Chroniques : 48 heures en Enfer
Mardi 12 janvier 2010
Vers 14:00 heures, je signe le contrat de location de mes bureaux situés aux deux derniers étages de ma résidence à Bourdon. Je mets le chèque dans mon portefeuille. Il fait un temps merveilleux. Le lendemain, j’attends la visite de gendarmes de la MINUSTAH qui viennent voir le studio que je loue en rez-de-jardin de la même résidence. Tout cela est de bon augure.
A 16:00 je reçois un appel me rappelant que la réunion de 17:00 à Pétionville est confirmée. J’étais persuadé qu’elle était à 18:00. Juste le temps de me doucher. Je quitte la maison à 16:30, convaincu que, à cause des embouteillages, je serai en retard.
16:45 : je viens de dépasser le Juvénat des Frères. L’intensité du trafic me convainc que je serai certainement en retard. Je regarde une énième fois ma montre tout en continuant d’écouter RFI… et soudain c’est l’enfer !
Ma tête commence par heurter le plafond de ma voiture, puis je suis balloté comme un bouchon sur une mer démontée avant d’être projeté sur la portière où ma tête heurte cette fois-ci la vitre latérale. Je comprends très vite qu’il s’agit d’un tremblement de terre d’une exceptionnelle violence. La confirmation arrive après quelques secondes : je vois s’écrouler quatre maisons l’une après l’autre ; des nuages de poussière s’élèvent un peu partout ; les gens courent dans tous les sens, affolés ; certains tombent lourdement au sol, d’autres se couchent ou tombent à genou.
Après les 58 secondes officiellement enregistrées, mais qui m’ont paru une éternité, un silence et un calme de mort. A croire que les gens avaient peur de réveiller le monstre ! Une femme s’échappe de sa maison effondrée en petite culotte ; elle court sans savoir où elle va ; noire, elle est devenue blanche de poussière.
Je réalise alors que ma voiture – un lourd tout terrain – a été entraînée jusqu’au côté gauche de la chaussée. Ce qui était, il y a peu, un simple embouteillage, ressemble maintenant à un amoncellement confus de voitures dans tous les sens.
Les premiers blessés apparaissent, hagards ou implorant, muets ou hurlant. Les nuages de poussière commencent à se dissiper ; la chaussée est noire de monde qui courent dans tous les sens.
Je me précipite sur mon cellulaire et j’appelle New York. C’est ma belle-mère qui répond. Elle semble heureuse de m’entendre. Je lui dis simplement que dans les minutes qui suivent Haïti va faire la une de tous les journaux, qu’il s’agit d’un tremblement de terre extrêmement grave, mais que je suis sain et sauf. Puis j’essaye Paris : ça ne passe pas ! J’appelle alors Archille : il est choqué mais vivant, ainsi que tous les gens de la maison ; seule la petite Judeline a été légèrement blessée ; le quartier est détruit et ma maison est gravement atteinte. Je lui dis que j’essaye de rentrer. Je parle alors à Jean-Henry qui me dit qu’il est très inquiet pour Camille. C’est la dernière personne que j’arrive à appeler. Pour tous les autres : Rachel et Pim, Daniel, Brebis, Camille, Allison et quelques autres, ça ne passe pas. Pendant les 48 heures qui vont suivre jusqu’à mon évacuation par les autorités françaises, j’ai pu recevoir quelques rares appels, mais je n’ai pu en placer aucun.
Au « flash » de 17:00, RFI annonce : « Tremblement de terre de forte intensité en Haïti »
Lentement, de manière très gauche, la circulation automobile reprend. Mais bientôt c’est l’anarchie la plus totale. En allant vers la route du Canapé-Vert, passée l’entrée de l’hôtel El Rancho, mon regard tombe sur une scène d’horreur totale : les cinq étages de l’hôpital sont réduits à une masse informe de décombres. Aucun signe de vie. Les larmes me troublent la vue, d’autant plus que quelques mois auparavant j’y avais amené la petite Judeline pour une évaluation psychologique.
