« La langue inconnue, dont je saisis pourtant la respiration, l’aération émotive, en un mot la pure signifiance, forme autour de moi, au fur et à mesure que je me déplace, un léger vertige, m’entraîne dans son vide artificiel, qui ne s’accomplit que pour moi : je vis dans l’interstice, débarrassé de tout sens plein. »
Roland Barthes, ‘L’empire des signes’, 1970
Rejouant les prémices d’un langage, l’exposition s’organise autour des notions de signes et de gestes, qui apparaissent comme un dialecte des origines.
Composées de sons, d’images au mur, d’images en mouvement, de traces dessinées ou encore de formes sculptées, les œuvres présentées tissent un lien entre image et hypothèse de représentation. Elles tentent d’établir et d’organiser un réseau de signes en un alphabet précaire.
Comme à l’aube de l’humanité, chacun des artistes, commence à inscrire les mots par l’image… À l’exemple de l’aleph, où une vache prête ses traits à l’épure de notre lettre A.
Dit-on d’une langue qu’elle est abstraite ?
Probablement, car en abandonnant la figuration, elle s’est ouverte au sens, à l’évocation, puis le signe est devenu son, pour n ‘en conserver plus que sa sonorité.
Alors avant d’être une phrase, ce serait une écholalie, car l’exposition propose des combinaisons de signes qui sans cesse se réinventent par de possibles traductions, représentations d’un réel en constante interrogation.
L’exposition se saisit de formes en transition : une lettre presque formée, une trace à peine esquissée, une image sortie d’un jeu de memory, un objet qui semble déjà vu et pourtant tout se brouille avec des images floues, aux découpages aléatoires, c’est une boucle dont les repères échappent au sens.
Les artistes s’évertuent pour en restituer une possible cartographie, mais peut-être est-ce un rébus. Un bégaiement qui initie des débuts de phrases, une transmission, pour laquelle les artistes de « (…) words don’t come easy », se font les passeurs de nouvelles grammaires.
C’est ce qui est à l’œuvre chez Jean Marc Thommen qui créer des rencontres visuelles, où les gestes produits sont déplacés pour créer de nouvelles associations, comme dans les collages de Martin Lord, construits en équilibre précaire, ou avec les sculptures taillées dans le bois de Jean Baptiste Couronne, qui opèrent des retournements de sens.
Les alphabets de Marine Pagès échappent à la lecture par des superpositions de lignes et de couleurs, ou avec Olivier Nottellet le registre de formes et de couleurs est autant l’indice que l’index, provoquant une permutation de combinaisons à l’infini… Pour Marie Jeanne Hoffner le lieu sert de partition, jouant avec l’image de l’espace, combinée à des gestes, évoquant plis et déplis …
L’oeuvre photographique de Guillaume Janot, s’empare du réel, déjouant ses évidences trompeuses, tandis que Michel Guillet, créer la voix et la mise en dialogue sonore de l’exposition, mélant image et son, entêtant, comme la boucle de Gertrude Stein : a rose is a rose is a rose…
C’est l’image qui fait signe, ou plus précisément sa mémoire et sa transmission, mais sa forme s’efface. Si les mots ne sortent pas facilement c’est bien qu’ils sont formés de paysages et de langues oubliées.