Quatorze principales lectures françaises de la Bible, c'est beaucoup !
S'il faut en sélectionner une, il y a l'embarras du choix. S'il faut
les comparer et en faire la synthèse, pour qu'elles se complètent au
lieu de se contredire, c'est un travail de Bénédictin ! Travail
ingrat, qui s'avère pourtant indispensable à une saine approche, et
travail irritant, qui montre comment l'hébreu (pour l'Ancien
Testament) et le grec (pour le Nouveau Testament), langues très
spécifiques des textes bibliques originaux, résistent aux traductions
et autorisent de redoutables fantaisies. La lecture de la Bible
transcrite en français est donc plus ou moins flottante et incertaine.
Elle oblige au jeu aléatoire qui consiste à s'approcher de la
vérité
en traquant l'erreur. Bon courage !
Le code d'accès
Dès le départ, on est confronté à ce problème-là, précisément
à propos
du " Dieu créateur ". La Bible entre directement dans le vif de son
sujet. Son troisième mot est le nom de l'entité centrale et capitale
dont elle va abondamment relater les manifestations. Douze versions
françaises sont d'accord pour dire que ce nom primordial est : DIEU.
Mais la vraie Bible est écrite en hébreu, et c'est en hébreu qu'elle
délivre son véritable message. A commencer par le nom autour duquel
tout son message gravite et s'articule. Ce nom n'est pas DIEU. C'est
ELOHIM.
Examinons le premier verset de la Bible. Pour l'intégrer, sans
l'altérer, dans nos structures mentales, qui ne correspondent pas à
celles de la culture hébraïque, il faut lui faire subir deux
opérations simultanées : transcrire, en lettres latines, sa lecture
phonétique, et inverser le sens de lecture droite-gauche en
gauche-droite. Voilà ce que cela donne : « Bereshit bara Elohim et ha
shamaïm vé et ha éretz » C'est encore de l'hébreu, mais il est
occidentalisé dans la forme. En voici la traduction, par Dhorme : «
Au
commencement Elohim créa les cieux et la terre », et par Chouraqui :
«
Entête Elohîm créait les ciels et la terre »".
Contrairement à ce que l'on pourrait croire, le mot DIEU, que l'on
trouve ici dans les autres versions, n'est pas la traduction du mot
ELOHIM. Un nom propre ne se traduit d'ailleurs jamais. Enlever ELOHIM
et le remplacer par DIEU n'est pas innocent. C'est un acte de
désinformation !
En Droit, le nom est une appellation propre, un attribut incessible,
imprescriptible et protégé, de la personnalité qu'il désigne et
identifie. Dans douze versions françaises sur quatorze, l'entité
agissante de la Bible est privée du droit, élémentaire et
fondamental,
d'être identifiée sous son véritable nom. Ce n'est pas correct. Mais
ce qui l'est encore moins, c'est que le lecteur de l'une ou l'autre de
ces douze versions est privé du droit, lui aussi élémentaire et
fondamental, de connaître le véritable nom de l'entité à laquelle
il
s'intéresse. Il y a tromperie !
Est-ce vraiment si important et si grave ? Après tout, l'entité
nommée
ELOHIM par les rédacteurs hébreux de la Bible ne peut elle être
valablement appelée DIEU par la grosse majorité des traducteurs
français de cette même Bible ? Cela ne revient-il pas au même ?
Sûrement pas ! Car les composants des noms hébreux sont toujours
savamment dosés, d'une manière précise. Ils ont même des valeurs
numériques. Ils constituent un code d'accès à la banque centrale de
données qu'est la Bible. Sans la bonne clef, la bonne serrure ne
s'ouvre pas. Et l'on n'y comprend plus que ce que l'on préfère
imaginer.
On observe, là-dessus, avec étonnement, que le nom ELOHIM, qui est le
plus important de la Bible, est le seul à être radicalement éjecté
de
la majorité des traductions françaises, alors que la multitude des
autres personnages y gardent chacun son nom propre, à peine
occidentalisé, dans certains cas, pour en faciliter la prononciation.
