des troupes espagnoles conduites
par le général Vandelmoff à les attaquer. Les corsaires aussi
fréquentaient la baie des Gonaïves. Le féroce Nau l’Ollonais, ainsi
nommé parce qu’il était originaire des Sables d’Ollone (France), s’y
était réfugié en novembre 1666 pour partager avec ses flibustiers le
fabuleux butin qu’ils s’étaient procuré après le pillage de la ville
vénézuélienne de Maracaibo. Gonaïves, c’est donc au départ un port
d’accès facile, un pied-à-terre pour les pirates. Généralement, la
baie et les pointes de proximité (Port-à-Piment, Coridon, Lapierre)
donnèrent lieu à des activités importantes, soit pour la course, soit
pour le commerce alimenté par les salines de Coridon où, déjà en 1670
selon Moreau de St Méry, «les Anglais (allaient) charger du sel ... un
sel extrêmement blanc et fin.»
On peut penser que la ville doit ses origines lointaines à la
sédentarisation des aventuriers à la fin du XVIIème siècle qui se
livraient à la chasse et à de petites activités agricoles dans
l’arrière-pays. Au début du siècle suivant, les habitants des Gonaïves
relevaient du quartier de Port-de-Paix. Par la suite la localité passa
sous l’obédience de Saint Marc après avoir été une dépendance du
quartier de l’Artibonite. Cependant elle acquit suffisamment
d’importance pour être érigée en paroisse en 1738. Deux ans plus tard
on y construisit une église dédiée à St Charles et à St Mathurin. La
région comptait déjà 27 indigoteries en 1730. À la même date la
population s’élevait à 90 blancs, 14 affranchis et 294 esclaves noirs.
«En 1744, relate Moreau de St Méry, les Gonaïves étaient fort
augmentées et l’on y comptait 40 ou 50 habitations, qu’on pouvait
appeler considérables à cette époque, sans parler de celles qui
étaient dans les gorges des montagnes.» Il ne s’agit pas bien entendu
du bourg lui-même, mais de la paroisse assez étendue pour englober
onze cantons dont la plaine, une partie des montagnes de Terre-Neuve,
Bassin, la Brande, Poteaux, la Grande Rivière (appelée aussi La
Quinte), la Petite Rivière, la Croix, la Désolée, la Coupe... Le bourg
était à cette époque assez éloigné de la mer. L’église construite sur
une portion de terrain concédée par Charles Canele et Mathurin Bechade
était située sur le chemin des Gonaïves au GrosMorne à proximité de
carrefour La Brande. C’est seulement en 1760 qu’à la demande des
habitants, une ordonnance administrative permit le transfert du bourg
près de la mer.
Dans les années 1770, le point focal de la ville était situé sur la
place publique actuelle. Gonaïves devint une agglomération consistante
avec son église, son presbytère, sa place publique, ses 67 maisons,
son cimetière, sa maréchaussée, etc. À la veille de la Révolution, la
population de la paroisse s’élevait à 940 blancs, 750 affranchis et
9000 esclaves. Trois sucreries appartenant respectivement au vicomte
de Fontanges, à Cocherel et à Rossignol de Grandmont donnèrent un très
beau sucre. L’arrière-pays gonaïvien était assez productif même si de
l’avis des observateurs il manquait de bras pour faire fructifier
toutes les terres. On y relevait 135 indigoteries, 50 caféteries, 15
cotonneries et une hatte. L’indigo de la région bénéficiait d’une
bonne réputation, mais moins encore que le coton «d’une assez grande
quantité et d’une qualité dont, dit M. de St Méry, la supériorité
(était) tellement reconnue que le commerce le (payait) cent sous de
plus le quintal.» De l’époque coloniale, il nous est resté quelques
grands noms de famille ou d’habitation comme ceux de Solerieux Soleil
(aujourd’hui Ka Solèy), Descahaux, Grandmont, Bigaut, Biénac,
Raboteau, Desdusnes, Rossignol, Lachicotte, La Croix, etc. Les plus
célèbres et sans doute les plus marquants de l’histoire de la ville
coloniale furent les RossignolLachicotte qui prirent racine dans la
région. Selon Jean Fouchard (Les Marrons de la Liberté p. 302), ils
«formèrent par leurs alliances la famille la plus considérable et
aussi la plus riche de la colonie, se multipliant sans cesse en
Descahaux, Grandmont, qui laissa dix enfants, Arcueil, Dulagon qui eut
neuf enfants, Leclerc Desdunes, au moins neuf enfants. Rossignol
Lachicotte eut onze enfants. Son frère Philippe laissa une très
nombreuse postérité. L’ancêtre de cette famille est J.B. Rossignol
Lachicotte venu de Saint Christophe pour s’établir dans l’Artibonite
en 1690.»
