Copie d'un message reçu :
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Agora
Talon kikit pa alamòd ankò
par Lyonel Trouillot
Le récent éditorial de Claude Moïse examinant la portée et la
signification des activités organisées pour célébrer l’anniversaire
d’un chef d’État déchu permet d’attirer de nouveau l’attention sur un
fait de société que l’on a trop tendance à oublier.
L’arrivée au pouvoir de Jean-Bertrand Aristide était l’expression
d’une attente et surtout d’un mécontentement de la part des classes
sociales défavorisées et d’individus issus de ces classes. Un principe
de ressemblance motivait le choix, et qu’Aristide l’ait utilisé à des
fins personnelles et en violation des règles élémentaires de la
démocratie formelle n’altère en rien la force de ce principe. La
réalité a quelque peu changé – il y a dans cette société un peu plus
de mobilité sociale qu’hier – mais l’absence d’un « nous national »
fait encore jouer une perception qui divise le pays en « eux » et «
nous ».
De nombreux signes permettent de dire que l’origine sociale de Michèle
Duvivier Pierre-Louis donne – nous sommes dans le domaine de la
perception – à certains motifs d’inquiétude. On a beaucoup insisté sur
sa capacité de gestion, sur sa compétence, son intégrité. Mais Michèle
Pierre-Louis ne va pas diriger seule. Elle va diriger avec une équipe.
Une équipe dont les membres seront choisis en tandem par le président
et le Premier ministre. Il importe que les nouveaux joueurs soient
choisis en fonction de leur connaissance savante et sensible de leurs
domaines d’intervention et en fonction de la volonté de représenter au
niveau du gouvernement de la république un grand nombre de secteurs
sociaux. Il faudra diriger avec tout le monde en terme de
représentation sociale.
Si la composition du gouvernement réveille l’idée d’un groupe de
citoyens/citoyennes plus ou moins de la même origine, plus ou moins de
mêmes habitudes mondaines, ayant plus ou moins la même idée d’eux-
mêmes et s’estimant compétents et intègres « entre eux », cela créera
des problèmes de perception qui auront des effets négatifs chez de
larges secteurs de la population. Toute idée de « menm yomenm yo »,
d’une bande de petits-bourgeois radicaux ou de citoyens originaires de
la moyenne bourgeoisie s’estimant plus aptes que les autres ne fera
que renforcer les problèmes de perception et aura des conséquences
désastreuses de fait sur l’exercice du pouvoir.
L’intention déclarée du président Préval d’exclure les partis
politiques ne contribue pas à résoudre cet épineux problème de
perception. D’où les membres du pouvoir tireront-ils leur légitimité ?
Quels critères le président et le Premier ministre évoqueront-ils pour
expliquer leur choix ?
Ce pays a besoin d’efficacité immédiate et d’apaisement. La
configuration du gouvernement devra agir sur ces deux données. Figures
conflictuelles et amitiés de classe, technocratisme arrogant, ce qu’il
faudra éviter. Pour arriver à l’idée et à la pratique d’un large
concert de bonnes volontés.
C’est là le premier grand test qui attend Michèle Pierre-Louis, si sa
nomination au poste de Premier ministre est ratifiée par le Parlement.
Sacré casse-tête. Mais, entre autres qualités, Michèle Duvivier Pierre-
Louis a la réputation d’être une femme lucide et pondérée.
LE MATIN vendredi 18 juillet 2008