Mediapart : Badiou, le queer et le féminisme, un canular pris très au sérieux

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Guy NICOLAS

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Apr 1, 2016, 9:45:42 AM4/1/16
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Bonjour !

Pour information - Guy

Badiou, le queer et le féminisme, un canular pris très au sérieux

1 AVRIL 2016 | PAR NICOLAS CHEVASSUS-AU-LOUIS
En une trentaine de pages d'analyse d'un pseudo texte d'Alain Badiou, deux philosophes ont piégé une revue de philosophie. Ce pastiche entendait faire la preuve de « l’inanité de certaines élucubrations queer/féministes faites sous pavillon postmoderne ». C'est gagné et c'est drôle.

« Ontologie, neutralité et aspiration au (non-)être-queer. » Tel était le titre d’un article publié au début de l’année 2016 par la revue de philosophie en ligne Badiou Studies, signé par une certaine Benedetta Tripodi. Nous ignorons si cette dernière est queer, ou si elle le (non-)est, mais nous pouvons affirmer qu’elle non-est tout court, bref qu’elle n’existe pas. La trentaine de pages de son article (lire le texte paru dans les Badiou Studies (pdf, 366.0 kB)) n’est qu’un canular visant à tourner en ridicule l’obscurité de la philosophie d’Alain Badiou et de ses épigones. C’est ce que viennent de révéler ses véritables auteurs, les philosophes Philippe Huneman, directeur de recherche au CNRS et Anouk Barberousse, professeure à l’université Paris Sorbonne, dans un long article publié par les carnets Zilsel, un blog consacré à la recherche en sciences sociales.

Les thèses philosophiques que proposait Benedetta Tripodi dans son article ne manquaient pas d’ambition, du moins d’emphase. Il s’agissait notamment d’y démontrer que « le véritable sujet du féminisme est “le multiple” auquel le “compte-pour-un” posé en principe par la genrification de “la” femme renvoie négativement ». On y apprenait aussi, entre autres énoncés époustouflants, que « la non-philosophie est la vérité politique du non-genre, ou plus plus précisément que chacun in-existe à l’autre, le long d’un ruban de Möbius formant l’unité de la politique et de l’ontologie ». Énoncés abscons, intelligibles aux seuls spécialistes ? Ou énoncés ineptes, dépourvus de sens ? Tout le charme du canular est que ceux-ci ont été pris pour ceux-là.


badioump.jpg
badioucanular.pdf

emmanuel pehau

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Apr 1, 2016, 9:47:29 AM4/1/16
to paris...@googlegroups.com, Guy NICOLAS
T'as vérifié que c'était pas un poisson d'Avril ?


Le ven. j avr. PM à 3:45 PM, Guy NICOLAS
<guynic...@orange.fr> a écrit :
Alain Badiou © MP
Car c’est très sérieusement que les Badiou Studies ont accepté la proposition de communication que leur avait adressée Benedetta Tripodi, dans le cadre d’un numéro thématique intitulé « Vers un féminisme queer badiousien ». L’éditeur de la revue accuse réception le 26 octobre de l’article, puis envoie moins d’un mois plus tard l’article maquetté et mis en page. Seules quelques corrections mineures de forme et de langue ont été apportées. Comment a été mené le processus de révision par les pairs, qui fait qu’un manuscrit soumis à une publication savante est relu et critiqué par d’autres spécialistes du domaine qui en demandent de nouvelles versions jusqu’à ce qu’elles répondent à leurs objections ? Nos questions posées à ce sujet aux éditeurs des Badiou Studies sont restées sans réponse.