Découvrons-nous, en cela, une manipulation dont l'énormité ne se
justifierait que par un enjeu non moins considérable ? Nous y
reviendrons.
En attendant, voilà qui éclaire notre provocant postulat : « Dieu
n'est pas le créateur des cieux et de la terre ».. Un postulat étant
un principe premier indémontrable et non démontré, le nôtre cesse
d'en
être un, puisqu'il est démontré, du haut de son ancestrale
autorité,
par la vraie Bible. En effet, Dieu ne peut pas être le créateur,
puisque ce créateur est Elohim. Cette fois, on sort du trou noir : le
postulat initial de la Bible est correctement exprimé. Et, s'il reste
un scandale, c'est de faire dire, à la Bible, autre chose que ce
qu'elle dit.
DIEU : un héritage de bric et de broc
Le mot DIEU s'est glissé dans la langue française, au IX~ siècle,
après avoir fait ses classes en latin. Il était issu d'une famille
nombreuse dont le lointain ancêtre, DEI, remontait à une souche
indo-européenne. De tout temps, l'ancêtre DEI a exprimé la lumière
du
soleil et les phénomènes naturels qui s'observent dans et sous le
ciel.
L'aîné de cette famille très ancienne est notre mot JOUR. Il s'est
modelé pour un usage courant en partant du latin DIURNUS, par
l'érosion phonétique de ce mot : DI-OURNOUS, I-OURNOUS, I-OUR, JOUR.
L'usage distingué a gardé la forme DIURNE. Dans le même temps, la
contraction du mot DIURNUS à sa première syllabe DI, engendrait le
latin DIES, qui se traduit aussi par JOUR, et que l'on retrouve dans
LUN-DI (jour de la Lune), MAR-DI (jour de Mars), et ainsi de suite
pour toute la semaine, comme dans Ml-Dl, QUOTI-DI-EN, MERI-DI-ONAL.
Le second fils de la famille DEI a bénéficié d'une belle promotion.
C'est JUPITER, formé de I-OUR et de PATER, le JOUR PERE, autrement dit
le JOUR qui, par la lumière du soleil, engendre tout ce qui existe.
Plus tard, par une interversion de sens et une extrapolation, le JOUR
PERE deviendra le PERE DU JOUR...
Les Romains ont adopté, sous le nom de JUPITER, le ZEUS des Grecs.
Dans la foulée, le ZEUS grec, qui se prononçait ZE-OUS, a glissé
jusqu'au DEUS latin, prononcé DE-OUS. Et c'est ainsi que, recentré en
français sur la racine DI, déjà relevée dans DI-URNUS et Dl-ES, le
vocable DIEU a pris naissance du latin DEUS. La racine DI subsiste
encore dans le latin DI VUS, qui a donné deux branches françaises :
d'une part DEVIN, DEVINER, et d'autre part DIVIN, DJVINITE, avec un
retour en boucle sur DIVINATION.
Le DEUS latin est cousin du THEOS grec qui s'est conservé, en
français, dans ENTHOUSIASME, PANTHEON, ATHEE, POLYTHEISME,
MONOTHEISME, PANTHEISME, APOTHEOSE, THEOLOGIE, THEOCRATIE,
THEOSOPHIE...
Or, le THEOS grec, qui se veut plus savant que le banal DEUS latin,
mais qui a le même sens, se rapporte lui aussi à ZEUS, avec un rappel
de la racine grecque THAW, qui signifie CONTEMPLER. Cette racine THAW
prolifère dans des mots tels que THEORIE, THEATRE, etc. On peut
aisément vérifier tout cela par l'étymologie, une science précieuse
qui permet de connaître le sens premier des mots, au moment de leur
naissance. En employant le mot THEOS, à l'époque d'Archimède, puis
le
mot DEUS, à l'époque de Jules César, le Grec et le Romain ne
parlaient
pas du même sujet que nous, lorsque nous utilisons le mot DIEU. Ils
évoquaient la figure allégorique ZEUS-JUPITER qui, par la mythologie,
synthétisait les données de l'astronomie de leur temps (tournées
plutôt vers l'astrologie) celles des forces de la nature, des saisons
et des climats, celles des phénomènes atmosphériques,
météorologiques
dirions-nous aujourd'hui, le tout localisé globalement dans le CIEL,
c'est-à-dire, très prosaïquement, au-dessus de la terre et des
hommes.
