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antonia birnbaum

unread,
Nov 8, 2009, 10:40:28 AM11/8/09
to paris...@googlegroups.com
Y a-t-il des évènements de la vie intellectuelle?

"J'entends bien ce qui vaut à la vie intellectuelle tour à tour son excès
d'honneur et son indignité. La vie de bureau ou d'usine a ses horaires et ne
se donne pas pour plus qu'elle n'est. Dans ce qu'on nomme vie intellectuelle
règne au contraire la sensation qu'il y va de la pensée et que celle-ci est
toujours sur la brèche. C'est ce qui rend la vie intellectuelle si
fatigante. Elle est sans divertissement. Aller au théâtre ou lire le
journal, c'est encore être en service. C'est aussi ce qui la rend si
déraisonnable : tout doit s'y justifier. La promotion d'un livre doit être
l'avènement d'une pensée, la nomination d'un individu, la victoire de la
science ou de l'obscurantisme, de la liberté ou du totalitarisme. Les
intellectuels ne sont ni plus ni moins fous que les autres. Simplement leur
fonction, ou plutôt son indétermination les oblige à rationaliser,
c'est-à-dire à déraisonner sans cesse.

C'est pourquoi la vie intellectuelle est de toutes, la plus difficile à
interrompre. [Š] J'entends pas interruptions ces suspensions de la fiction
collective qui rendent chacun à son aventure intellectuelle propre, ces
coupures qui l'obligent à renoncer à écrire ce que cent autres écriraient
comme lui ou à penser ce que l'air du temps pense ou impense tout seul.
Chacun connaît ces évènements, toujours individuels, qui, de temps en temps,
de place en place, rappellent à chacun sa propre route. J"e me souviens par
exemple de cet après-midi de mai, au temps où se déchaînait l'une de ces
batailles intellectuelles qui sont censées faire époque. Ce jour-là, la
bibliothécaire m'a apporté le mince dossier de quelques lettres échangées,
un autre mois de mai, cent cinquante ans plus tôt, par un menuisier qui
racontait ses promenades philosophiques du dimanche et un carreleur qui
racontait ses semaines de vacance en utopie et j'ai compris que c'est de
cela que j'avais quelque chose à dire et non du débat philosophique du
temps: que c'était cela qui me revenait: inscrire la trace de ces vacances,
de cette interruption autre qui n'intéressait personne, qui n'était pas de
la philosophie pour les philosophes, de l'histoire pour des historiens, pas
de la politique pour des politiques... En bref le rien ou le presque rien
qui renvoie chacun à sa question: qui es-tu, toi qui parles? Que veux-tu
dire dont tu désires être le sujet?
[Š] Chacun peut se rappeler ainsi ces quelques évènements qui ont pour lui
interrompu la vie intellectuelle,c'est-à-dire la pensée sans tête. L'écart
de l'événement-68, c'est comme d'avoir été le maître événement ou le nom
propre de tous ces évènements. Ce n'est pas l'affaire des barricades ou des
titres militants. L'événement -68 a été, pour qui l'a voulu, la chance d'une
délégitimation de son discours, la possibilité d'abandonner la voie déjà
tracée de ceux qui savent pour partir à la recherche de ce qu'il avait, pour
son compte à dire. Il n'a d'événement qu'après coup, dans le chemin fait.
Certains n'ont pas eu besoin de ce nom propre, d'autres n'ont rien su faire
d'autre que de mettre du vin nouveau dans de vieilles outres. Mais la haine
de ce nom propre, elle, suffit à signaler la haine de la pensée, la volonté
de tous les aspirants à la direction de la vie intellectuelle, la volonté
qu'il ne se passe jamais rien, que ne s'arrête jamais nulle part la fiction
qui structure l'ordre social : il est interdit d'interrompre.

Il y eut autour de 1960 quelques personnes qui jetèrent un regard différent
sur le monde qui nous entourait, rendirent visibles des choses
imperceptibles, sensibles des choses différentes, étranges des choses qui
allaient de soi. [Š] Ces livres étaient des aventures intellectuelles, des
poèmes d'un genre nouveau qu'il eût sans doute fallu étudier et méditer
longtemps pour se préparer à en écrire d'autres, d'une autre sorte. Mais la
vie intellectuelle ne mange pas d'un si maigre pain. Il lui faut une tâche
pour l'époque, des mots d'ordre à la collectivité : nous savons maintenant,
il faut apprendre, notre époque doit, la tâche des années à venir est
de....Et les troupes se ralliaient aux mots d'ordre: apprendre à voire,
apprendre à lire, poser la question de la question, interroger le
questionnement, dévoiler, déconstruire, démystifier, décontextualiser, etc,
etc, ce fut la vie intellectuelle à la puissance N. [Š]


Nous savons tout cela - et que cela ne prouve rien. Les mauvais bergers
n'égarent que les moutons, et nul n'est tenu d'être mouton. S'égare celui
qui a peur de se conduire et croit que c'est là qu'il faut aller. Nul n'est
obligé de transformer une aventure intellectuelle- fût-ce la sienne - en
agence de voyages. J'entends dire que l'on revient, depuis quelque temps,
aux valeurs sûres : la morale, la liberté, le droit, la justice.... Je ne me
réjouis pas tant que d'autres de ce nouveau tour de la vie intellectuelle.
Ces mots ont besoin d'être aimés, donc raréfiés. Le jour où ils sont
nécessaires, mieux vaut ne pas les retrouver usés, démonétisés, cancérisés
par leur prolifération. Aussi ne suis-je pas rassuré de ce sérieux
instituteur qui se mêle aujourd'hui à l'ordinaire dissipation de la vie
intellectuelle. J'y vois la menace d'une double démonétisation. Je peux me
tromper. Mais pour ces mots dont l'amour fait effet, je me fie davantage à
ceux qui, par figure, en font l'usage rare et le prix plus élevé. Il est
sain que la vie intellectuelle bavarde autant qu'elle veut. Ce bavardage est
respectable. Il n'y a pas de liberté sans lui. Mais justement il doit se
respecter suffisamment pour ne pas se donner pour plus qu'il n'est, pour ne
pas vouloir être la voix de la liberté, ou bien de la justice ou de la
vérité. Celles-là n'ont pas de voix, mais des figures dont la garde demande
un peu moins de bruit. Je souhaite à la vie intellectuelle des années à
venir d'avoir meilleure opinion de sa frivolité.

Jacques Rancière

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