Quelques instants plus tard, mon téléphone sonne : c’est ma femme, Géralde, qui appelle de New York. Elle n’a sans doute pas encore pris la mesure de la catastrophe, mais elle est à la fois soulagée de me savoir en vie, et angoissée à l’idée de ce qu’elle va sans doute apprendre au fil des heures. Je lui dis que j’essaye de regagner la maison et que je l’appellerai alors pour lui décrire la situation, mais que je n’ai pas grand espoir, compte tenu de ce qu’Archille avait eu le temps de me dire.
Un peu plus loin, on me dit que la route du Canapé-Vert est coupée par un éboulement. Je fais demi-tour et essaye de repartir vers la Panaméricaine, mais il m’apparaît rapidement qu’il est inutile d’essayer de passer en voiture. Il faut trouver un endroit sûr où l’abandonner. Le Ritz Kinam n’est pas trop loin. J’arrive à me faufiler et trouve barrière close et garde armé. Je descends lui parler : il a reçu l’ordre de ne laisser entrer personne. Quelques mots de simple bon sens suffisent à le convaincre de nous laisser passer ; il refermera la barrière lorsque le parking sera plein.
Commence alors la lente et pénible marche vers Bourdon. Entre-temps, la nuit est tombée. Elle est sans lune. Seules brillent par intervalles les lampes de certains téléphones cellulaires. La foule est innombrable, ainsi que les obstacles : arbres abattus, murs de clôture effondrés, éboulements divers et toutes les 10 ou 15 minutes, des répliques plus ou moins fortes du tremblement de terre.
Géralde arrive encore à m’appeler. Je lui redis ce que je lui avais déjà dit, à savoir que je l’appellerai dès que j’aurai vu la maison. Je ne pourrai pas le faire et elle non plus ne pourra plus passer, laissant ainsi la porte ouverte à toutes les angoisses et au début de son propre cauchemar.
En passant devant la résidence de l’ambassade de France, un gendarme français, après m’avoir identifié, me demande d’entrer me réfugier à l’ambassade. Je lui dis que je dois d’abord aller prendre des nouvelles de mes gens et de la maison. Il me dit de ne pas tarder.
Quelques minutes plus tard, j’arrive au réservoir de Bourdon où Archille m’attend. Je constate que la plupart des maisons sont totalement détruites. Je demande à Archille comment est la nôtre : son silence est plus éloquent qu’un long discours.
Nous empruntons la petite voie intérieure, parallèle à la John Brown, qui mène à la Maison. Elle est jonchée d’arbres abattus, de murs de clôture effondrés. Nous progressons avec difficulté. L’hôtel Villa Saint-Louis ne semble pas trop touché. Ce n’est en fait qu’une illusion : seuls les murs périphériques tiennent encore debout, tout le centre est effondré. En passant devant l’entrée j’entends des coups frappés sur du métal. Il s’agit de deux gardes de sécurité qui tentent ainsi de signaler leur présence. Ils sont prisonniers sous les décombres et personne n‘a les outils qu’il faut pour leur venir en aide.
Le lendemain, ils ne frappaient plus.
La maison Talamas est totalement détruite, ainsi que la maison Chalmers sous les décombres de laquelle se trouve la grand-mère, tuée sur le coup. En face, la maison Séjourné, récemment rénovée, est sérieusement atteinte. Quand j’arrive devant ma maison, elle semble avoir tenu le coup. Ce n’est, là aussi, qu’une illusion : une pichenette suffirait à la faire s’écrouler. A côté, la Pension Sendral n’est qu’un monceau de ruines ; la maison inachevée de Milo est par terre. La résidence de Joe Saint-Louis est partiellement effondrée. Je ne vais pas plus loin.
Nous restons un bon moment à parler avec Archille, Mélius, Pierre-Richard, Maxo, Jules, la grand-mère, Wilda et quelques autres personnes que je ne connais que de vue. Mélius me raconte qu’au moment du choc il était sur la terrasse. Il franchit la balustrade d’un bond et se retrouve un étage plus bas dans le jardin. Il entend les cris de la petite Judeline, sa fille. Il se précipite, l’attrape et, avant de sortir dans la rue, a le réflexe, ô combien brillant ! de couper le gaz ainsi que l’alimentation électrique de la pompe à eau.
Ce soir, ils dormiront à la belle étoile. Je ne sais pas encore que ce sera aussi mon cas.
