Puisque nous examinons la signification profonde du plongeon dans le « Saut de Leucade », il est temps de signaler un autre lien avec l’histoire de Céyx et de l’alcyon.
D’après une scholie d’Aratos, on connaît un fragment d’Archiloque (milieu du VIIe siècle av. J.-C., fragment n° 45, texte et traduction de F. Lasserre et A. Bonnard, Les Belles lettres, 1958, p. 18) :
“(…) corneille transportée (de plaisir) …telle que l’alcyon (kérylos), sur la roche du promontoire, elle battait des ailes et prenait son vol”
A. Bonnard en propose une interprétation : « si l’on songe à l’usage abondant que la satire d’Archiloque fait de traits empruntés au monde animal, on doutera peu qu’il s’agisse dans ce passage non seulement d’oiseaux, mais d’une femme emportée par le plaisir des sens ».
Appliqué à l’alcyon et à son mâle probable, le kérylos, on y retrouve les mêmes thèmes que ceux du « saut de la Roche de Leucade », tels qu’on les a vus chez Anacréon, ou à propos de Sappho : l’oiseau, l’envol depuis le haut d’un promontoire rocheux, une certaine ivresse liée à la sexualité.
L’alcyon (femelle) passait pour indéfectiblement attaché à son mâle (le kérylos), jusqu’à l’assister quand il vole, voire même le porter sur ses ailes. Voici quelques textes :
– un célèbre fragment (n°90 dans l’édition de Cl. Calame, Rome, 1983) d’Alcman , (VIIe siècle av. J.-C.), qui ne nous est connu que par une citation d’Antigone de Caryste (IIIe siècle av. J.-C.), auteur probable d’un Περὶ ζᾡων – Sur les animaux, dont des extraits auraient été intégrés dans une compilation byzantine du Xe siècle, l’ Ἱστοριῶν παραδόξων συναγωγή, ou Recueil d’histoires paradoxales. C’est dans la première partie de cette compilation (mirabilia de animalibus, 23), que se trouve le fragment d’Antigone de Caryste (n° 54B dans l’édition de T. Dorandi, Antigone de Caryste, Fragments, Paris, 2002), citant lui-même Alcman ! (On le voit : le parcours est compliqué, et cela peut expliquer toutes les polémiques suscitées par ce texte miraculeusement parvenu jusqu’à nous). Antigone de Caryste :
« Les alcyons mâles sont appelés céryloi ; lorsque, sous l’effet de la vieillesse, ils perdent leurs forces et qu’ils ne peuvent plus voler, les femelles les transportent sur leurs ailes. Les vers d’Alcman s’accordent avec cette tradition : il dit, en effet, que rendu faible par la vieillesse et ne pouvant plus participer aux danses et aux bals des jeunes filles :
‘Mes jambes, jeunes filles qui, de votre voix de miel, proférez un chant sacré, ne peuvent plus me porter. Ah oui ! Si seulement je pouvais être un cérylos qui en compagnie des alcyons vole sur la crête fleurie de la vague, d’un cœur ferme, oiseau sacré, moiré comme la mer’. »
Le problème est que l’interprétation des vers d’Alcman par Antigone de Caryste a été vivement contestée. Comme l’écrit C. Calame :
Il est certain que dans les différents passages d’auteurs plus tardifs où l’image du vol de l’alcyon est reprise (…), on ne trouve aucune allusion à l’histoire racontée par Antigone de Caryste ; ces passages contiennent simplement une référence au fait que les alcyons parviennent à entraîner d’autres oiseaux ou personnes dans leur vol au-dessus des vagues.
Claude Calame cite à ce titre entre autres :
Élien (Histoire des animaux, V, 48 et VII, 17) :
“L’alcyon et le « kéryle » s’aiment d’un amour partagé. (…) Le kéryle et l’alcyon ont des habitudes de vie semblables et vivent ensemble (lacune). Lorsque (les kéryles) sont affaiblis par l’âge, les alcyons les prennent sur leur dos et les promènent sur leurs plumes dites médianes.”
[...]
et patati et potatoe ...
bon dimanche
jean-luc saint-marc