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Agora
La culture haïtienne est-elle en péril ?
par Nancy ROC
Du 18 juin jusqu’à la fin de décembre 2009, le musée du Montparnasse
en France présente une riche « exposition-multimédia » intitulée « Le
dernier voyage d’André Malraux en Haïti La découverte de l’art vaudou
». Malraux est suivi par la caméra de Jean-Marie Drot, qui a capturé
cet ultime voyage de Malraux en Haïti fin 1975. C’est à cette époque
qu’André Malraux rencontre les peintres de la communauté de Saint-
Soleil à Soissons-la-Montagne, petit village au-dessus de la capitale
haïtienne de Port-au-Prince, cœur d’une peinture habitée par le
vaudou. L’écrivain avait reconnu qu’ « un peuple d’artistes habite
Haïti ». D’autres figures illustres de la culture française se sont
émerveillées devant notre peinture : le poète André Breton ou le
philosophe Jean-Paul Sartre. Dans les années 1950, la peinture
haïtienne évolue, se diversifie et s’ouvre à différentes formes
d’expression. Plusieurs ateliers bourgeonnent dans différentes parties
du territoire et l’art naïf haïtien se répand alors dans le monde : le
prestigieux Museum of Modern Art de New York se porte acquéreur de
toiles des artistes les plus en vogue tandis que Time Magazine
reproduit des fresques haïtienne dans ses éditions.
De la peinture à l’écriture, en passant par la danse, la musique et
l’artisanat, la culture haïtienne a connu de beaux jours et fait notre
fierté à travers le monde. L’Haïtien aime dire que « la culture est la
plus grande richesse d’Haïti ». Mais ceci est-il encore vrai
aujourd’hui ? Notre culture n’a-t-elle pas subi le choc de ces 18
dernières années de populisme au point d’être réduite à une peau de
chagrin .
Qu’est-ce que la culture ?
Selon l’Unesco, « la culture, dans son sens le plus large, est
considérée comme l’ensemble des traits distinctifs, spirituels et
matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société
ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les
modes de vie, les droits fondamentaux de l’être humain, les systèmes
de valeurs, les traditions et les croyances ».(1) Or, depuis 1986,
Haïti fait face à une interminable transition et l’on assiste dès lors
à la perte quasi totale du sens des valeurs civiques, sociales et
morales. Notre mode de vie en est profondément affecté, nos droits
fondamentaux sont pour le moins lésés lorsqu’ils ne sont pas carrément
bafoués et nos traditions -jusque dans l’antre sacré du vaudoun’ont
pas résisté à l’invasion du « soft power » américain. Cette théorie a
été conceptualisée par Joseph Nye au début des années 1990 dans son
ouvrage Bound to Lead (2) Joseph Nye a occupé le poste de secrétaire
adjoint à la Défense sous l’administration Clinton (1994-1995). En
2005, il a été élu comme l’un des dix professeurs les plus influents
des relations internationales et est considéré comme l’homologue
libéral du politologue conservateur Samuel P. Huntington.
La théorie du « soft power » (…) « part du principe qu’il est possible
pour une organisation (État, ONG, entreprise (s)…) de changer la
position ou le comportement d’une autre organisation en la séduisant
et en la persuadant. Le soft power inclut également des outils tels
que le « social learning » et le « perception management » qui
cherchent à formater culturellement et socialement les membres d’une
organisation pour que leurs intérêts coïncident avec ceux de
l’organisation mettant en place ces outils. Contrairement au hard
power, on évite la coercition pour privilégier l’influence indirecte.
Le soft power repose donc sur des éléments comme la culture «
populaire » (musique, cinéma, sport), les valeurs, les institutions,
l’image, le rayonnement scientifique ou encore le rôle au sein des
institutions internationales. Ainsi, pour les États-Unis, les fers de
lance de cette politique sont Hollywood, McDonald’s ou encore Harvard
». (3) Comme le reste de la planète, Haïti n’a pas échappé à
l’envahissement de cette culture populaire américaine : elle s’est
introduite insidieusement dans notre gastronomie, notre musique, nos
habitudes vestimentaires jusqu’aux confins des lakous vaudou ou les
tambourineurs portent des t-shirts à l’effigie des Chicago Bulls ou
des Dallas Cow-Boys. J’en ai été le triste témoin.
Plusieurs pays utilisent aujourd’hui cette théorie pour étendre leur
influence à travers le monde, notamment la Chine, le Japon, le Brésil
et même l’Espagne. Nous, nous l’avons uniquement subie. Et notre
culture en paye aussi le prix.