Ce n’est pas la première fois que des pastiches de travaux savants visent à dénoncer ce que leurs instigateurs tiennent pour des impostures intellectuelles. Un des canulars les plus fameux est l’œuvre du physicien américain Alan Sokal. En 1996, il parvient à publier dans la revue Social Text, publiée par la Duke University, un article volontairement inepte et truffé d’absurdités, notamment dans l’emploi de notions inspirées de la physique. S’ensuivent de longs, intenses et passionnants débats sur le relativisme, les rapports entre sciences exactes et humanités, ou encore le rôle de la métaphore dans la pensée. Plus récemment, les sociologues Manuel Quinon et Arnaud Saint-Martin, animateurs des carnets Zilsel où Benedetta Tripodi vient de faire son coming-out, ont mystifié la revue Sociétés en y publiant une parodie de ce qui s’y publie à longueur de colonnes, à savoir des textes purement rhétoriques, dénués de toute recherche de terrain, et citant plus qu’à son tour le créateur de la revue, Michel Maffesoli.



Le canular de Benedetta Tripodi a bien des points en commun avec ces deux prédécesseurs, et d’abord la même cible : le courant de pensée postmoderne, très représenté dans les universités américaines, dont les tétrarques sont Jacques Derrida, Michel Foucault, Gilles Deleuze et Jacques Lacan. Mais tous sont à présents décédés et Alain Badiou, à 79 ans, apparaît outre-Atlantique comme le dernier survivant de la French Theory. C’est du reste à cette aura qu’il doit d’être, comme il ne manque jamais de le rappeler, le philosophe français vivant le plus traduit et le plus commenté au monde. Une suffisance qui agace dans le monde philosophique français, au sein duquel Badiou n’est guère prisé. Philippe Huneman et Anouk Barberousse le reconnaissent : « L’unique ambition de notre petite plaisanterie était de déconstruire l’effet légitimant que cherche à atteindre la référence à l’audience philosophique internationale pour la pensée Badiou. »  

Sollicité, Alain Badiou n’a pas souhaité commenter les écrits de Benedetta Tripodi. Ils constituent cependant un remarquable manuel de rédaction d’un article postmoderne.« Il nous semble que là où le discours philosophique ordinaire fonctionne par concepts impliqués dans des arguments, ce type de discours fonctionne davantage par ce qu’on pourrait appeler aujourd’hui des tags. Sujet, sens, ontologie, neutre, genre, société, “non-quelque chose”, événement, etc., ne nomment pas tant quelque chose qu’ils indiquent qu’on est dans un type de discours où l’on va retrouver les positions, les valeurs et les engagements qui nous sont familiers », expliquent Philippe Huneman et Anouk Barberousse.

Tout cela n’est au fond qu’une affaire de pâtisserie enfantine. En guise de solide et de consistant, de farine et d’œufs, « l’événement » et l’ontologie badiousiens ; pour le beurre, qui lie le tout, « la biopolitique » et le « panopticon » (tellement plus chic en grec) de Foucault ; pour le sucre, de « la jouissance » à la Lacan ; et pour les arômes, à doses subtiles, le « supplément » de Derrida, et « le territoire » de Deleuze. Tous les clins d’œil, tous les signes de connivence, tous les mots clés de l’entre-soi postmoderne sont dans la prose de Benedetta Tripodi.

Alan Sokal, en son temps, et Benedetta Tripodi ont aussi en commun deux cibles secondaires. La première est la manie du courant postmoderne d’emprunter citations ou concepts aux sciences exactes, avec pour le moins peu de rigueur. Là où Sokal ciblait les usages de la physique quantique, Huneman et Barberousse s’attaquent à ceux des mathématiques, plus intimidantes encore, car Badiou aime dans son œuvre à s’y référer, sous l’œil dubitatif voire franchement critique des mathématiciens de profession. La seconde cible est un certain féminisme, qui se focalise sur de complexes élaborations théoriques relatives au genre au détriment des aspects très concrets de la domination masculine. De même que Sokal rappelait sans cesse à ses critiques qu’il était un homme de gauche, et qu’il l’avait démontré en partant enseigner dans le Nicaragua sandiniste, Huneman et Barberousse rappellent leur attachement à la défense du féminisme et des droits des homosexuels. Mais, disent-ils, « l’inanité de certaines élucubrations queer/féministes faites sous pavillon postmoderne » dessert « totalement la cause qu’ils prétendent défendre : personne de sérieux, au fond, ne pourrait être convaincu par une cause dont les avocats apparaissent comme des guignols. L’inégalité des sexes et les discriminations homophobes sont une affaire bien trop sérieuse pour la laisser à la verbosité pure ».