Deux facteurs géographiques expliquent l’importance croissante prise
par les Gonaïves dans l’histoire coloniale et par la suite dans celle
de la Révolution et du XIXème siècle. D’abord la baie d’un abord très
facile offrait un excellent mouillage et de grandes facilités aux
aventuriers et au commerce, nous l’avons vu. Ensuite, l’ouverture en
1750 d’une route reliant le Cap au Port-au-Prince en passant par la
coupe des Gonaïves contribua au développement de la région. Plus tard,
à l’époque révolutionnaire et pendant les grands conflits N/S du
XIXème siècle, elle soulignera l’importance stratégique de la position
centrale des Gonaïves, voie de passage entre le N et l’W, débouché
d’une vaste zone agricole.
De la Révolution à l’Indépendance
La région est demeurée relativement à l’écart des troubles
révolutionnaires pendant les premiers moments. L’agitation blanche
gagna plutôt la plaine de l’Artibonite et la région de St Marc. En
1792, les blancs contrerévolutionnaires des Gonaïves devaient
cependant s’associer à ceux des autres paroisses et aux affranchis
pour s’opposer aux agitateurs de Borel et dénoncer au roi le danger
que constituèrent à leurs yeux les assemblées coloniales subversives.
C’est seulement après la proclamation de la liberté générale le 29
août 1793 que la région des Gonaïves fut atteinte par le tourbillon de
la révolution et de la guerre. André Vernet qui commandait à Ennery se
rallia à Toussaint Louverture alors au service de l’Espagne. La ville
qui avait passé sous le contrôle des Espagnols en août 1792 revint
dans le giron de la France en décembre 1793 lorsque Toussaint
Louverture abandonna le camp espagnol. Dès lors Toussaint Louverture
en fit sa base de prédilection et la plateforme de ses expéditions
militaires. D’une façon générale, la région fut très éprouvée par la
révolution et les guerres. Selon Paul Moral, «La fameuse cotonnerie de
L.R. Lachicotte Desdunes renommée dans tous les ports français,
produisant 400 milliers de coton, employant près de 1500 esclaves de
houe, élevant sur ses 2000 carreaux de hattes 1500 chevaux et bêtes à
cornes, poussant jusqu’au grand Ilet compris entre la mer et un bras
de l’Estère,... (cette fameuse cotonnerie) ne comptait plus que 120
cultivateurs en 1801.» (Le paysan haïtien p. 140) Dans son Voyage d’un
naturaliste en Haïti, Michel Etienne Descourtilz relate quelques unes
des péripéties de sa famille. Il a peint un sombre tableau des
événements de la région et la situation de détresse des anciens
colons. Mme Descahaux dont il était le neveu par alliance dut s’enfuir
à St Marc en avril 1794. Elle était également la tante de Lachicotte
Desdunes qui allait devenir un fugitif pour échapper aux représailles
des groupes itinérants d’anciens esclaves révoltés. Ce dernier reçut
l’aide de Vernet qui l’accueillit aux Gonaïves et l’aida à regagner
son habitation, mais le général n’a pas pu le protéger de la révolte
de ses ouvriers et il dut s’enfuir dans les mangles pour sauver sa
vie. Au rétablissement de la paix grâce à Toussaint Louverture, il
revint vivre sur son habitation, mais tout était pratiquement en ruine
et déserté. Quant à Mme Descahaux elle put revenir chez elle. Protégée
par ses anciens esclaves, elle gagna la confiance de Toussaint
Louverture à qui il vendit une habitation et dont elle cultiva
l’amitié.
