Est-ce le désarmement qui a commencé?
ANALYSE
PORT-AU-PRINCE, 20 Novembre - Le 18 novembre dernier, la conjoncture a
franchi un nouveau pas avec une confrontation à Port-au-Prince entre les
militaires démobilisés et la force internationale de maintien de la paix ou
Minustah. Les anciens militaires ont été forcés à rebrousser chemin. Leur
principal chef, Remissainte Ravix, a fulminé contre le gouvernement
intérimaire haïtien accusé de trahison envers les propres armes qui l'ont
amené au pouvoir au lendemain de la chute en février dernier de
l'ex-président Jean-Bertrand Aristide.
C'est la première fois que la Minustah impose publiquement son autorité. Et
c'est pour appliquer une mesure annoncée la veille par le gouvernement
interdisant de porter des armes à tous les groupes qui désiraient manifester
le 18 novembre, anniversaire de Vertières, la victoire qui scella
l'indépendance d'Haïti le 18 novembre 1803.
Le 18 novembre était autrefois commémoré aussi comme le jour de l'Armée
d'Haïti, jusqu'à la suppression de celle-ci en 1994 par Aristide, lors
fraîchement restauré au pouvoir par un contingent de 20.000 Marines dépêché
par le président Clinton.
Les anciens militaires se sont considérés les premiers visés par la mesure
d'interdiction du gouvernement du Premier ministre Gérard Latortue.
Le jeudi 18 novembre, ils ont organisé des parades militaires dans plusieurs
endroits du pays, comme ils avaient annoncé. Mais à Port-au-Prince, quand
ils ont voulu sortir de leur quartier général, sis à la route de Frères, en
banlieue de la capitale, la force internationale s'est interposée. Pas de
parade, à moins que vous renonciez à porter vos armes! Les anciens
militaires ont essayé de tenir tête, avec le support d'une foule plus ou
moins nombreuse de partisans. Mais la Minustah a été intraitable.
Le premier ministre qualifié de traître et d'apatride ...
C'est une grande première depuis le débarquement en juin dernier de la
Mission de l'ONU pour la Stabilisation en Haïti.
Deux semaines auparavant, la force internationale avait repris possession,
aux côtés de la Police nationale d'Haïti, du quartier du Bel-Air, d'où des
activistes, se réclamant de l'ex-président Aristide, avaient mené la vie
dure aux forces de l'ordre pendant environ un mois.
Mais mâter des "chimères" (individus armés et violents et présumés partisans
de l'ex-régime Lavalas), cela va de soi. Par contre, dans la confrontation
avec les militaires démobilisés, c'est presque toute la classe politique
(moins Lavalas), du moins une bonne partie des secteurs qui ont oeuvré au
renversement d'Aristide qui doivent se considérer également concernés.
Qu'en est-il du Premier ministre intérimaire Gérard Latortue? Dans une de
ses déclarations à l'emporte pièce, celui-ci a déclaré jeudi au Cap-Haïtien,
deuxième ville du pays où s'était déroulée, voilà 201 ans, l'épopée de
Vertières, qu'Haïti a besoin d'une armée au service du développement, pas de
l'armée "kraze zo" (répressive) symbolisée par ces messieurs qui réclament
la restauration immédiate des ex-Forces Armées d'Haïti (FAD'H).
Quant au président provisoire Boniface Alexandre, il a rappelé que seul le
prochain gouvernement élu aura le pouvoir constitutionnel de trancher la
question.
Evidemment, c'est contre le gouvernement intérimaire et surtout son chef,
Gérard Latortue, que s'est déchaîné le chef des militaires démobilisés
Remissainte Ravix, traitant le premier ministre de traître et d'apatride.
Hésitation chez les alliés des anciens militaires ...
Jusqu'à présent les principaux secteurs favorables aux anciens militaires et
à la reconstitution des forces armées, n'ont pas ouvertement réagi.
L'action de la Minustah ne s'est pas arrêtée à la capitale. Dans d'autres
coins sensibles du pays, y compris à Petit-Goâve (sud) qui est un bastion
des anciens militaires, ceux-ci ont pu défiler le jeudi 18 novembre, mais
sous la surveillance étroite des soldats de la force internationale.
Des ex-militaires qui arrivaient au Cap-Haïtien se sont vus délester de leur
armement par la Minustah.
Voilà donc une actualité qui va faire encore beaucoup de bruit dans les
semaines à venir.
L'hésitation constatée jusqu'ici chez les ex-alliés des anciens militaires
dans la lutte anti-Aristide vient peut-être qu'ils ne savent pas quelle est
la position américaine dans les initiatives prises actuellement par la
Minustah.
En effet, ne soyons pas dupes. Les militaires démobilisés ne sont pas tombés
du ciel. Le noyau dur a fait son apparition dans les derniers jours de
l'insurrection anti-Aristide afin de porter à ce dernier le coup de grâce.
Au lendemain de la chute du régime Lavalas, ils ont défilé dans les rues de
Port-au-Prince, acclamés par une foule de dizaines de milliers dont beaucoup
de résidents des quartiers huppés qui dominent la capitale, Port-au-Prince.