On aimerait que la réjouissante supercherie de Benedetta Tripodi puisse être le troisième et dernier acte d’une tragi-comédie intitulée la mort du postmodernisme. On n’y croit guère, cependant. Vingt ans après l’affaire Sokal, le postmodernisme se porte toujours aussi bien dans les campus américains et Michel Maffesoli continue à pérorer de tribunes en conférences. Le ridicule ne tue pas, c’est bien connu. Mais comme le concluent tant Benedetta Tripodi que ses créateurs, « il va maintenant falloir tirer les conséquences pratiques de ces études ».


Boîte noire :

Le 1er avril 2016 au matin, juste après la révélation de ce canular, le texte de Benedetta Tripodi a été retiré du site Badiou Studies, nous avons donc mis un PDF.

Dans le n°2 de La Revue du crieur, Nicolas Chevassus-au-Louis, pigiste à Mediapart, était revenu sur la carrière d'Alain Badiou dans une longue enquête intitulée Pourquoi Badiou est partoutLe n°3 de La Revue du crieur, créée par Mediapart et les éditions La Découverte est en vente depuis la mi-mars.


Guy NICOLAS

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Apr 1, 2016, 9:48:12 AM4/1/16
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Oups, non !

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Guy NICOLAS

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Apr 8, 2016, 8:37:36 AM4/8/16
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Bonjour !

Une suite au gag du 1er avril sur Mediapart  aujourd’hui dans Le Monde des Idées - Guy

Le Monde des Idées daté du 9 avril 2016

le réveil de la farce


Le 1er avril, Alain Badiou a fait les frais d'un canular. Grand classique de la vie intellectuelle, ce mode opératoire suscite de vives critiques 

Pourquoi un 1er  avril ? Sans doute parce qu'il s'agissait d'attraper un gros poisson. Rien moins que le philosophe français le plus lu et commenté au monde, star de l'université, icône de la gauche radicale : Alain Badiou. Ce jour-là, Anouk Barberousse et Philippe Huneman, respectivement professeure à la Sorbonne et directeur de recherche au CNRS, ont révélé être parvenus à faire publier un texte écrit de leur main, dénué de sens, dans une revue britannique en ligne, Badiou Studies, pourtant dotée d'une instance d'évaluation. Le fait que leur article, mimant une phraséologie nébuleuse et titré " Ontology, Neutrality and Strive for (non-)Being-Queer " (" Ontologie, neutralité et le désir de - ne pas - être-queer "), avec la signature d'une universitaire roumaine, ait été mis en ligne leur a inspiré un long et sérieux commentaire, disponible sur le site Carnet Zilsel. Ils y -dénoncent, sans ambages, la place du philosophe dans la pensée française, soulignant son " pouvoir académique " et son " arrogance constante "

Le lendemain, l'intéressé, qui se compare en effet aux plus grands philosophes, déclarait, sur Mediapart, être frappé par " l'ignorance totale de - son - œuvre que révèlent les manœuvres de deux ratés de la philosophie qui s'égarent dans leurs minuscules -machinations ". D'un côté, donc, des " sous-fifres " qui se prennent pour des justiciers ; de l'autre, un " philosophe comme un autre ", qui se fait passer pour un " maître " auprès d'un public " branché ". Les canulars ne sont pas drôles longtemps. Celui-ci, dans son mode opératoire comme dans sa véhémence, n'est pas sans rappeler l'affaire Sokal et Bricmont, qui -déchaîna les passions il y a vingt ans : en  1996, le physicien américain Alan Sokal parvenait à faire publier un article parodique dans Social Text, une revue d'études culturelles (ce que les Anglo-Saxons désignent sous le nom de " cultural studies ") postmoderne ; un an plus tard, il signait, avec son collègue belge Jean Bricmont, un livre attaquant, par un florilège de citations, l'usage indu de concepts scientifiques par des philosophes français, considérés comme des " imposteurs ". Y étaient épinglés, entre autres, Lacan, Derrida, Deleuze, Debray, Kristeva, Latour… et, en quelque sorte, toutes les sciences non " dures ".