Chef tout-puissant de St Domingue, ce dernier continua de privilégier
la région des Gonaïves comme base de repli, en dépit de l’importance
du Cap comme ville principale et capitale de la colonie. Dans un
rapport au Directoire en 1796, le général Laveaux rapporte que «grâce
aux soins de ce général (T. Louverture), grâce à son zèle et à son
activité, la partie des Gonaïves est la mieux cultivée et la plus
productive». (P. Moral) C’est des Gonaïves qu’il partit en 1796 pour
aller délivrer le gouverneur Laveaux emprisonné au Cap par les
partisans du général mulâtre Vilatte; en 1797 pour aller forcer le
commissaire Sonthonax à quitter la colonie; en 1798 pour aller déloger
le général français Hédouville; en 1800 pour se porter sur le Sud
contre son rival, le général André Rigaud, et stimuler l’ardeur de ses
troupes. Il faut signaler qu’au mois de novembre 1800, après la
défaite de Rigaud dans le Sud, tous les rigaudins de la ville qui
n’eurent pas le temps de se sauver furent massacrés. Au moment du
débarquement des troupes françaises en 1802, ses principales forces
étaient concentrées dans l’Artibonite d’où elles opposèrent une forte
résistance à l’armée expéditionnaire. Sa plus fameuse bataille, il la
livra à la Ravine à Couleuvre non loin des Gonaïves le 23 février
1802. Il regroupa ses forces à Carrefour Périsse après la bataille
pour se diriger vers St Marc. Le lendemain, à l’approche des forces du
général français Rochambeau, le général Vernet fit incendier la ville
pour obéir aux consignes du général en chef et se replia au Pont de
l’Estère par le morne Grandmont en compagnie de Mme Toussaint
Louverture. Après l’entrée des Français dans la ville incendiée, le
colonel Morisset, à «la tête d’un escadron les chargea près du
cimetière, au moment où ils se livraient au repos. Il en fit un
carnage et retourna à Grandmont rejoindre Vernet. Au terme de la
première phase de la guerre de l’indépendance, le gouverneur Toussaint
arrêté sur l’habitation George fut conduit aux Gonaïves d’où il fut
embarqué sur le vaisseau la Créole le 8 juin 1802.
C’est également par les Gonaïves que commença la deuxième phase de la
guerre de l’indépendance. Après avoir échappé à un guet-apens à la
Petite Rivière de l’Artibonite le 23 octobre 1802 et pris possession
du fort de la Crêteà-Pierrot, Jean-Jacques Dessalines joignit Vernet
dans la ville des Gonaïves que celui-ci, sur les instructions du
général en chef, avait libérée de concert avec le colonel Gabart et
les insurgés Comus et Jean Labarrière. De cette position conquise sur
les troupes françaises, il prit des dispositions pour la conduite de
la guerre. Au général Quentin qui lui écrivit pour s’étonner de son
comportement il répondit: « J’ai arboré l’étendard de la révolte parce
qu’il est temps d’apprendre aux Français qu’ils sont des monstres que
cette terre dévore trop lentement pour le bonheur de l’humanité. J’ai
pris la Petite-Rivière et Gonaïves. Demain je marcherai contre St
Marc.» Et Ardouin qui rapporte ces propos de commenter fièrement : «
C’est aux Gonaïves où Toussaint Louverture fut embarqué, où son brave
lieutenant proclama son indépendance de la France que le hasard
l’amena à faire cette déclaration ! Le gant avait été jeté à toute la
race noire, il venait d’être relevé avec énergie et fierté...» (Études
sur l’histoire d’Haïti, T.5, 1802, p.69). Pour ma part, j’ajouterai
que ce n’est pas par hasard que tous ces événements se passèrent aux
Gonaïves puisque, comme je l’ai déjà signalé, le précurseur de
l’Indépendance et ses lieutenants avaient fait de la région leur
séjour de prédilection, le lieu principal de leur quartier général.
Avec Dessalines, la préférence fut accordée à Marchand. Mais, c’est
encore aux Gonaïves que l’indépendance fut solennellement proclamée le
1er janvier 1804.