Mais les anciens ne s'en tenaient pas au niveau des pâquerettes. Leur
ZEUS-JUPITER-THEOS-DEUS les amenait à des spéculations
intellectuelles
et philosophiques. Au IV~ siècle avant Jésus-christ, Aristote, pour
ne
citer que lui, en a tiré un concept qui a fait fortune. On sait qu'un
concept est une abstraction qui n'a pas, en soi, de réalité
objective.
C'est le pur produit d'un raisonnement.
Aristote a pu, ainsi, élaborer la théorie de l'unité de l'univers,
et
d'un" moteur ", lui aussi unique, de ce grand tout. Mais le brave
Aristote a balancé entre la transcendance et l'immanence. Dans le cas
de figure de la transcendance, il plaçait son ZEUS-moteur hors de
toute compréhension et de toute atteinte, dans l'immuable perfection
de l'astronomie et de la géométrie combinées. Dans le cas de
l'immanence, il insérait son ZEUS-moteur dans la nature,
intrinsèquement, en le confondant avec les lois physiques qui la
régissent d'une manière rigoureuse et invariable. Dans les deux cas,
le ZEUS idéal d'Aristote restait le grand inconnu.
L'imagination, s'étant mise de la partie sur le vieux fonds
Zeus-Jupiter amélioré par le concept d'Aristote puis remodelé par
une
assimilation mythologique du judaïsme puis du christianisme, a
bientôt
fait, de l'ancienne figure gréco-latine, le DIEU syncrétique dont
nous
avons hérité. Un Dieu fourre-tout issu du mélange de plusieurs
systèmes idéologiques ou religieux. Un héritage de bric et de broc.
Ce
Dieu-là est devenu un auguste vieillard à barbe blanche, assis, non
plus sur l'Olympe, mais sur quelque strato-cumulus, pour l'éternité,
un Père No~l, omniprésent, omniscient, omnipotent, paré de toutes
les
qualités et de toutes les vertus, incomparable (et par conséquent
unique), immatériel et insaisissable (et donc pur esprit), père,
créateur et maître d'un monde qu'il administre par les lois physiques
naturelles et par les lois morales, bref, 1'Etre suprême par
excellence.
Cette image s'est infiltrée dans les théologies et les philosophies.
Elle s'est même implantée dans la Bible ! Elle s'y est introduite par
le biais des traductions.
Le vocabulaire gréco-latin, qui a supplanté l'hébreu, portait ce
Dieu-là dans ses structures intimes, ses gènes qui (on l'a vu)
proviennent d'expressions liées aux éléments... élémentaires. La
Bible
en est défigurée ! Ou, plus exactement, on lui a donné une figure
qui
n'est pas la sienne.
Les ornières du langage sont si profondes, que nous ne pouvons,
aujourd'hui, évoquer le mystère des causes premières et des fins
dernières, sans employer notamment en français, ce vocabulaire
d'origine gréco-latine si chargé de significations particulières.
Pour
échapper à cette imprégnation culturelle, souvent doublée d'un
asservissement cultuel, il faudrait renoncer à ce vocabulaire, ou, à
défaut, en vérifier systématiquement l'étymologie. Et c'est toute
la
difficulté des traductions, la Bible tenant, en hébreu, un langage
radicalement différent de celui des Grecs et des Romains, et,
maintenant, du nôtre. Un langage différent pour raconter une histoire
et délivrer un message totalement étrangers à la culture
gréco-latine.
Deux siècles avant Jésus-Christ, quand les Septante ont traduit
l'Ancien Testament en grec, puis, quatre siècles après Jésus-Christ,
quand Jérôme a traduit la Bible en latin, après que le Nouveau
Testament fût passé de l'hébreu au grec, le contenu de la Bible a
été
transvasé dans des langues qui ne correspondaient pas à son génie
propre.
