La France doit reconnaître sa responsabilité directe dans l'assassinat de
partisans de l'indépendance algérienne.
Homicide d'Etat en Algérie
Par NILS ANDERSSON
Nils Andersson, ancien éditeur. Dernier ouvrage: «la Censure en échec» (au
sujet des événements du 17 octobre 1961), paru aux éditions la Dispute.
Liberation Le jeudi 24 mai 2001
La torture ne doit pas cacher les autres crimes de guerre: les camps de
regroupement, les ratonnades ou les opérations spéciales, l'assassinat de
personnalités par les services secrets.
Il n'y a pas de guerre propre, de guerre sans bavures ni dérapages dans
l'horreur, sans haine ni vengeance, sans cyniques ni psychopathes. Infliger
le supplice, qu'il s'agisse d'un acte individuel ou commis dans la griserie
de la lâcheté collective, reste inexcusable. Mais la question posée, et à
assumer, est celle de la responsabilité des ordres donnés ou couverts, d'où
l'importance du débat sur la torture.
L'horreur de la torture ne doit pas cacher, bafouant les lois et les valeurs
de la République, les autres crimes de guerre commis pendant la guerre
d'Algérie. On ne peut se satisfaire d'une mémoire sélective ignorant qu'il y
eut des camps de regroupement, des ratonnades, comme celle du 17 octobre
1961, ou des opérations «homo» (pour homicides), l'assassinat de
personnalités par les services secrets.
Or, précisément, sur les opérations spéciales, le silence persiste, alors
que celles-ci soulèvent une grave question, celle du terrorisme d'Etat. De
telles opérations, il y en eut à l'encontre de responsables du FLN: Aït
Ahcène à Bonn et Nouasri à Francfort, Aissiou à Bruxelles et Boularhouf à
Rome (attentat tuant un enfant dont le ballon avait roulé sous la voiture
piégée), il y en eut à Paris contre l'avocat Ould Aoudia. Mais, au-delà du
militant algérien, les opérations«homo» ont également eu pour cible des
anticolonialistes.
Le 25 mars 1960, Georges Laperche, un professeur de Liège, favorable à
l'indépendance de l'Algérie, est déchiqueté en ouvrant un colis contenant un
livre piégé. Deux autres anticolonialistes belgeséchappent à la mort: pour
l'un, le dispositif ne fonctionna pas
immédiatement et put être désamorcé, l'autre destinataire fut mis sur ses
gardes par l'attentat contre Georges Laperche. Le livre utiliséétait la
Pacification, paru à la Cité Editeur à Lausanne.
Le 26 mars 1960, un inspecteur de la police de sûreté du canton de Vaud, en
Suisse, qui m'avait déjà, à plusieurs reprises, interrogé sur mes activités
d'éditeur (réédition de la Question, de la Gangrène, des Disparus, etc.) se
présente à mon domicile et me questionne sur la Pacification, dont je suis
l'éditeur. Cet ouvrage se veut une somme des faits rapportés dans des
livres, des journaux ou des rapports officiels depuis 1954; il se conclut
par ces mots de Kateb Yacine, auteur «anonyme» de la postface: «Il n'y a pas
de peuples ennemis.»
Si l'interrogatoire a un aspect de routine, les questions sont
inhabituelles; il ne s'agit pas de savoir qui est l'auteur, en l'occurrence
Hafid Keramane, alors «ambassadeur» du GPRA en Allemagne, quelles sont les
sources, ni d'une mise en garde contre une activité portant atteinte à la
neutralité de la Suisse, mais de savoir où le livre a été imprimé et les
libraires chez lesquels il peut être acheté, ce qui m'avait fait penser à
une éventuelle mesure de saisie. Quand l'inspecteur me quitte, je ne connais
toujours pas le motif exact de sa visite et je lui en demande donc la
raison. Il me répond:«Vous en saurez plus demain en lisant la presse.»
Dès que j'eus connaissance de la mort de Georges Laperche, je demandaià la
police quelles informations pouvaient aider l'enquête. Le livre venant de
paraître, il était possible de circonscrire les libraires en Suisse, en
France ou en Belgique, auprès desquelles les auteurs de l'attentat avaient
pu se le procurer. Mais, de fait, hors les destinataires en Belgique
(librairies et services de presse) communiqués à la police judiciaire belge,
ces informations ne soulevaient aucun intérêt. La raison en était simple,
l'assassinatétait attribué à la «Main rouge», une émanation des services
secrets français. Les chances pour les enquêteurs de retrouver les auteurs
du crime se révélaient donc nulles. Les conditions de cette opération«homo»
sont aujourd'hui connues, et l'implication du service action du Sdece (1)
confirmée par différentes sources, en particulier si l'on analyse le jeu de
poupées russes dont use Constantin Melnik, alors conseiller technique auprès
de Michel Debré pour les questions de sécurité et de renseignements, dans Un
espion dans le siècle (2) et La mort était leur mission (3).
La Pacification, livre plus épais que les témoignages jusqu'ici publiés, se
prêtait malheureusement plus que la boîte de chocolat utilisée précédemment,
blessant gravement son destinataire mais sans le tuer, à servir de colis
piégé. Des exemplaires furent donc achetés dans une librairie de Genève et
évidés de leur contenu pour y placer la charge de plastic. Un système de
sécurité suffisamment sophistiquéétait installé pour éviter que les colis
explosent lors de leur acheminement postal, de fausses étiquettes
d'expéditeur imprimées (Melnik parle d'une maison d'édition suisse
spécialisée dans le tiers-monde (?), d'autres les libellaient au nom des
Presses universitaires de France). La bande d'origine du livre: «Nuit et
brouillard sur l'Algérie» fut remplacée par une bande portant l'inscription:
«Qui ne sait rien, ne peut rien montrer», reprenant la devise des éditions
la Cité figurant au dos de la couverture, et, cynique «hommage» aux
destinataires, on pouvait aussi lire sur la bande: «Tirage limité, édition
numérotée», astuce mensongère, car aucune édition numérotée de cet ouvrage
n'a jamais existé.
C'est ainsi que Georges Laperche, citoyen belge, opposant à la guerre
d'Algérie, «l'un de ces intellectuels inoffensifs», selon Constantin Melnik
lui-même, fut assassiné par les services secrets français. C'est l'honneur
d'un pays d'assumer son passé et l'affirmation de Constantin Melnik:
«L'opinion publique doit savoir que la "communauté du renseignement" n'est
que la servante obéissante du pouvoir politique» (2), nous oblige, au moment
où se fait plus pressante la nécessité d'un travail de vérité concernant la
guerre d'Algérie, de faire aussi la clarté sur les opérations «homo» qui
touchent au plus près à la raison d'Etat et à la responsabilité directe du
pouvoir à son plus haut niveau.
(1) Service de contre-espionnage, devenu la DGSE en 1982.
(2) Un espion dans le siècle, Plon, 1994.
(3) La mort était leur mission, Plon, 1996.