Bien que cette fois l'attaque vienne de la philosophie et porte sur un philosophe, le parallèle se présente immédiatement à l'esprit : " Cela arrive dès que quelqu'un est devenu célèbre aux Etats-Unis. Ce sont toujours des scientistes, des esprits jaloux, qui se font passer pour des experts. Le canular, c'est le contraire de la critique. C'est l'évitement ", assène l'historienne de la psychanalyse Elisabeth Roudinesco, qui a signé un dialogue sur Lacan avec Alain Badiou (Jacques Lacan, passé présent, Seuil, 2012). Les auteurs du canular se défendent d'avoir voulu faire un remake de l'affaire Sokal et Bricmont. Pour eux, cette " farce " doit montrer comment opère la force de séduction du philosophe, qui puise, alors que sa pensée n'a elle-même rien de postmoderne, dans les discours à la rhétorique oiseuse issus de cette mode des " cultural studies ". La critique porte, pour eux, sur la manière dont Alain Badiou construit sa réputation et exporte ses -livres, même si leur texte nourrit, en sourdine, le doute sur la compétence intrinsèque du personnage (comparé à des " philosophes bien plus médiatiques comme -Michel Onfray ou Luc Ferry ", il serait totalement - " incompréhensible ").

C'est en tout cas dans une école où Alain Badiou a été élève et longtemps professeur que le mot et le genre du " canular " ont été inventés : l'Ecole normale supérieure (ENS) de la rue d'Ulm. Cela y fut même une tradition très vivace, avant de s'exporter hors les murs. En 2015, une autre figure du monde académique en faisait les frais. La revue -Sociétés acceptait un article inspiré de l'œuvre du -sociologue Michel Maffesoli, " Automobilités postmodernes : quand l'Autolib' fait sensation à Paris ", une parodie rédigée par Arnaud Saint-Martin. Ce jeune universitaire reconnaît au canular le formidable pouvoir de relancer la critique " par l'éclat de rire ". C'est sur le site qu'il a cofondé en  2013, le Carnet Zilsel, qu'a été publié le texte contre Alain Badiou - nettement moins amusant, on peut le regretter, que cette analyse burlesque de l'Autolib'.

"  L'article mime une mauvaise -copie d'étudiant, remarque le philosophe Elie During, maître de conférences à l'université Paris-Ouest. En France sa parution aurait été beaucoup plus difficile, car il n'existe pas un tel relâchement des standards académiques. Ça a pu réussir parce qu'ils s'adressaient au monde anglo-saxon. " Par ailleurs, la charge n'a-t-elle pas quelque chose du coup de force ? " Les textes difficiles chez Badiou ne concernent pas 90  % de sa production, constituée -essentiellement de cours refondus en livres. C'est un des philosophes les plus clairs qui soient. Quand il présente une idée, il est capable de la formuler dans une langue extrêmement transmissible. Ses cours d'agrégation étaient très courus ". Du reste, les lecteurs du libelle qui le fit connaître du grand public, De quoi Sarkozy est-il le nom ? (Lignes, 2007), vendu à 60 000  exemplaires, ne diront pas autre chose.

C'est précisément ce type d'incursion hors de l'université que reprochent les deux auteurs à Alain -Badiou : profitant d'une célébrité construite, selon eux, de manière illégitime sur une œuvre absconse, il s'installerait comme " la " figure critique de gauche. Badiou prospère, dénoncent-ils, dans la " zone -médiane, stratégiquement cruciale " qui inclut " l'édition, l'organisation de séminaires et de conférences -extra/para/crypto-académiques ne délivrant aucun diplôme " et se complète par d'" innombrables publications de livres par an, d'apparitions dans les théâtres, sur les plateaux, etc. " C'est là sans doute le point le plus intéressant de leur critique. Badiou a tous les titres universitaires voulus et occupe néanmoins un autre terrain. Pour Anouk Barberousse et Philippe Huneman, seule l'université serait à même de valider la qualité d'une œuvre. Cela laisse Elie During perplexe : " On ne sait pas bien ce qui est visé, au-delà de Badiou, qui semble un prétexte. Il y a une mise en garde adressée à tout le champ philosophique français. "