Je reprends le chemin de l’ambassade. Heureusement j’ai ma carte consulaire dans mon portefeuille car le gendarme français n’est plus là. On me laisse passer. Mes jambes ont du mal à me porter. La voie qui mène à la résidence me paraît interminable, longue, sinueuse et en pente. Arrivé au sommet, je constate que l’immeuble n’est plus qu’un grand corps disloqué et que le tiers arrière est effondré. Il n’y a ni eau courante, ni électricité, et les génératrices sont sous les décombres. Nous sommes une cinquantaine. Il y a des bouteilles d’eau, heureusement, car je me sens déshydraté. Il y a peu à manger, mais ce n’est pas grave : je n’ai pas faim.
On nous dit de nous installer sur la pelouse. Quelques coussins et matelas sont apportés, des dessus de chaises longues, quelques draps et couvertures. Le ciel est menaçant. Nous craignons tous qu’il ne se mette à pleuvoir.
Je demande au personnel de l’ambassade et aux gendarmes en particulier s’ils ont des moyens de communiquer, radio ou téléphone. Hélas ! tous les systèmes sont en panne. Ils ne savent pas quand ils pourront être réparés : pour l’instant, ils ne peuvent ni appeler, ni être appelés.
Tout le monde parle à voix basse, comme s’il fallait à tout prix éviter de réveiller le monstre ! Bientôt, épuisés, écrasés par l’ampleur de la tragédie, hagards, nous nous couchons et tâchons de trouver le sommeil. Les mille images qui s’entrechoquent dans nos têtes, les attaques incessantes des moustiques, les répliques qui nous secouent et font trembler les tôles froissées et gronder le corps de la résidence, le froid – certes relatif, mais en Haïti entre 20° et 22° c’est froid ! – font que personne ne dort vraiment.
Mercredi 13 janvier 2010
Avant même le lever du jour j’entends les premiers murmures de mes voisins. Il fait encore froid. Les corps sont ankylosés par une nuit sur la dure et le manque de sommeil. Tout le monde a hâte que le soleil se lève. On se regarde, on se salue, on découvre qui est là… et qui manque ! On découvre également l’étendue des dommages qu’à subi cette splendide résidence qu’était « le Manoir des Lauriers ». On apprend aussi que la chancellerie, au Champ-de-Mars, est partiellement effondrée mais que l’ambassadeur est sain et sauf. Il s’est réfugié dans des bureaux annexes qui, eux, ont résisté. C’est de là qu’il tente de diriger les opérations. Il doit passer nous voir dans la matinée.
Entre-temps, chacun s’enquiert du sort du voisin : « Où étiez-vous au moment du choc ? Avez-vous été blessé ? Votre maison a-t-elle souffert ? Que comptez-vous faire ? Qu’est-ce que vous avez comme téléphone : à ce qu’il paraît, seul « Voilà » marche encore ; Digicel et les autres ne donnent rien ! Désolé, j’ai un « Voilà »… et je n’arrive pas à passer. »
Cette impossibilité à communiquer commence à m’angoisser sérieusement. Je veux surtout reparler à ma femme à New York et rassurer ma fille à Paris. Mais seul le bouche à oreille fonctionne. « On dit que le Palais National s’est effondré, ainsi que la DGI et le Palais des Ministères ». « La Cathédrale n’est qu’un monceau de ruines et Monseigneur Miot est mort ». « L’hôtel Montana ! » « L’état-major de la MINUSTAH est décapité : l’hôtel Christopher s’est totalement effondré et les a ensevelis »
L’ambassadeur arrive enfin. Il est livide. Il parle des secours qui commencent à s’organiser. Il confirme que la chancellerie est détruite ; l’hôtel Montana et l’hôtel Christopher. Par contre le Lycée français est quasiment intact. Des professeurs et des élèves doivent nous rejoindre dans la matinée en passant par la rue Marcadieu, car l’escalier qui relie l’ambassade et le lycée est impraticable. On va recevoir d’autres bouteilles d’eau et de quoi manger. Ceux qui souhaitent être rapatriés vont pouvoir l’être. Un premier avion sanitaire est attendu qui doit emmener en priorité les blessés. Heureusement, l’aéroport est toujours fonctionnel. Soudain, il s’arrête, incapable de continuer. Après quelques secondes interminables, il arrive à murmurer : « C’est dur ! »
Les gens continuent à arriver. Bientôt on est plus d’une centaine. J’informe le chef de la sécurité que je quitte l’ambassade pour me rendre chez moi. Il me dit d’être prudent.