Le premier verset de la Bible se lit ainsi dans la Vulgate (traduction
latine de Jérôme qui, au xvie siècle, a été réaffirmée texte
canonique
de l'Eglise catholique): « In principio creavit Deus caelum et terram
».Nous nous éloignons du « Bereshit bara Elohim... » hébreu.
Le latin s'est répandu en Gaule par le moyen de la Vulgate, celle-ci
prenant une part déterminante à la formation de la langue française.
Ainsi donc nos ancêtres les Gaulois ont-ils appris, du latin de la
Vulgate, que Dieu est le créateur. Avec leur nouvelle langue (le
français naissant) c'est entré dans leurs structures mentales. Et
c'est encore profondément enraciné dans les nôtres.
Dès le départ, Elohim, l'entité essentielle de la vraie Bible, a
été,
si l'on ose dire, défroquée. On l'a déguisée avec les oripeaux de
Zeus-Jupiter-Dieu. C'était la rendre méconnaissable
ELOHIM un pluriel.., singulier
Le mot hébreu qui nomme l'entité première de la Bible est composé
de
cinq lettres: aleph, lamed, hé, yod, mem. Après interversion du sens
de lecture et transcription en caractères latins, cela donne:
ALHIM.
Du Ve au Xe siècle après Jésus-Christ, les Massorètes (des rabbins
dépositaires de la tradition ancestrale) ont ajouté, au texte hébreu
de la Bible, qui est dépourvu de voyelles, les ponctuations qui en
permettent, depuis lors, la vocalisation standard. C'est ainsi que,
dans le système massorétique, ALHIM se prononce ELOHIM. Cette
prononciation-là est retenue par la langue française tant écrite que
parlée. Elle colle parfaitement à l'hébreu.
Le mot ALHIM est formé du radical ALH et du suffixe IM. Le radical ALH
se prononce ELOHA, et se contracte dans la forme EL. En hébreu, le
suffixe LM marque toujours le pluriel. Le mot ELOHIM est très
précisément le pluriel du mot ELOHA, simplifié dans le mot EL.
Structurellement ELOHIM signifie donc "les ELOHA" ou "les EL ". Mais,
en hébreu, on ne dit ni "les ELOHA" ni "les EL ", on dit tout
simplement ELOHLM. C'est si vrai que si l'on dit, en français, "les
ELOHIM ", on s'offre un pléonasme... qui a au moins le mérite de
souligner le sens que le mot possède en lui-même.
Nous voici donc en présence d'un pluriel qui est incontournable. Ce
pluriel n'est pas le fruit de quelque divagation ésotérique plus ou
moins sulfureuse. Il est rigoureusement exact, en pleine pâte de
l'hébreu, et il est ouvertement connu. Le "Dictionnaire Larousse"
(édition de 1965 en trois volumes), pour ne citer que Cet ouvrage tout
à fait impartial, mentionne clairement:" Elohim, mot hébreu (...)
pluriel de el ou eloha... "Ce pluriel est connu, depuis toujours, par
tous ceux qui ont bien voulu prendre l'hébreu en considération. Mais
ce pluriel n'est pas accepté.
Il dérange. Il entraîne trop loin au goût de certains. Il est
écarté,
dans la grosse majorité des traductions, parce qu'il est incompatible
avec le concept de monothéisme que l'on prétend tirer de la Bible.
ELOHA, EL et ELOHIM sont évacués ensemble au profit de DIEU. On se
débarrasse du problème en feignant de l'ignorer, et on conduit les
lecteurs des traductions ainsi édulcorées dans l'ignorance. Le
problème, c'est qu'on ne voit pas comment la Bible pourrait inventer
le monothéisme en présentant, en son centre, une entité composée de
plusieurs individualités, et même (nous le vérifierons) d'une
multitude d'individualités. Cherchez l'erreur ! Il y a, là, vraiment,
un gros écueil...
Essayons, posément, d'aborder la question, en traçant un schéma, qui
résulte d'une étude serrée de la Bible, et qui se confirme dans
celle-ci, comme nous le constaterons. ELOHIM est un système complexe.