Elisabeth Roudinesco déplore que l'on veuille " tout régenter avec des méthodes inacceptables ". L'enjeu souterrain a trait en effet à une question de périmètre : peut-on faire de la (bonne) philosophie hors de l'institution académique ? Vaste débat. Hélas, la seule certitude en ce domaine consiste en son contre-pied : les scrupules universitaires ne préservent aucunement de la nullité. Même le philosophe Pascal Engel, dans un post de blog très favorable à la mystification, s'interroge : " Nous ricanons, et nous nous rengorgeons de notre sérieux académique face à ces épisodes. Mais sommes-nous sûrs d'être si immunes ? " Un canular est toujours à double tranchant.

Au-delà de ces délicates questions de légitimité, il s'agit de porter le fer contre un certain mode d'intervention dans le débat public. " Certains philosophes ont des choses à dire, mais cela doit se faire à partir de leur expertise, pas au nom d'une aura acquise par des moyens contestables ", assure Philippe Huneman. C'est une façon de concevoir le rôle et la place du philosophe dans la cité. Une parmi d'autresExiste-t-il de " grands philosophes " capables de proposer une vision du monde ? On devine que ce courant défend l'idée contraire, un savoir spécifique, appuyé sur l'enquête. Arnaud Saint-Martin, confrère en canular, veut réhabiliter l'expertise, " qui n'est pas un gros mot " : " Par les temps qui courent, nous avons besoin de paroles robustes. "

Le Carnet Zilsel deviendra en 2017 une -revue publiée par les Editions du Croquant, engagées à gauche. Afin, notamment, de dénoncer tous " les gourous qui font écran à une production intéressante " et de la faire mieux connaître. L'affaire du canular -serait-elle -l'offensive d'un courant de la gauche radicale contre un autre ? Ses auteurs avouent être exaspérés par l'aura spectaculaire de Badiou auprès des étudiants. " Si c'était juste sa personne et sa philosophie, on s'en moquerait, mais ça attire les jeunes ", ajoute -Huneman. La morale du canular ? Petits et gros poissons nagent dans un beau panier de crabes.

Julie Clarini



Guy NICOLAS

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May 31, 2016, 4:36:11 PM5/31/16
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Bonsoir !

Nouvelle tribune à paraitre dans Libération de demain - Guy



Canulars académiques, les «maîtres à penser» démasqués


Depuis «l’affaire Sokal» en 1996, la publication d’un faux énorme dans une revue, afin de dénoncer le manque de sérieux d’un courant ou d’un auteur, est devenue fréquente. Dernière victime en date : le philosophe Alain Badiou. Plusieurs auteurs de canulars plaident ici pour ce mode transgressif.

Le 1er avril, deux d’entre nous (Barberousse et Huneman) révélaient comment ils étaient parvenus à publier un article au titre pompeux, «Ontologie, neutralité et désir de (ne pas) être queer», dans un numéro de la revue Badiou Studies tout entier consacré à la recherche d’un «féminisme queer badiousien». Signée par une philosophe imaginaire, Benedetta Tripodi, cette prose déroule, sur 23 pages dénuées de sens, des variations sur le lexique et les thèmes du philosophe français Alain Badiou. Et cela a suffi à convaincre le comité éditorial… dont Badiou fait partie. Cette petite farce, accompagnée de sa révélation dans le Carnet Zilsel, n’avait d’autre but que de revenir de manière critique sur l’étonnant succès d’une philosophie absconse, s’autorisant de doctes incursions dans les mathématiques afin d’asséner ses vérités destinales. Mais tout le monde n’a pas ri. A commencer par Badiou, qui tançait dès le lendemain «deux sous-fifres de la philosophie académique» se perdant «dans leurs minuscules machinations»(Mediapart, 2 avril). Dans sa défense du philosophe, la psychanalyste Elisabeth Roudinesco estime que «le canular, c’est le contraire de la critique. C’est l’évitement» (le Monde, 9 avril). Et de déplorer que les auteurs veuillent «tout régenter avec des méthodes inacceptables». Rien que ça. Il nous paraît donc nécessaire, en réponse, d’expliciter le rôle positif que le canular peut jouer dans les débats intellectuels.