En plein jour, le spectacle est hallucinant. J’aperçois les premiers morts : une jeune femme est étendue sur le dos, en sous-vêtements, couverte de poussière ; partout des gens blessés ou hagards qui semblent pressés de n’aller nulle part ! Pas un visage qui ne traduise l’angoisse ; pas un sourire chez ce peuple qui aime tant rire. Le mur du PNUD s’est effondré écrasant un bus. Personne ne peut dire s’il y a des passagers à l’intérieur. En contrebas de la route, côté gauche, aucune maison n’a résisté. Des équipes se sont formées qui tentent d’évacuer les morts et les blessés des décombres : ils n’ont que leurs mains pour travailler.
Arrivé dans mon quartier, je prends conscience de l’étendu des dégâts. En descendant vers l’hôtel Villa Saint-Louis, je constate que 50% des maisons sont à terre et les autres sont sérieusement endommagées. L’hôtel lui-même n’est plus qu’une immense coquille vide : les murs périphériques tiennent encore debout mais tout le centre s’est effondré. J’escalade l’enchevêtrement de blocs et de fils électriques qui barrent la route devant la maison Chalmers. Un peu plus haut, j’aperçois les jambes de la grand-mère qui dépassent des décombres.
Il y a rassemblement sur le parking devant la maison. Chacun y va de sa petite histoire. Archille et Wilda sont partis aux nouvelles, qui à la recherche d’une sœur, d’une mère ou d’une tante. J’examine la bâtisse : elle est toute tordue, mais elle tient encore debout. Je m’approche : tout un pan du garage s’est effondré. La porte d’entrée est grande ouverte. A l’évidence elle ne pourra pas se refermer car le chambranle est incliné vers l’arrière : le rectangle est devenu parallélogramme ! Partout j’aperçois des fissures, des pans de murs écroulés. Le sol lui-même s’est ouvert devant le garage et, aux dires de Pierre-Richard, n’a cessé de s’ouvrir un peu plus à chaque réplique. Côté Pension Sendral, totalement dévastée, on aperçoit clairement l’inclinaison de la bâtisse : elle penche vers l’arrière-cour, vers l’abri de la génératrice et les dépendances. Le peu qu’on aperçoit de l’intérieur rappelle les images qu’on a pu voir de maisons bombardées pendant la guerre. Le sol est jonché de débris, de plaques d’enduit tombées des panneaux et du plafond, et tous les meubles semblent avoir joué à se courir après.
Je reviens sur le parking. Une petite réplique a lieu qui sème immédiatement la panique. La maison n’a pas bougé. Je me risque à l’intérieur du garage. Tous me crient, me supplient, de ne pas y aller. C’est plus fort que moi, il faut que je voie de mes propres yeux. Je passe la porte d’entrée. Le sol est couvert de gravas, de meubles renversés, de blocs de ciments. Images de guerre ! Rien n’est à sa place. Je pénètre dans le bureau, qui était la chambre de ma mère. Un chaos indescriptible y règne : tous les meubles-bibliothèque sont renversés et je marche sur un lit de livres, de dossiers, de documents divers. L’ordinateur – tout neuf, que Géralde m’avait apporté de New York quelques semaines auparavant – est par terre, mais inaccessible. La porte des toilettes est bloquée par toutes sortes de gravas. Je me rends soudain compte que, bien que je n’aie rien mangé depuis la veille à midi, j’ai besoin d’aller à la toilette. Je me décide. Un peu d’escalade et me voilà à l’intérieur. Le bol, bien que recouvert de gravas, semble intact. Il y a du papier hygiénique. Je fais vite. L’eau du réservoir me sert à faire un brin de toilette. Je peux enfin enlever un peu de cette poussière qui me colle au visage. Je me rafraichis aussi la nuque. Je ressors enfin à l’air libre. Une boule me noue l’estomac. Je réalise pour la première fois que je ne dormirai jamais plus dans cette maison qui va emporter avec elle, outre tout ce que je possède en Haïti, près de 60 ans de souvenirs. Je ne peux retenir mes larmes.