Ce système est un groupe d'individualités. Chacune de ces
individualités, prise séparément, se nomme ELOHA ou EL. L'ensemble
nommé ELOHIM constitue, lui-même, une unité caractérisée (une
personne
morale) dont les actes se conjuguent au singulier, comme on le voit
souvent dans la Bible, à commencer par le Elohim créa... "du début
de
la Genèse. Chaque individualité (ELOHA ou EL) est étroitement
solidaire de chacune des autres en particulier, et de toutes les
autres ensemble (ELOHIM). Il y a connivence totale, à tous les
niveaux. Au sein d'ELOHIM, chaque ELOHA-EL a une origine, une nature,
des moyens, des buts, une destinée identiques à ceux de l'ensemble.
Il
exprime, représente et engage l'ensemble, au point d'être souvent
identifié à lui. C'est l'unité dans la multiplicité, et la
démultiplication de l'unité. Toutes proportions gardées, c'est la
France et les Français. A cette différence que, dans le système
ELOHA-EL-ELOHIM, la cohésion semble sans failles...
Un ELOHA, un EL, dit le choeur des idées reçues, c'est un "dieu
"(avec
une minuscule), et ELOHIM, c'est" Dieu" (avec une majuscule). Dans son
assimilation hâtive du contenu de la Bible abaissé au niveau de la
mythologie, le choeur des idées reçues veut se tirer d'embarras. Mais
il omet de préciser ce qui distingue un (petit) dieu du (grand) Dieu.
Il ne dit pas davantage comment il passe, des (petits) dieux pris dans
leur ensemble, au (grand) Dieu unique... Allons ! Il faut chercher
ailleurs.
Les étymologistes ont observé que, dans le creuset indo-européen des
langues, où l'hébreu a puisé une part de sa substance, une voyelle
suivie de la lettre " L" indiquait l'objet éloigné ou l'être situé
à
l'écart, voire à distance. Sur cette base, bien plus tard, le latin
ILLE devint notre pronom de la troisième personne IL, et dévia, par
le
latin ALTER vers AUTRE, et par ULTRA vers OUTRE. Cette troisième
personne - qui est L'AUTRE - se confronte au MOI, qui s'affirme par le
JE, et au TOI que l'on aborde par le TU.
Le MOI et le TOI ont des relations directes. Ils distinguent, et
excluent presque, l'AUTRE, qui ne se situe pas d'emblée dans le cercle
de ces relations, parce qu'il est lointain ou/et différent. Si l'on
remonte cette piste, ELOHA-EL, c'est L'AUTRE, et, par conséquent,
intrinsèquement, ELOHIM, c'est LES AUTRES. Autrement dit, à une
époque
extrêmement reculée, les hommes ont constaté la présence, sur la
Terre, d'une espèce d'êtres qui, pour eux, étaient LES AUTRES. Et
c'est alors que les Hébreux ont commencé d'élaborer la Bible, récit
de
l'expérience privilégiée qu'ils ont eue avec LES AUTRES. Avec
ELOHIM... C'est une première réponse à la question: d'où vient la
Bible?
IHVH le passé, présent dans le futur
Elohim est donc le nom, d'abord générique, par lequel les premiers
Hébreux désignent l'entité complexe qui les prend à parti, et dont
ils
vont noter les manifestations, pour en transmettre la mémoire. Un jour
- et c'est précisément l'une de ces manifestations -cette entité
leur
fait connaître son nom spécifique.
C'est une mise au point: - Vous m'appelez Elohim. Soit. Mais sachez
que, moi, je me nomme IHVH, et que ce nom indique mieux ma nature.