Flash-back

Il y a tout juste vingt ans, l’un d’entre nous (Sokal) réussit à publier dans une revue américaine de cultural studies un article sur les implications politiques - prétendument subversives - de la gravitation quantique. La parodie, truffée de citations des plus grands maîtres à penser «postmodernes», français pour la plupart (Derrida, Lacan, Deleuze, Guattari, Irigaray, Virilio, etc.), fit grand bruit des deux côtés de l’Atlantique, à tel point qu’elle devint une «affaire». L’an passé, deux d’entre nous (Quinon et Saint-Martin) reprirent la tactique en insérant, sous le pseudonyme de Jean-Pierre Tremblay, une étude bidon sur les «Automobilités postmodernes» symbolisées par le service Autolib, dans la revue Sociétés, alors dirigée par le très médiatique sociologue Michel Maffesoli (le Monde, 18 mars 2015). L’article parodiait jusqu’à l’absurde le style ainsi que la vision du monde moralisatrice promus par la «sociologie» maffesolienne. L’un et l’autre de ces canulars ont été vite suivis d’un effort d’explication de texte, moins drôle à lire sans doute, mais néanmoins essentiel (1) : passé l’éclat de rire, venait le temps de la critique argumentée des non-sens, trivialités ou généralisations fallacieuses répertoriés, comme de leur dimension prétendument transgressive.

Sokal 1996, Tremblay 2015 et Tripodi 2016

Trois cuvées de canular, trois polémiques d’intensité variable. Mais quels étaient nos buts communs ? Il est certes amusant de lancer un canular dans la mare académique, mais cela ne suffit pas. Le canular est l’amorce d’une réflexion plus serrée visant à démonter, par l’analyse, les prétentions intellectuelles et morales de soi-disant «grands penseurs». On peut toujours s’épuiser, comme le font certains détracteurs, à spéculer sur les intentions conscientes ou inconscientes des auteurs du pastiche, au lieu de considérer l’évidence : la satire, c’est une sorte de pied-de-biche à utiliser pour fracturer des coffres-forts spéculatifs. Quand les auteurs ciblés non seulement se soustraient à la discussion critique, mais en plus font tout pour cadenasser leurs pensées, le canular reste une arme légitime et efficace pour ouvrir un débat. Comme il le fut naguère pour Jonathan Swift, dynamitant la politique coloniale anglaise en Irlande dans son pamphlet anonyme, Modeste Proposition (1729). Le canular et l’explication qui l’accompagne, c’est donc tout le contraire de «l’évitement». La publication du pastiche soulève par ailleurs une question inquiétante : si les disciples et le maître lui-même ne savent pas faire le lien entre sa propre pensée et de purs non-sens délibérés, qui peut bien le faire ?

Lorsque la foutaise s’échange sur le «marché des idées»

En 1996, les auteurs épinglés par Sokal participaient, certes, d’une «zone médiane» (journalistique, politique, éditoriale, artistique) entre l’université et le monde non-universitaire. Mais cette zone restait cantonnée à l’écrit, ainsi qu’à la temporalité lente liée à la publication. En 2016, Badiou, Maffesoli ou d’autres s’expriment via Internet, et les réseaux sociaux réagissent dans la seconde qui suit. Ils sont cités à la va-vite dans une foule de revues et de blogs, qui ne s’encombrent pas de critères déontologiques et scientifiques. Des communautés se forment en quelques clics. L’argumentation s’éclipse au profit de l’intuition édifiante ou de l’idée provocante, fussent-elles indigentes sur le plan de leurs fondements empiriques, de leur cohérence logique et de leurs prolongements politiques. Les médias en mal de «débats d’idées» et de «signaux faibles» (d’ordre «sociétal», comme il se doit) en tirent profit, et l’offre intellectuelle se trouve stimulée par une demande et des moyens de diffusion inédits.