Un ministère de la Culture fantomatique
Malraux aimait à dire qu’il était en art comme d’autres sont « en
religion » (Mossuz-Lavau, 1987). De nombreux grands artistes haïtiens
partagent ou ont partagé certainement cette pensée. On pense à Robert
Saint-Brice, Jacques Roumain, Jacques Stephen Alexis, Marie Chauvet,
Louisiane Saint-Fleurant, Luce Turnier, Jean-Claude Garoute (Tiga) ou
encore aujourd’hui, Franckétienne, Jean Guy Saintus, Philippe Dodard,
Mario Benjamin, Edouard Duval Carrié, Viviane Gauthier pour ne citer
que ceux-là. J’ai eu la chance et le bonheur d’en côtoyer certains et
même d’en compter parmi mes amis intimes. Aujourd’hui, leurs voix sont
unanimes : il n’y a pas de politique culturelle en Haïti. Quant à la
révolution culturelle prônée par Franckétienne, elle a été vaincue par
un anarcho-populisme qui a opté pour la médiocrité en exerçant tous
azimuts le nivellement par le bas.
Aujourd’hui, notre culture n’est non seulement pas valorisée ou promue
mais, pire, l’État, ignorant son importance, n’estime pas nécessaire
de travailler à sa sauvegarde, ce qui est complètement déconcertant.
Certains avaient espéré qu’avec la nomination de Mme Michèle Pierre-
Louis comme Premier ministre, le paysage culturel national allait
sinon s’épanouir du moins connaître un renouveau. Mais le choix du
ministre de la Culture, Olsen Jean Julien, a vite fait déchanter les
plus optimistes. D’abord, il était un illustre inconnu des milieux
culturels et/ou parmi les artistes et, jusqu’à ce jour, d’aucuns se
demandent par quel tour de prestidigitation il a pu se retrouver là.
On doit toutefois reconnaître qu’il semble s’intéresser au
portefeuille qui lui a été confié : il intervient dans plusieurs
conférences sur des sujets divers tels que le carnaval, la sauvegarde
du patrimoine national, etc. Le hic, c’est qu’à chacune de ses
interventions, il ne peut que faire le constat de son impuissance.
Après le passage des quatre ouragans en septembre dernier, lors d’une
intervention à l’Institut français, il a déclaré que « le pays est à
moitié détruit » et, qu’au-delà des urgences, il conviendrait de le
reconstruire grâce à un leadership efficace tout en travaillant avec
passion et intelligence (4). La création du Centre d’information et de
communication publiques (CICP) n’arrive toujours pas à convaincre le
public de la mise en application de cette passion et encore moins de
l’intelligence prônée…
En effet, le ministre a récemment asséné un coup de massue en
annonçant que le budget alloué au secteur culturel est passé de 0,93 %
du Budget national… à 1 % pour le projet 2009-2010 ! Seules les
Archives nationales d’Haïti, la Télévision nationale d’Haïti et le
ministère de la Culture et de la Communication ont pu bénéficier de
budget d’investissement dans le projet loi de finances 2009-2010
déposé au Parlement. Toutes les autres institutions telles que
l’Institut de sauvegarde du patrimoine national (Ispan), l’École
nationale des Arts (Enarts), le Théâtre national d’Haïti, le Bureau
national d’Ethnologie (BNE), la Radio nationale (RNH), la Direction
nationale du Livre (DNL), le Bureau haïtien des Droits d’auteur (BHDA)
et le Musée du panthéon national (Mupanah), devront se contenter d’un
maigre budget de fonctionnement uniquement destiné à payer le
personnel (5).
Devant un constat aussi affligeant, on se demande pourquoi ces
institutions sont-elles conservées puisque l’État ne fait que les
maintenir en vie comme on le fait avec un malade dans le coma. Des
institutions comme le Bureau haïtien des Droits d’auteur (BHDA), la
Radio nationale (RNH), la Direction nationale du Livre (DNL) ou le
Théâtre national d’Haïti ne sont que l’ombre d’elles-mêmes ou
totalement inutiles. En effet, que fait le Bureau haïtien des Droits
d’auteur (BHDA) alors que toutes les œuvres musicales haïtiennes sont
constamment et largement piratées sans aucun recours pour les
musiciens ? Pourquoi maintenir ouvert un Théâtre national, bâtiment
désuet, déserté depuis des années, envahi par les moustiques et qui
côtoie des tonnes d’immondices sur le Bicentenaire ?