La révélation du nom IHVH intervient assez tard dans la chronologie
biblique. douze à treize siècles avant Jésus-Christ, croit-on. Elle
est relatée (au chapitre III du Livre de l'Exode) dans l'épisode
célèbre du buisson ardent, au cours duquel Moïse reçoit la mission
de
retourner en Egypte, pour délivrer le peuple hébreu, et le mettre en
marche vers la terre qui lui est promise. La scène se passe en plein
désert. Lisons-là dans la version Chouraqui, qui serre le texte
original hébreu au plus près. Moïse garde un troupeau "au mont de
l'Elohîm, au Horeb ". Notons que cet endroit où, d'après la Bible,
rien ne s'est encore produit, est déjà connu, on ne sait pourquoi,
comme étant" le mont de l'Elohîm "... Tout à coup, Moïse voit un
"roncier "qui brûle sans se consumer. De nos jours, personne ne
s'étonnerait d'un dispositif publicitaire au néon, fût-il isolé en
rase campagne. Mais peut-être le bosquet du mont de l'Elohim était-il
illuminé par autre chose qu'une puissante batterie de lampes
électriques... Moïse ne connaît pas d'autre éclairage que celui du
feu, et pas d'autre feu que celui qui brûle. Intrigué par le "prodige
", il s'approche. Et, du sein de la lumière aveuglante, il entend une
voix qui l'interpelle, qui lui interdit d'approcher davantage, et qui
se présente : "Moi-même, l'Elohîm de ton père, l'Elohîm d'Abraham,
l'Elohîm d'ls'hac, l'Elohîm de Ia'acob! ", avant de l'envoyer
affronter la redoutable puissance de Pharaon. Moïse est perplexe.
Voyons : cet Elohim dont les Hébreux ont gardé le souvenir ne leur a
plus donné signe de vie depuis quatre cents ans, depuis les
événements
relatés, pour nous, à la fin du Livre de la Genèse. Comment savoir
si
la voix qui sort du roncier est bien celle de l'ancien Elohim ?
Moïse demande, à son mystérieux interlocuteur, de s'identifier d'une
façon plus précise, afin que les Hébreux, qu'il devra convaincre de
le
suivre, reconnaissent celui qui l'envoie. Et c'est là (Exode III - 14,
15) que s'inscrit la révélation déterminante:
"Elohîm dit à Moshè : Ehiè asher èhiè ! - Je serai qui je serai.
Il
dit: "Ainsi diras-tu aux Bénéi Israël: 'Je serai, Ehiè, m 'a
envoyé
vers vous '. "Elohîm dit encore à Moshè: "Tu diras ainsi aux Bénéi
Israël: 'IHVH (surchargé Adonaï), l'Elohîm de vos pères, l'Elohîm
d'Abrahâm, l'Elohîm d'ls'hac et l'Elohîm de Ia'acob, m 'a envoyé
vers
vous '. Voilà mon nom en pérennité, voilà ma mémoration de cycle
en
cycle. ".
Treize versions françaises se livrent, sur le nom révélé, à un
festival de lapalissades surréalistes ou existentielles: "Je suis
celui qui suis "(Crampon, Jérusalem, Scofield), la même chose, mais
en
capitales (Ostervald, Darby, Maredsous), "Je suis qui je suis!
(Osty, Dhorme), "Je suis celui qui dit:JE SUIS "(Synodale), "Je suis
celui qui est "(Segond), "Je me révélerai être ce que je me
révélerai
être "(Monde nouveau - En capitales), "Je suis qui je serai "(T.O.B.),
"Je suis l'Etre invariable "(Kahn).
On doute que Moïse, et les Hébreux après lui, se soient contentés
d'une réponse désinvolte, et on doute que l'entité Elohim s'y soit
abaissée. En réalité, le nom que se donne Elohim est notre verbe
ETRE,
en hébreu HAYAH, conjugué au futur : EHIE, je serai, puis IHVH, il
sera. Cette forme de projection dans le futur peut surprendre. Mais il
faut savoir que la pensée hébraïque ne fonctionne pas comme la
nôtre.
Pour décomposer le temps, nous avons hérité, des grecs et des
latins,
la formule linéaire passé-présent-avenir. La pensée hébraïque ne
distingue que ce qui est terminé, achevé, et ce qui reste à faire ou
à
finir, le tout étant simultanément PRESENT. Ainsi, lorsque Elohim dit
"Je serai "signifie-t-il à Moïse que, tel il était pour Abraham,
Isaac
et Jacob des centaines d'années auparavant, tel il est resté
maintenant, et tel il demeurera dans l'avenir. C'est l'affirmation
d'une reprise dans la continuité : l'aventure déjà ancienne des
Hébreux avec Elohim va se poursuivre.