Règles religieuses et démocratie: le débat doit se faire maintenant
Nous avons tendance à réduire la démocratie à la possibilité
d'exercer notre droit de vote et de choisir celles et ceux qui
dirigeront notre société (pays, province, municipalité, etc.) en
notre nom. On oublie trop vite que la démocratie, c'est aussi la
possibilité pour les citoyens de gérer leur vie en commun : on
décide des lois, des interdits, on les applique et au besoin, on les
remet en question. En démocratie, tout peut être discuté
contrairement aux théocraties où la parole divine, le plus souvent
prononcée il y a des siècles, ne peut être discutée puisque elle
n'appartient qu'au dieu ou au prophète dont cette théocratie se
réclame.
Or, les récents accommodements décidés par la Commission des droits
de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ) et par la Cour
suprême, re-consacrent le caractère inaltérable des «ordres»
divins. Dans son jugement autorisant le port du kirpan à l'école
primaire, la juge qui rédige la décision va jusqu'à affirmer que
le voile (hidjab) est une obligation religieuse!!! Non seulement cette
interprétation est réfutée par bien des musulmans modérés, mais
force est de constater que les règles dites de source divine sont
d'emblée jugées plus importantes que les règles démocratiques.
Pourtant, on se dit en démocratie.
Bien sûr, notre histoire, comme celle de bien des sociétés, a été
marquée par la religion qui faisait plus ou moins office de cadre
légal. Mais justement, la modernité nous a permis de transformer ces
règles dont plusieurs avaient beaucoup de sens- tu ne tueras point, tu
ne voleras pas, etc. - en code juridique civil non théocratique. On a
aussi décidé, ce faisant, d'abandonner certaines règles jugées
inacceptables à l'aune de nos valeurs démocratiques comme
l'égalité. Les droits des femmes et la mixité des institutions
publiques s'inscrivent dans cette modernité choisie. En outre,
plusieurs fêtes religieuses ont été transformées, avec le temps, en
jours chômés légaux accordés à tous les gens sur le marché du
travail. S'il y a des personnes exclues de ces congés, cela n'a
rien à voir avec leur religion mais davantage avec leur statut de
salarié précaire!
Bien sûr, ce processus de démocratisation et par le fait même de
laïcisation est récent et n'est pas totalement terminé. Ces
changements prennent du temps quand on veut bien les faire. Cependant,
cette volonté est réelle et indiscutable. La société québécoise,
pour parler d'elle, a posé, depuis les années 60, plusieurs gestes
concrets qui témoignent de sa volonté d'aller réellement dans
cette direction. Pensons notamment au grand branle-bas qui a mené à
la déconfessionnalisation des commissions scolaires et qui
s'achèvera avec la déconfessionnalisation des écoles prévue
d'ici peu. Tout cela s'est fait pacifiquement, dans le respect des
règles que notre société s'est données.
Ce qui choque dans cette succession d'accommodements à la pièce qui
remettent en question cette laïcisation en voie de se faire, c'est
qu'on a l'impression que nos choix collectifs sont, peu à peu,
«grignotés» pour répondre aux demandes d'individus qui refusent
cette vision laïque des institutions civiles et qui cherchent à les
transformer voire, à nous ramener contre notre gré à une situation
que nous avions pourtant décidé, collectivement et démocratiquement,
de changer.
Parfois, la majorité peut et doit l'emporter, c'est le propre de
la démocratie. Et c'est ainsi que les catholiques et les protestants
pratiquants, devenus minoritaires, ont dû accepter la
déconfessionnalisation du système scolaire après de nombreuses
années de lutte. Pourtant, malgré le fait que cette décision passait
outre les droits historiques d'un groupe, elle fut saluée comme une
victoire de la démocratie.
Au moment où les Chartes québécoise et canadienne ont été
adoptées, fin des années 70 et début des années 1980, nul ne
pouvait prévoir que notre élan vers l'affranchissement de la
société civile vis-à-vis la religion allait être remis en question
avec la montée des fondamentalismes religieux amorcée dans plusieurs
parties du monde. Si ces chartes étaient écrites aujourd'hui, le
libellé serait-il exactement le même? Comme elles sont des produits
de la démocratie, on a le droit de se poser la question. (Un gros
avantage sur tous les écrits bibliques, coraniques et autres.) Ne
serait-il pas le temps de revoir ces instruments dans le contexte
d'aujourd'hui et à la lumière des décisions rendues?
D'une part, on pourrait se demander dans quelle mesure cette
reconnaissance quasi absolue des droits individuels est compatible avec
le vivre ensemble qui repose sur des choix collectifs faits
démocratiquement. D'autre part, on pourrait aussi s'interroger sur
la place qu'on accepte de donner aux règles religieuses - par
essence non démocratiques mais théocratiques - dans l'espace
public moderne. La CDPDJ a reconnu elle-même l'urgence de faire le
débat au moment où elle a rendu sa décision concernant les locaux de
prière pour les musulmans à l'ETS.
Dommage qu'elle ne l'ait pas fait avant de rendre sa décision
mais... mieux vaut tard que trop tard.
Source:
http://www.latribuduverbe.com/archives/2006/03/regles_religieuses_et_democrat_1.html#008718