Ce que le philosophe américain Harry Frankfurt appelle le bullshit (qui peut être traduit par «foutaise»), c’est-à-dire du baratin dont l’énonciateur désinvolte se moque de savoir s’il est vrai - ou tout simplement pourvu de sens - devient ainsi une marchandise comme une autre, à écouler et à exporter. Qu’il s’agisse d’un Lacan se référant hier à la topologie mathématique pour «éclairer» l’inconscient, d’un Maffesoli nous expliquant, en grande pompe, le mouvement Nuit debout par un désir latent de «copulation mystique», ou encore d’un Badiou analysant les attentats du 13 Novembre par «la frustration d’un désir d’Occident» et l’éclipse de «l’hypothèse communiste», toutes ces spéculations, certes piquantes et plus ou moins iconoclastes, ne signifient néanmoins rien de précis ni ne s’appuient sur une véritable argumentation. Au plus valent-elles comme dogme, où il faut d’abord croire, pour ensuite savoir. Mais ce n’est pas parce qu’elle prend le ton sentencieux d’un grand professeur ou qu’elle s’énonce dans les colonnes d’un quotidien prestigieux que la foutaise cesse d’être de la foutaise.

Vecteurs idéologiques et moralisateurs, ces «maîtres» à découper le réel à la serpe en suivant le patron étroit de leurs propres lubies sont les rouages, parmi d’autres, de modes de production intellectuelle qui vont de l’artisanat de la secte philosophique avec sa relation maître disciple, jusqu’à l’industrie cultuelle de la pensée postsubversive, version Web 2.0. Pensée qui instaure parfois le «maître» en consultant financièrement performant : rappelons que la «sociologie» de Maffesoli - lequel dispose de sa propre société de consulting - est fort prisée dans certaines branches du marketing. La foutaise est peut-être plus séduisante que les recherches documentées, elle donne l’impression de comprendre tout en offrant un semblant de «profondeur», mais elle n’a de «pensée» que le nom autoattribué. Non seulement ces baratins pseudo-savants n’éclairent en rien la réalité, mais ils la voilent, alors que face à la complexité et à la rapidité des changements contemporains, nous avons besoin de descriptions et d’analyses aussi crédibles que précises du monde.

La leçon la plus déstabilisante des polémiques soulevées par les canulars concerne la mise au jour du fonctionnement du marché des idées contemporain. Rien n’y fait : malgré toutes les critiques argumentées, les maîtres à penser peuvent encore compter sur leurs admirateurs zélés, en manque d’idées à la fois simples et pittoresques afin de donner sens à leur monde. Pourtant, il n’est pas de fatalité. Tant que ces dogmatismes survendus proliféreront dans un monde universitaire toujours plus poreux, et tant que leurs auteurs trouveront une audience, même captive et naïve, en France comme ailleurs, des Sokal, Tremblay ou Tripodi se présenteront pour tendre aux gourous savants un miroir facétieux en forme de canular, afin que ces derniers, leurs disciples et leurs relais médiatiques, économiques ou politiques puissent contempler, dans la copie de leur prose, toute la faiblesse et le ridicule que l’original contient.

(1) Impostures intellectuelles, d’Alan Sokal et Jean Bricmont, éd. Odile Jacob, 1997 ; «le Maffesolisme, une "sociologie" en roue libre. Démonstration par l’absurde», de Manuel Quinon et Arnaud Saint-Martin, Carnet Zilsel, 7 mars 2015 ; «Un "philosophe français" label rouge. Relecture tripodienne d’Alain Badiou», d’Anouk Barberousse et Philippe Huneman, Carnet Zilsel, 1er avril 2016.


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