Dans son Dictionnaire géographique d’Haïti publié en 1891, Semexant
Rouzier rapporte que «l’acte de l’indépendance a été rédigé et signé
sur la propriété Vernet aux Gonaïves, qui appartient aujourd’hui à la
famille Legros». Les précieuses reliques qu’on avait conservées dans
cette famille -« le vieux chandelier de cuivre qui avait servi à
éclairer Boisrond-Tonerre ... une vieille table ayant un pied cassé,
sur laquelle cet acte mémorable a été rédigé..» disparurent dans
l’incendie de 1864. Comme nous le savons, le sens de la conservation
du patrimoine est absent. Avec une longue tradition de déchoquage, il
ne nous reste que peu de choses pour témoigner de notre passé, un
passé que pourtant nous ne cessons de glorifier. On chercherait en
vain dans notre ville les marques physiques du passage de nos
ancêtres. Le palais du centenaire construit sous le président Nord
Alexis en 1904? La vieille église ? Les Habitations de Toussaint
Louverture ? Cela est vrai pour tout le pays. Regardez les plaines (où
sont les vestiges de nos splendeurs sucrières et cotonnières?), les
fortifications, que sont-elles devenues? (le palais des 365 portes
d’Henri Christophe, le fort de la Crête-à-Pierrot, la vieille
cathédrale de Port-au-Prince?). Mais passons. Revenons à notre propos.
Dans le turbulent XIXe siècle
J’avais dit que Gonaïves avait une vie après 1804. De fait, cette vie
a suivi les soubresauts de l’évolution nationale. La sauvegarde et la
consolidation de l’indépendance, la construction du nouvel État, le
sort des propriétés et le partage du patrimoine, autant de facettes
d’un problème national particulièrement ardu et potentiellement
explosif dans ce contexte de rupture brutale des liens avec la
métropole et d’isolement international. Les grandes habitations se
sont désagrégées. On l’a vu avec les Rossignol. À l’économie de
plantation devait succéder une polyculture vivrière attestant de
l’importance du secteur montagneux. Précisément l’arrièrepays
montagneux, de Terre-Neuve à Ennery avec une pointe vers Gros-Morne,
en poussant dans les savanes de l’Attalaye et jusque dans les
montagnes du Nord vers Marmelade et Plaisance puis vers la chaîne des
Cahos, aura beaucoup fait pour le rayonnement de Gonaïves, pendant
tout le XIXe siècle, surtout après que Christophe eut élargi la route
N/S. (Celle-ci deviendra carrossable sous l’occupation). De nouveaux
propriétaires, fermiers, exploitants de facto avaient déjà occupé des
terres désertées pendant la période révolutionnaire. La petite
paysannerie se constitua progressivement à côté des grands
propriétaires bénéficiaires des multiples concessions de terre sous
Christophe, Pétion et Boyer. L’économie féodale et marchande devait
façonner les villes où se structurèrent les grandes familles de
feudataires et de marchands.
Les luttes de pouvoir particulièrement vives et meurtrières au
lendemain de l’indépendance n’épargnèrent point la région. Tout au
long du XIXe siècle elle fut épisodiquement le théâtre des rivalités
et des guerres civiles, notamment à des moments d’affrontement entre
le Nord et le Sud. Véritable voie de passage, de repli militaire ou de
halte politique, elle a vu nombre de combattants, généraux, chefs
politiques, présidents chercher refuge, établir leur quartier de repos
ou se faire proclamer chef provisoire ou définitif du gouvernement. La
liste est longue de ces événements, faits de guerre, batailles,
insurrections qui affligèrent la ville et ses environs. Les principaux
mettaient aux prises les forces de Pétion et de Christophe
(1807-1811), de Salnave et de la coalition des généraux de l’Ouest et
du Sud (1867-1870), Légitime et Hippolyte (1888-1889), des cacos de
Davilmar. Théodore et des « zandolites » d’Oreste Zamor. Retenons-en
quelques uns.
Le 28 mai 1807, 2000 hommes de troupes de l’Ouest, sous la conduite du
général Lamarre, évincèrent le général nordiste Magny qui commandait
la place. Ils en furent chassés le 10 juin par les forces de
Christophe.