Le retour à pied vers l’ambassade se passe comme en un rêve. Je suis à peine conscient. Je ne vois, je n’entends, je n’enregistre plus rien, si ce n’est le nombre accru de corps sans vie, enveloppés dans des draps, que la MINUSTAH a alignés sur les bas-côtés.
Sur place, les choses commencent à s’organiser peu ou prou : il y a un peu plus d’eau en bouteille plastique et certains des nouveaux arrivants ont apporté de chez eux tout ce qui pouvait se manger : essentiellement des biscuits secs, des biscottes, quelques morceaux de fromage… c’est quand même mieux que rien ! Il y a aussi beaucoup plus d’enfants : les jeux s’organisent. Merveilleuse insouciance !
J’aperçois Carole V., une amie de longue date : son mari enseignait au moment où le choc s’est produit et l’établissement s’est écroulé, ensevelissant tout le monde. Elle ne sait rien de plus.
Un peu à part, un groupe d’Haïtiens. Le père travaille à l’ambassade ; il y a ramené sa famille, rescapés et blessés. Personne ne leur parle. Je m’approche d’eux. L’une des jeunes filles a des blessures des deux côtés du visage et la mâchoire gauche semble fracturée. A l’évidence, elle n’a encore reçu aucun soin. Elle me raconte son histoire : elle était à l’école, un pan de mur lui est tombé dessus et des blocs ont heurté sa tête. Heureusement, elle n’a pas été ensevelie et a pu s’échapper. Elle a mal. Son petit frère a lui aussi été touché par des blocs effondrés : il ne peut se mettre debout qu’avec l’aide de quelqu’un qui le soutient et pratiquement le porte pour marcher. Les autres membres de la famille sont indemnes, mais ils n’osent pas trop s’approcher de l’eau ou de la nourriture. Je vais en prendre pour eux.
Deux autres cas attirent mon attention : il s’agit d’abord d’une femme encore jeune et qui semble très dynamique. Par moment, son regard s’assombrit et reflète l’angoisse la plus profonde. Je l’entends raconter son histoire : elle était au bureau quand tout s’est effondré et elle s’est trouvée coincée sous les éboulis. Sa collègue et meilleure amie se trouvait dans la même pièce qu’elle ; elle semble sérieusement blessée et est, elle aussi, prisonnière sous les décombres. « Elle ne cessait d’appeler à l’aide et je ne pouvais rien faire pour elle », raconte la jeune femme. Impuissante, angoissée et souffrant physiquement autant que moralement, elle a dû attendre 45 minutes avant que les secours arrivent, priant le ciel qu’ils puissent les dégager toutes les deux à temps. Hélas ! elle seule fut sauvée : son amie avait cessé d’appeler à l’aide et était enfouie trop profondément pour être secourue à mains nues. Elle entend et entendra encore longtemps ses cris.
Parmi les rescapés du Lycée Alexandre Dumas (LAD), un couple d’enseignants. Leurs collègues semblent leur témoigner une attention particulière. De temps en temps, la femme s’isole du groupe et pleure en silence, longuement. Son mari la rejoint alors et ils pleurent ensemble, très dignes. J’apprends leur histoire : ils sont arrivés à l’ambassade emmenant avec eux dans une glacière portable le cadavre de leur petite fille âgée de 2 ans. Ils espèrent qu’on les autorisera à la ramener avec eux en France. Au moment où j’écris ces lignes j’ai encore le cœur qui saigne.
On nous convoque pour une réunion d’informations. Des avions ont été affrétés par la France en vue du rapatriement vers Paris de ceux qui souhaitent partir. Les premiers départs pourraient avoir lieu dès le lendemain, jeudi. Ceux qui partent doivent donner leur nom et indiquer s’ils ont leur passeport. Je ne m’inscris pas.
L’ambassadeur revient nous voir pour un second point d’informations. Comme la première fois, il ne peut retenir ses larmes, surtout à l’évocation d’une villa particulière où deux fillettes françaises sont ensevelies mais en vie. Les parents, qui sont indemnes car ils n’étaient pas dans la villa au moment du choc, peuvent entendre les cris et les pleurs de leurs filles avec qui se trouve la bonne, elle aussi en vie. Malgré tout, les chances d’arriver à les extraire à temps semblent très limitées, faute de moyens techniques appropriés. Nous nous sentons tous écrasés. Au moment de mon évacuation, elles n’avaient toujours pas été dégagées.