Dans les mois qui suivent, les hommes de Ravix vont mettre toute la pression
pour imposer leur existence d'abord comme une force militaire de facto (de
fait, ils continuent depuis la rébellion anti-Aristide d'occuper une bonne
partie du pays où ils ont pu gagner à leur cause une partie de la population
locale). En même temps ils continuent de réclamer leur reconstitution
officielle, usant pour cela un mélange de menaces et de persuasion. Eux
seuls, disent leurs supporters auprès du pouvoir (et dans le pouvoir), sont
capables de vaincre la guérilla urbaine pro-Aristide!
"Seules la Police nationale et la Minustah sont habilités à faire la
sécurité ..."
Entre-temps, l'ancien major Dany Toussaint, ex-sénateur Lavalas passé à
l'opposition, propose de composer officiellement une "force intérimaire"
avec les anciens membres de l'armée (une sorte de crack-team) pour contrer,
a-t-il indiqué, les partisans violents d'Aristide.
Mais depuis plusieurs jours, la porte-parole de la Police nationale d'Haïti
(PNH) est catégorique lors de points de presse successifs: seules la Police
nationale et la Minustah sont habilités à faire la sécurité dans le pays.
A la question d'un reporter au lendemain d'un choc aux Gonaïves entre le
contingent argentin et les ex-rebelles qui avaient déclenché le soulèvement
anti-Aristide, Mme Gessie Cameau Coicou a répondu que la police ne fait
aucune distinction entre les "bandits" qui portent des armes.
Bien entendu, la porte-parole de la PNH a été depuis longtemps brûlée en
effigie par les leaders des forces armées démobilisées aux quatre coins du
pays.
Les maîtres du jeu ...
Cependant les Américains n'en restent pas moins les maîtres du jeu en Haïti.
Pour certains observateurs locaux, les anciens militaires ne seraient point
parvenus aussi loin s'ils ne bénéficiaient d'une certaine couverture
également de ce côté.
Mais d'un autre côté, leurs nombreux efforts pour amener le gouvernement
intérimaire à céder à leurs revendications n'ont finalement pas abouti. Or
Washington n'aurait eu qu'un mot à dire.
Le gouvernement a répondu par des accommodements: formation d'un bureau
consacré aux militaires démobilisés; intégration de plusieurs centaines
d'entre eux dans la police nationale.
Mais le "hard core" ne démord pas: c'est la reconstitution des forces armées
ou rien. Une bonne partie de l'ancienne opposition les soutient jusqu'ici,
allant même jusqu'à souhaiter que le commandant Ravix déclenche une
véritable répression contre les quartiers populaires, à l'exemple de l'armée
de Raoul Cédras et Michel François lors du coup d'état de septembre 1991 qui
a fait pas moins de 4.000 morts civiles, selon les organisations
internationales de défense des droits humains.
Mais la situation peut se retourner ...
Si l'on constate que les Etats-Unis ont donné leur accord pour le siège
jeudi dernier du QG des militaires démobilisés par la force internationale
... alors le commandant Ravix peut s'attendre à voir partir sur la pointe
des pieds la plus grande partie de ses supporters de la classe politique.
Tel n'est pas le cas des populations locales que les ex-militaires ont pu
motiver à leur cause.
A propos des documents FRAHP-FAD'H ...
Beaucoup d'observateurs ont pu considérer les ex-militaires comme des cartes
pour certains secteurs de la classe politique. Mais à partir du moment que
la force étrangère prendrait le contrôle total de la situation sur le
terrain, adieu!
Or l'opération de jeudi est la première manifestation que le désarmement
pourrait être en chemin. C'est pour commencer le désarmement psychologique.
Pas question de défiler si vous ne rangez pas vos armes au vestiaire!
Le commandant Ravix proteste en faisant valoir que les "chimères", eux,
continuent de faire des morts. Mais personne justement ne s'oppose à leur
désarmement ...
D'autre part, un autre développement non moins significatif est la décision
annoncée par le Secrétaire américain à la Défense, Donald Rumsfeld, que les
Etats-unis échangeront des "renseignements" avec la Minustah. Autrement dit,
la force internationale pourrait avoir droit à des informations "top secret"
sur les acteurs politiques en Haïti. Penser aux documents FRAHP-FAD'H
emportés par les Marines lors de l'intervention américaine de 1994!
Une telle perspective peut suffire à ramener beaucoup à la raison.
Une question aussi d'amour propre! ...
Toutefois, les militaires démobilisés, ce sont pas moins de 800 hommes
lourdement armés. Outre les "chimères", les ex-rebelles anti-Aristide
disséminés partout dans le pays, les anciens policiers limogés, les
criminels déportés et tout ce monde disposant d'un important arsenal, et que
les trafiquants de drogue, soucieux de maintenir l'état d'instabilité, se
feront un plaisir de continuer à alimenter.
Par conséquent, le désarmement est certes nécessaire, inévitable,
incontournable. Mais suffit-il? Ne faut-il pas essayer de ramener les
militaires démobilisés à la raison, toutefois sans piétiner leur amour
propre, sans les blesser outre mesure. Après surtout qu'on s'est servi d'eux
si allègrement!
Aujourd'hui ils se disent trahis par un gouvernement intérimaire lui-même
lancé dans une perpétuelle fuite en avant, de ne pouvoir assumer des
responsabilités trop nombreuses, trop importantes et arrivant toutes en même
temps. Donc aucune solution possible de ce côté.
Alors c'est à l'international de s'engager aussi désormais dans ce dossier.
D'ailleurs, depuis le jeudi 18 novembre, il en est aujourd'hui tout à fait
partie prenante.
Haïti en Marche, 20 Novembre 2004