L’insurrection des Gonaïves de 1858 fut l’un des faits marquants de
l’histoire de cette ville turbulente. Précédé par des conciliabules et
des démarches conspiratives, un comité révolutionnaire formé par
Joseph Lamothe, Fénelon Geffrard, Legros père, E. Magny, Aimé Legros
et Normil Sambour se constitua pour lutter contre la dictature de
Faustin Soulouque et le rétablissement de la République. Répondant à
l’appel du comité, le général Fabre Geffrard, chef d’État-major de
l’armée, arriva clandestinement par la voie maritime dans la Cité de
l’Indépendance pour prendre la tête du mouvement, le 20 décembre. Deux
jours plus tard, la révolution fut officiellement déclarée. Elle
recueillit l’adhésion de l’Artibonite et du Nord. Après avoir réglé
les détails de commandement, proclamé la restauration de la
République, le rétablissement de la Constitution de 1846 et la
nomination de Geffrard à la présidence, les insurgés se mirent en
marche. Soulouque se porta à leur rencontre, mais ses troupes se
débandèrent au premier contact, et le 15 janvier, Geffrard entra
triomphalement à la capitale.
En 1868, Gonaïves était salnaviste alors que tout le département se
trouvait dans le camp de Nissage Saget, chef de la coalition des
généraux contre Salnave. Au déclenchement de l’insurrection caco dans
le Nord en 1867, Salnave se rendit aux Gonaïves le 26 novembre pour
préparer la contre offensive. De là il se rendit au Cap le 4 décembre.
Sous la conduite de Victorin Chevalier, le même qui dans une action
d’éclat contre Geffrard en 1866 avait enlevé l’arsenal et n’avait pas
réussi à enraciner la révolte, la ville assiégée a tenu bon jusqu’au
mois d’août 1869. Chevalier établit son quartier de guerre au fort
Raboteau, à proximité de la mer. Les cacos de St Marc avaient installé
sur le morne Biénac une batterie qui inquiétait sérieusement la ville
et placé à Descahaux un canon qui fit beaucoup de dégâts. Et le 31
janvier 1869 ils avaient réussi à déloger le général Cadet Michel de
l’avant poste de Grandmont. Cerné de tous côtés, bloqué par mer,
Victorin Chevalier capitula le 29 août. La chute des Gonaïves aux
mains des « cacos » était le commencement de la fin de Salnave. Quatre
ans plus tard, soit le 3 mars 1873, des insurgés gonaïviens ayant à
leur tête John Bonhomme, Fleuriau Jonathas, Galumette Michel et Jules
Legros prirent les armes. Sans succès. La répression fut impitoyable.
Seize insurgés furent fusillés. Trois des meneurs Fleuriau, Bonhomme
et Michel réussirent à s’enfuir dans les bois.
L’année 1879 fut fertile en événements. Gonaïves connut trois
tentatives d’insurrection: le 7 février, Mont Morency Benjamain
tentant de prendre possession de la ville fut chassé par la
population; le 3 juillet, le général Hériston Hérissé se révolta
contre Boisrond Canal qui, déjà accablé par une crise politique
inextricable allait démissionner peu de temps après; dans les premiers
jours du mois d’août, les libéraux bazelaisistes vaincus à P-au-P,
pourchassés débarquèrent aux Gonaïves, là où ils croyaient pouvoir
compter sur l’aide de nombreux amis. Les généraux Jean Jumeau et
Hérissé envoyés contre eux par le gouvernement provisoire les
chassèrent de la ville qui fut incendiée à cette occasion.
Encore une fois en 1888, Gonaïves allait manifester son appartenance
nordique par l’accueil qu’elle réserva au général Florville Hippolyte
à la suite de l’échauffourée sanglante de la capitale où l’armée du
Nord a été humiliée et son chef Séïde Télémaque tué le 28 septembre.
Son successeur Hippolyte débarqua aux Gonaïves le 2 octobre d’un
bateau allemand. La ville l’acclama. La résistance s’organisa. C’était
le point de départ d’une nouvelle scission d’Haïti. Dans un premier
temps, la ville, conformément à sa vocation géostratégique joua un
rôle important dans la mise en branle du nouvel État septentrional et
dans la conduite de l’action contre l’Ouest. Elle accueillit le 13
novembre 1888 les constituants dissidents qui ont refusé d’entériner
les décisions de la Constituante croupion qui élit Légitime et
proclama la Constitution de 1888. La guerre civile s’étant terminée en
faveur du Nord en 1889, Gonaïves fut désignée comme le siège de
l’Assemblée constituante qui devait produire la Constitution de 1889.