Je pose quand même la question de l’option Lycée français ! Celui-ci se trouve sur la même propriété que l’ambassade et est, comme l’ambassade, territoire français. Il présente en outre l’immense avantage d’être indemne, d’avoir des génératrices qui fonctionnent, et des vestiaires équipés de douches et de toilettes. Pourquoi ne pas tous y émigrer ? La question doit être débattue ! J’avoue n’avoir toujours pas compris ce qu’il y avait à débattre !
Nous sommes cependant soulagés d’apprendre qu’une cellule de crise a été mise en place et que quelqu’un est plus particulièrement chargé de la communication. Je demande à ce qu’on informe en priorité ma fille à Paris car je n’ai encore jamais eu l’occasion de lui parler, et qu’on confirme auprès de ma femme à New York que je vais bien.
Je décide de repartir faire un tour à la maison. Arrivé sur place j’ai l’agréable surprise de voir qu’ils ont commencé à s’organiser. Mélius est passé par-dessus le mur effondré de la propriété voisine et a réussi à récupérer le petit four ainsi que la bonbonne de gaz que je venais d’installer dans le studio du rez-de-jardin. Avec quelques provisions de bouche ramenées des décombres, ils sont en train de préparer un repas chaud : « riz collé au pois congo » et ragoût de porc. Ils me font l’honneur d’une des deux assiettes rescapées et d’une fourchette. J’ai du mal à avaler les deux cuillers de riz et le minuscule morceau de porc, bien que ce soit le premier « repas » chaud – et bon ! – que je prends depuis plus de 24 heures. Wilda, Nicole et Judeline ne veulent pas manger. Je dois faire les gros yeux ! Elles finissent par accepter de manger quelque chose. Malgré tout, c’est réconfortant pour le corps et, encore plus, pour le cœur ! Nous mangeons tous en silence, conscients que c’est peut-être le dernier repas chaud que nous prendrons avant longtemps.
Retour à l’ambassade. En fin d’après-midi, je vois apparaître avec plaisir la silhouette familière d’un géant que je connais bien et que j’apprécie : F. G., l’ambassadeur de l’Union Européenne. Sa femme et une amie l’accompagnent. Leur résidence, qui est à quelques centaines de mètres de l’ambassade, ne s’est pas effondrée, mais elle est atteinte. Ils viennent dormir avec nous à la fraîche sur le gazon de l’ambassade. Il apporte des nouvelles complémentaires. Sa radio fonctionne : il est en contact avec différents services de l’Union. Entre eux et les gendarmes français, on arrive à être informé avec plus ou moins de précision de ce qui se passe et de l’étendue de la catastrophe. On a maintenant confirmation que la ville de Port-au-Prince est détruite à 100% : 50% effondrée ; 50% à démolir. Pétionville et les hauteurs ont bien résisté. Carrefour d’un côté, et Delmas de l’autre, sont en ruines. Léogane et Bainet sont aussi presque entièrement rasées, Jacmel a beaucoup souffert. Les risques d’une réplique de forte amplitude sont sérieux. La pénurie d’eau et de nourriture risque de provoquer des scènes de violence. Le plus grave est que la tour de contrôle de l’aéroport n’est plus fonctionnelle. Tous les vols sont suspendus. Les techniciens essayent d’établir une liaison avec Santo-Domingo et de contrôler le trafic aérien à partir de là. Un des profs du lycée nous assure que les armées en campagne disposent de « tours » de contrôle mobiles ! Nous savons maintenant que les Américains prendront finalement le contrôle de l’aéroport.
Lentement, le soir arrive. Il y a toujours de gros nuages noirs menaçants. Heureusement, dans le courant de l’après-midi, plusieurs grandes bâches en plastique bleu ont été tendues entre les arbres de la propriété offrant ainsi un abri, certes précaire, mais un abri quand même, contre les éléments, soleil et pluie.
