Article publié le mar, 31/05/2011 - 10:57, par
Ellen
Salvi - Mediapart.fr
«Des mesures contraires aux principes d'accueil
inconditionnel et de continuité des prises en charges fixées
par la Loi.» Bertrand Delanoë ne prend pas de gants pour
condamner les dispositions prises par l'État afin de réduire le
budget du Samu social de Paris, qui n'avait jamais cessé
d'augmenter depuis la création du GIP en 1995. Dans un courrier
daté du 27 mai dernier, le maire de Paris interpelle directement
le secrétaire d'État chargé du logement, Benoist Apparu, sur une
question qui divise les membres du conseil d'administration du
115 depuis plusieurs mois : la mise en place de critères de
sélection destinés à réduire les prises en charge hôtelières des
familles sans-abri à Paris et en première couronne.
En constante évolution (+ 6,5% au cours des six derniers mois),
le nombre de nuitées hôtelières financées sur le programme 177
«prévention de l'exclusion et insertion des personnes
vulnérables» fait l'objet d'un différend entre l'État, la Mairie
et les associations. Destiné à pallier le manque de places en
centres d'hébergement, le recours à l'hôtel coûte cher. Trop
cher aux yeux du gouvernement qui entend en réduire l'accès et
les dépenses y afférentes. Selon des chiffres communiqués par la
Ville de Paris, l'arrêté des comptes 2010 du GIP fait état d'un
montant global de dépenses hôtelières de 78.263.200€. Une somme
qui dépasse largement l'enveloppe de 60.449.653€ allouée au Samu
social par l'État pour l'année 2011.
«Il y a quelques mois, le préfet de Paris (Bertrand
Munch)
nous avait annoncé qu'il y aurait une réduction de
l'accueil en hôtels», explique Olga Trostiansky, membre du
conseil d'administration du Samu social et adjointe au maire de
Paris, chargée de la solidarité, de la famille et de la lutte
contre l'exclusion.
«Ce qu'il faut avoir en tête, c'est que
personne n'est content d'accueillir des sans-abri à l'hôtel.
Nous le faisons pour que ces personnes ne se retrouvent pas
dehors car il manque 13.000 places dans les centres
d'hébergement en Ile-de-France, que le nombre de personnes à
la rue est en augmentation et que l'État n'apporte aucune
réponse à ces questions.»
Si tout le monde, à la mairie de Paris comme au Samu social, à
la préfecture d'Ile-de-France et au cabinet du secrétaire d'État
au logement, s'accorde à dire que l'hébergement hôtelier n'est
pas une solution durable et adaptée aux besoins des familles
mal-logées, les nouvelles modalités de gestion des nuitées
hôtelières, envisagées
«à titre expérimental» par
l'État, posent problème.
«Une déstructuration familiale organisée
par l'État»
Fruits de plusieurs notes adressées par le Samu social aux
services de l'État et d'une correspondance entre Xavier
Emmanuelli, président fondateur du GIP, et Bertrand Munch, ces
mesures ont été présentées à l'ensemble des membres du conseil
d'administration du 115 le 20 mai 2011. Elles portent
principalement sur
«la maîtrise des entrées» et sur
«un
accès au dispositif réservé aux personnes en situation
d'extrême vulnérabilité».
Dans un courrier adressé par M. Munch au ministre le 26 avril
dernier (voir document ci-dessous), et cité dans le compte-rendu
du conseil d'administration du Samu social de Paris, le préfet
détaille les instructions, précisant notamment que
«la
priorité» sera donnée
«aux parents isolés accompagnés
d'enfant(s) (et)
aux femmes enceintes avec ou sans
enfant(s), sur production d'un certificat de grossesse».
«Avec de telles mesures, un couple avec enfants qui
souhaiterait être accueilli à l'hôtel devra mentir en
disant :“Je suis une femme seule, avec enfants”», accuse
Olga Trostiansky, qui ajoute :
«Pour moi, c'est une
déstructuration familiale organisée par l'État.» Présente
lors du conseil d'administration du 20 mai, Mme Trostiansky a
demandé dans un premier temps que ces orientations soient
retirées de l'ordre du jour, arguant qu'elle n'était pas
d'accord sur le fond et qu'elle s'interrogeait sur la légalité
des mesures présentées :
«Le point a été conservé à l'ordre
du jour, j'ai donc proposé que l'on procède à un vote, mais ça
n'a pas été accepté», regrette-t-elle, avant d'ajouter
qu'elle ne comprend pas le désengagement de Xavier Emmanuelli
sur ce dossier.