La rébellion firministe de 1902 prit le départ aux Gonaïves. Chassé du
Cap le 28 juin 1902 après une lutte acharnée contre le général Nord
Alexis, Anténor Firmin fut recueilli dans la rade du Cap par l’amiral
Hamerton Killick, commandant du navire de guerre haïtien La Crête-à-
Pierrot, et transporté dans la Cité de l’indépendance. Le peuple
gonaïvien avec le général Jean Jumeau en tête lui fit un accueil
délirant et le proclama premier député de la ville. Assuré de l’appui
de son beau-frère le général Albert Salnave, commandant de
l’arrondissement du Cap et d’une foule de partisans venus de tous les
points du pays, il y établit son quartier général. La guerre dura
plusieurs mois. La perte de la Crête-à-Pierrot dont on connaît la fin
héroïque lui porta un coup fatal le 6 septembre 1902. Les troupes de
Nord Alexis venues du Nord balayèrent les résistants et entrèrent
triomphalement à la capitale où l’Assemblée Nationale consacra le
vainqueur président de la République. Le président Nord Alexis ne
devait pas tenir rigueur à la ville puisque deux ans plus tard il y
organisait de grandioses cérémonies commémoratives du centenaire de
l’Indépendance. Il fit ériger pour la circonstance le palais du
centenaire sur la rue Louverture à la place présumée où fut signé
l’acte de l’indépendance.
Le dernier grand épisode de guerre avant la fin politique du siècle et
l’occupation américaine se déroula en 1914. Jusque là, Gonaïves qui a
déjà fait plus que sa part d’insurrections, de révoltes ou de
révolutions n’avait pas encore donné un chef d’État. Ce fut chose
faite après le choc du 2 février où les forces insurrectionnelles de
Davilmar Théodore venues du Nord pour aller cueillir les fruits de la
victoire sur Michel Oreste durent engager la bataille contre le
délégué militaire de l’Artibonite, le général Oreste Zamor.
Victorieux, celui-ci se rendit à la capitale pour obtenir la
consécration de l’Assemblée nationale selon le rituel observé depuis
Nord Alexis.
De l’occupation américaine à la chute de la dictature macoute
On peut faire remonter l’histoire politique contemporaine de la ville
à l’occupation américaine de 1915. Comme pour tout le pays ce fut un
tournant qui s’amorça. L’armée haïtienne traditionnelle dispersée, les
seigneurs de la guerre écartés, les luttes de pouvoir prirent une
nouvelle forme. De la résistance populaire armée à la lutte
nationaliste pacifique pour le recouvrement de la souveraineté
nationale, on ne relève pas une présence marquante de la ville. On
signale des manifestations ponctuelles organisées par l’Union
patriotique notamment en novembre 1922, de même que le congrès
nationaliste organisé les 10, 11 et 12 décembre 1925 à la diligence du
secteur radical du mouvement nationaliste sous la présidence de Elie
Guérin et avec la participation de représentants de 27 villes.
Toutefois, la ville s’honora de l’existence en son sein d’un bon
contingent de nationalistes dont Raymond Cabêche, député de Pilate en
1915, qui dans un geste spectaculaire de patriote outragé lança sa
cocarde de député sur le parquet de la Chambre après le vote de la
Convention haïtianoaméricaine; le Dr Justin Latortue, maire des
Gonaïves en 1921, se signala aussi par sa passion nationaliste. Il fut
l’un des 11 sénateurs élus en 1930 qui constituèrent l’opposition
majoritaire au Grand Corps mais dont le sort fut scellé par un coup
d’État du président Vincent en 1935.