De nouveaux matelas ont été apportés, ainsi que des couvertures et des oreillers. Le camp s’organise, et nous nous préparons à passer notre deuxième nuit à la belle étoile – l’expression me paraît tout à fait incongrue ! Comme la veille, les phares d’un des véhicules sont allumés. Comme la veille, de petites répliques nous secouent à intervalles réguliers. Comme la veille, tout cela semble irréel. Extinction des feux prévue à 21:00 ! Je crois qu’à certains moments j’ai sombré dans un sommeil sans fond !
Jeudi 14 janvier 2010
Encore une fois, réveil à l’aube. Première surprise, la bâtisse qui, la veille, était effondrée au tiers, l’est maintenant à moitié ! Cela s’est passé pendant la nuit, lors d’une secousse un peu plus violente. Je n’ai rien entendu, ni ressenti ! Cela m’inquiète et me rassure à la fois. Serais-je en train de m’accoutumer à cette ambiance de fin du monde ou, au contraire, est-ce là une réaction normale de survivant ?
F. G. est là aussi. Il a pu dormir, ne serait-ce que d’un œil. Il me demande ce que je compte faire. Je n’ai toujours pas pris de décision ; je ne peux pas. Il m’aide : « Tu as perdu ta maison ; tu n’as rien pour travailler ; tu ne peux rien faire par toi-même pour aider tes gens ; l’aide internationale va bientôt arriver : ce sont des professionnels préparés et équipés. Si tu restes, on va devoir s’occuper de toi. Crois-moi, tu seras plus utile à l’extérieur… et puis, tu dois penser à ta femme et à ta fille. »
Je décide de me rendre sans tarder à la maison. Ils sont tous là. Je leur fais part de la conversation que je viens d’avoir avec F. G. Ils m’encouragent tous à suivre son conseil. Ils m’assurent dans le même temps qu’ils arriveront à se débrouiller. Je sais que c’est un pieux mensonge. Ils espèrent pouvoir s’en sortir ; ils n’en sont pas du tout certains. Nous nous embrassons tous, gorges nouées et larmes retenues.
Nous voyons alors arriver la fille de la grand-mère ensevelie accompagnée de son mari et d’un petit groupe de personnes. Elle découvre le corps de sa mère : cri d’animal écorché ! Nous nous connaissons sans être vraiment amis. Je m’approche d’eux. Personne ne parle. Nous nous contentons de nous serrer dans les bras l’un de l’autre. Elle finit par me dire qu’elle a pris la décision de fouiller un trou dans la cour et d’y enterrer sa mère. Il ne s’agissait pas d’une question, mais je sentais qu’elle recherchait une approbation. Je lui dis qu’elle fait bien : nul ne peut prédire quand les secours arriveront dans ce secteur un peu à l’écart, et il n’y a nulle part où emmener le cadavre. Je les laisse enterrer leur mort.
Il me faut maintenant prendre le risque de pénétrer de nouveau dans la maison : mon passeport y est, dans un « carry-on » qui se trouve dans ma chambre, c’est-à-dire du côté où la maison penche. Il faudra simplement faire vite. J’y vais carrément. Je découvre la chambre, pareille au reste. La salle de bain est largement décollée du corps du bâtiment ; je ne m’y aventurerai pas. Je repère le « carry-on » ; en passant j’attrape deux chemises, deux caleçons, deux tricots de corps, deux paires de chaussettes, un pantalon, ma trousse de toilette et deux pistolets automatiques : le mien et celui de Roger.
Je laisse traîner mon regard sur ce chaos qui est pour moi tellement chargé de souvenirs. Je regarde ce lit dans lequel je sais que je ne dormirai plus jamais. Photos, lettres, livres, tableaux, bibelots divers. J’essaye de tout graver dans ma mémoire. Mais il n’est pas prudent de s’attarder. Je ressors. Ils m’attendent tous. Je les salue une dernière fois. Pierre-Richard offre de me porter mon bagage jusqu’à la barrière de l’ambassade. Je pars sans me retourner.
Le nombre de cadavres alignés sur les bas-côtés de la route a considérablement augmenté. Les forces de la MINUSTAH les ont tous recouverts d’un drap, en attendant un hypothétique ramassage. L’odeur commence à être suffocante et presque tout le monde marche avec un mouchoir ou un masque sur le nez. Partout, les équipes de volontaires continuent de s’acharner sur les décombres.