Le ministre a lui-même avoué que « la culture n’est pas au centre des
urgences gouvernementales ». Une vérité de la Palice. Ainsi, dans le
domaine culturel comme dans d’autres aspects de la non-gestion
gouvernementale, on constate que personne n’est prêt à faire des choix
pour économiser et avancer , ne fusse qu’humblement et à petits pas.
Un exemple ? Je suis persuadée qu’en fermant ou, mieux encore, en
vendant l’espace du Théâtre national uniquement, le gouvernement
pourrait bénéficier des fonds nécessaires pour construire ENFIN une
salle de spectacle de standard international même si sa capacité
demeure humble : 500 places par exemple.
Les Haïtiens ne demandent pas beaucoup et savent se contenter de peu
en développant des trésors de génie pour continuer à créer. Mais ce
n’est pas une raison ni de leur enlever le droit de rêver, de les
humilier ou de ne pas comprendre qu’ils puissent demander ou même
exiger davantage. Une vraie salle de spectacle pourrait faire des
miracles pour les acteurs, les danseurs, les chanteurs et autres
artistes. Qu’est-ce qu’il y a là de si difficile à faire ? Cela fait
20 ans que j’en parle avec mes invités à la radio ou à la télé. Nous
sommes au XXIe siècle et toujours RIEN ! Faut-il là encore nous
positionner comme pays mendiant pour demander à la Communauté
internationale de nous aider à nous doter d’une simple salle de
spectacle ?
J’entends d’ici les protestations et les cris d’indignation de ces
compatriotes qui ont toujours voulu faire les choses en grand et n’ont
rien construit à cause d’un immense égo mal placé...et savamment
construit à travers les années. Le bien commun en paye toujours le
prix : celui issu des cris pseudo-patriotiques, du silence de la
lâcheté ou du vide de la médiocrité.
Ce week-end, du 6 au 9 août, se tiendra à Miami le Deuxième Congrès
international de la Diaspora haïtienne pompeusement affublé de deux
thèmes: le Congrès de l’Unité de la Diaspora haïtienne baptisé «
réunion de la grande famille haïtienne ». La diaspora haïtienne
comprend près de 3,5 millions de compatriotes. 500 seulement se
rendront à ce Congrès, selon ce que m’a affirmé le président dudit
Congrès, le Dr Rudolph Moïse. Il s’en réjouit. J’en blêmis.
On y attend l’Envoyé spécial des Nations unies en Haïti, l’ex-
président William Jefferson Clinton, ainsi que le chef du gouvernement
Mme Michèle D. Pierre-Louis, des membres du cabinet ministériel, du
secteur privé et de nombreux cadres haïtiens. À regarder le programme
prévu, les participants vont tenter de réinventer Haïti…ou de rater,
une fois encore, l’opportunité de faire 2 ou 3 choses seulement de
concret. Tous les grands dossiers de l’avenir d’Haïti y figurent : du
développement des infrastructures, au développement de l’économie, de
l’éducation, des investissements à la gestion de l’eau, de
l’environnement, l’éradication de l’analphabétisme et j’en passe. On y
trouve même un déjeuner autour du « rôle de l’Église ou des églises ».
Bèl bagay ! Mais j’ai cherché partout et relu ce programme en maintes
fois : pas une seule fois la culture, notre potentielle plus grande
richesse, n’y est mentionnée ! Qu’en déduisez-vous ? Comment la
réunion d’une grande famille peut-elle avoir lieu en l’absence de son
poteau-mitan : sa CULTURE, porteuse de ses valeurs intrinsèques et de
son essence ?
Montréal, le 6 août 2009.
(1) Déclaration de Mexico sur les politiques culturelles. Conférence
mondiale sur les politiques culturelles, Mexico City, 26 juillet – 6
août 1982.
(2) Nye, J., Bound to Lead: The Changing Nature of American Power, New
York, Basic Books, 1990.
(3) Tysha Bohorquez, Soft Power -The Means to Success in World
Politics, UCLA International Institute, 12 janvier 2005.
(4) HPN, Haïti : le ministre de la Culture soulève la complexité de
la sauvegarde du patrimoine national, le 22 octobre 2008.
(5) Dominique Domerçant, Le secteur culturel en mal d’investissement
public, Le Nouvelliste, 28 juillet 2009.
Par Nancy Roc
LE MATIN vendredi 7 août 2009