Le retour en force de Gonaïves à l’action politique s’effectua surtout
après 1946. Le mouvement lui-même qui a abouti à la chute de Lescot le
11 janvier 1946 n’a pas remué profondément la ville. Toutefois il a
donné lieu à de nombreuses activités dues à une certaine effervescence
sociale et politique. Après l’accession de la junte militaire et la
mise en œuvre du processus de succession, l’agitation gagna les
secteurs politiques qui s’étaient déjà signalés sous l’occupation dans
le mouvement nationaliste. Le Dr Justin Latortue en fut une figure
importante. La sensibilité noiriste gagna du terrain, mais ce fut
seulement à la chute du président Dumarsais Estimé en 1950 qu’on
sentit un attachement populaire à la personne de celui-ci par
répulsion pour le coup d’État militaire. Toutefois c’est Gonaïves, par
le clergé et la bourgeoisie, qui donna l’impulsion à la candidature du
colonel Paul Magloire à la présidence en 1950. Aussi, ce dernier
accorda-t-il à la ville le privilège d’abriter l’Assemblée
constituante de 1950. À la chute de Magloire en 1956, le peuple des
Gonaïves, fidèle à la mémoire d’Estimé, séduit par le discours
noiriste fit un accueil enthousiaste à François Duvalier. C’est là que
se constitua le bastion duvaliériste. C’est de là qu’il gagna le Nord
et l’Artibonite. Mais, la déception de la ville aura été à la mesure
de sa ferveur. En 1961 ou 1962, la population en furie lyncha un
macoute du nom de Gros Féfé qui tua un Gonaïvien du nom de Emmanuel
Denis. Tout duvaliériste qu’il fut, ce dernier demeura néanmoins un
fils estimé de Raboteau. Et cela le peuple de Raboteau ne le supporta
pas. Papa Doc lui-même, tout féroce qu’il fut, dut se résigner, devant
la détermi-n ation vengeresse de la population, à abandonner Gros Féfé
pour ce premier acte de lebrunisation anti duvaliériste. Gonaïves aura
été aussi le théâtre du premier déchouquage avant la lettre en 1972.
Les résidences des frères Delva, Zacharie et Prophète, furent saccagés
et pillés. L’histoire récente nous apprend que c’est de la cité de
l’indépendance que partit le mouvement décisif de renversement de la
dictature suite aux émeutes des 21 au 24 mai 1984. Et l’année suivante
en novembre 1985, c’est de là que partit l’épisode final de la
rébellion anti duvaliériste avant de gagner les autres villes de
province pour aboutir au 7 février 1986.
Ainsi que nous l’avons vu au cours de l’histoire, Gonaïves aura été
tour à tour, avec plus ou moins d’ardeur, louverturienne,
dessalinienne, nordiste avec Christophe et Hippolyte, firministe,
nationaliste, estimiste, duvaliériste, antiduvaliériste et enfin
lavalassienne. Demain? Jusqu’ici je ne vous ai parlé que de politique.
Depuis que nous l’avons quitté à ses origines, la ville a grandi. Sa
population a augmenté (8000 en 1890; 13634 en 1950; 28639 en 1971 et
aujourd’hui?), son économie a connu des transformations, a sans doute
régressé... Ses élites ont été décimées par la dictature. C’est une
histoire à scruter, qui n’est pas seulement une histoire politique.
Mais on peut dire que si l’histoire de notre ville nous offre
plusieurs occasions d’en être fiers, on ne peut pas dire que ses fils
et filles d’aujourd’hui ont bien géré l’héritage de nos ancêtres.
Épilogue
Demain, c’est aujourd’hui, et Gonaïves n’a pas perdu sa réputation de
ville turbulente. Elle a offert le spectacle, peut-être malgré elle,
d’une lamentable commémoration du bicentenaire de l’Indépendance. Une
véritable action destructrice dont on ne peut pas rendre responsable
la grande majorité de ses habitants victimes de folles luttes de
pouvoir. Et de mémoire de Gonaïvien, la Cité de l’Indépendance n’a
jamais tant éprouvé des catastrophes naturelles et politiques dont on
ne sait pas comment elle va s’en sortir. On n’attendait pas Hanna,
elle est venue. Comme Jeanne il y a quatre ans. Furieuse, déchaînée.
La rue Vernet où je suis né était déjà depuis quelque temps
transformée en lac artificiel, m’a-t-on dit. Ô Gonaïves! Ô
catastrophe!
Par Claude Moïse
LE MATIN jeudi 4 et vendredi 5 septembre 2008