Selon Mme Trostiansky, le président fondateur du Samu social de
Paris aurait en effet accepté toutes les conditions imposées
sans émettre la moindre réserve. Dans un courrier daté du 15
avril (voir document ci-dessous), M. Emmanuelli assurait déjà à
Bertrand Munch sa
«totale collaboration et celle de
(ses)
équipes pour mettre en application les décisions» signifiées
par le préfet, ajoutant qu'au regard de la complexité et des
enjeux du dossier, il souhaitait obtenir quelques précisions au
sujet des nouvelles mesures. Concernant la définition du pubic
pouvant prétendre en priorité au dispositif hôtelier, il
s'interrogeait ainsi :
«Quels critères de “sélection”
devons-nous suivre exactement ?» Sélection. Même atténué
par l'emploi des guillemets, le mot était lâché.
Benoist Apparu dénonce des «polémiques
politiciennes»
Faute de n'avoir pu faire valoir son point de vue le 20 mai,
lequel était pourtant partagé par la FNARS (qui regroupe les
principales associations de solidarité et siège également au CA
du Samu social de Paris), la mairie de Paris a pris position
trois jours plus tard par voie de presse. Dénonçant
«une
réduction brutale des moyens dévolus au Samu social de Paris
(...)
entraînant une diminution de 3000 nuitées/jour pour la
fin de l'année 2011», elle pointe du doigt
«la volonté
du gouvernement de faire porter le poids de la réduction des
déficits publics sur les plus démunis et les familles mal
logées» et rappelle que
«la loi fait obligation à
l'État de respecter le principe d'inconditionnalité de
l'accueil» du Code de l'Action Sociale et des Familles
stipulant que
«toute personne sans abri en situation
de détresse médicale, psychique et sociale a accès, à tout
moment, à un dispositif d'hébergement d'urgence» (cf. L
345-2-2).
«Quand on donne de telles priorités, on n'est plus
du tout dans l'inconditionnalité», remarque Olga
Trostiansky.
Les nouvelles consignes données au 115 prévoient également une
redéfinition des durées d'hébergement à l'hôtel afin que ces
dernières soient
«plus cohérentes avec une urgence dont le
caractère doit être temporaire».
«Le principe de
continuité inscrit dans le Code de l'Action Sociale et des
Familles (cf. L 345-2)
est bafoué par cette mesure.
Les familles vont être ballottées, on leur donnera une durée
de deux mois avant de les changer d'hôtel», explique Olga
Trostiansky qui s'inquiète des conséquences que cette mesure
aura sur la scolarisation des enfants.
Le cabinet du secrétaire d'État au logement et le préfet de la
région d'Ile-de-France ont immédiatement réagi aux attaques de
la mairie de Paris, chacun rappelant les efforts entrepris par
l'État pour soutenir le Samu social. Tandis que le premier
accuse la Ville de Paris de manipuler les chiffres pour créer
des
«polémiques politiciennes», le second se défend
d'une quelconque entrave au principe de l'accueil
inconditionnel :
«L'État (...)
n'exerce pas de
sélection et ne privilégie aucune typologie pour assurer
l'hébergement des plus démunis.» Une affirmation qui va
pourtant à l'encontre d'un
«accès au dispositif réservé»
à certaines personnes, envisagé par les services de la même
préfecture et évoqué à plusieurs reprises dans les échanges de
Bertrand Munch et Xavier Emmanuelli.
Précisant que les fermetures d'hôtels peuvent être compensées
par des sorties en logement, l'État remet également en cause les
chiffres communiqués par la Ville de Paris :
«L'Ile-de-France
dispose de plus de 29.000 places d'hébergement début 2011,
contre 16.000 en 2004, soit une augmentation de 80% en 7 ans»,
peut-on lire sur le communiqué émis par le cabinet de Benoist
Apparu qui
«appelle la Mairie de Paris à la responsabilité».
Autant d'arguments qualifiés de
«contrevérité cynique»
par Bertrand Delanoë qui prévient dans son courrier du 27 mai
que
«le Département de Paris entend d'ores et déjà
engager un recours» à l'encontre des mesures initiées par
l'État afin d'en
«demander la suspension devant le juge des
référés».
Quelle que soit l'issue de cette affaire, le 115 se retrouve de
nouveau face à ses propres contradictions :
«Cela fait trois
ans que je demande que l'on retravaille sur la convention qui
lie le Samu social à l'État et à la Ville de Paris»,
explique Olga Trostiansky.
«Depuis quinze ans,
l'environnement des associations, mais aussi des personnes qui
se retrouvent dans la rue, a beaucoup changé. Il nous faut
donc un outil adapté au XXIe siècle, ce qui est loin d'être le
cas aujourd'hui.» Cette convention qui devait arriver à
échéance en 2008 a finalement perduré trois années de plus et
devrait être étudiée fin 2011.
«Trois années durant
lesquelles peu de choses ont été faites sur le sujet»,
déplore Mme Trostiansky. Compte tenu des premières propositions
avancées par l'État et des divergences qu'elles créent au sein
même du CA du Samu social, le chantier s'annonce d'ores et déjà
très compliqué.