A l’ambassade, on ressent une certaine effervescence. Il y a beaucoup de nouveaux arrivants dans la cour : des équipes de télévisions, des gendarmes, des sapeurs-pompiers et des sauveteurs avec leurs chiens. Il est vraiment question d’être évacué. Plusieurs avions sont attendus ; on commence à établir les listes de ceux qui partiront. A contrecœur, je donne mon nom et ma destination. Je suis le seul à vouloir me rendre à New York. Il se peut que le départ soit pour la fin d’après-midi. J’hésite encore.
Je confie les armes à Enzo, le chef de la sécurité : elles seront conservées dans un coffre à l’ambassade.
Un joli petit panneau peint, planté dans un coin reculé du jardin, attire mon attention : on peut y lire : « Toilettes ». Il s’agit en fait d’une tranchée fouillée par les militaires et qui sert de latrines. Encore une fois, qu’est-ce qu’on attend pour déménager vers le lycée ?
F. G. me demande si je veux prendre une douche ! Sa maison tient encore debout et il doit s’y rendre. J’accepte avec gratitude. Jamais je n’aurais imaginé que quelque chose d’aussi banal puisse être aussi jouissif ! Je commence quand même par me soulager les intestins ! Avec du linge propre sur le dos, je me sens prêt à relever n’importe quel défi. Comble de bonheur : F. G. m’offre un véritable « expresso » ! C’est l’extase !
De retour à l’ambassade, je me dirige vers l’arrière de la propriété ; une bonne partie des murs de clôture sont effondrés. Je décide de passer par là pour aller à l’impasse Desdunes, limitrophe à l’ambassade, voir ce qu’il est advenu de très bons amis à nous. Leur maison est partiellement écroulée et il n’y a personne pour me renseigner sur leur sort. Je repars le cœur serré.
De retour à l’ambassade, je rencontre Jim, un jeune ami d’amis, qui me demande si ma maison a résisté. Quand je lui dis qu’elle est encore debout mais que j’y ai tout abandonné, il me dit qu’il est secouriste et informaticien et qu’il est prêt à m’aider à récupérer au moins le disque dur de mon ordinateur. Notre ami commun, Frankie, accepte de nous y conduire en voiture. Il nous attendra prêt du réservoir. A la maison, où nous pénétrons rapidement, Jim découvre l’ordinateur et décide qu’un tel engin ne peut pas être abandonné, pas plus que l’imprimante laser. Cinq minutes plus tard, nous ressortons avec le tout et Mélius et Pierre-Richard nous aident à les transporter jusqu’à la voiture de Frankie. Jim va mettre le tout à l’abri pour moi et me le conserver jusqu’à mon retour. Je n’ai pas de mots pour le remercier.
Bientôt, la nouvelle est confirmée : un avion doit décoller vers 17:00 à destination de la Guadeloupe ou de la Martinique. Le trajet jusqu’à l’aéroport se fera en minibus sous la protection des gendarmes français.
Les heures paraissent plus longues. S’il faut en finir, autant que ce soit rapidement ! Je m’approche de la réserve de nourriture. Une des dames m’annonce qu’un spaghetti est en cours de préparation et que j’aurai le temps de manger avant d’embarquer. J’aurais mieux fait de ne pas l’écouter : le colonel de gendarmerie a réquisitionné mes services pour transmettre ses instructions au conducteur du bus quand celui-ci arrivera. J’ai raté le spaghetti.
Nous embarquons enfin dans le minibus, chacun avec son bagage sur les genoux. Le trajet se fait en convoi. Notre conducteur a un fusil mitrailleur à ses pieds et, gardant la porte du bus, se trouve un autre gendarme, également armé. Ils portent tous deux le casque et un gilet pare-balle. J’ai l’impression d’être dans un pays en guerre et de traverser des zones de combat. Je découvre des secteurs que je n’avais pas encore vus. C’est partout la ruine et la désolation. Comme personne ne peut entrer dans les maisons, les rues sont pleines de gens ce qui, ajouté au fait que les voies n’ont été que partiellement déblayées, rend la circulation très difficile.
La population nous regarde avec un mélange d’indifférence, d’envie et parfois de colère. Un peu plus haut que le Cercle Bellevue, un homme coiffé d’un casque de chantier nous fait signe de nous arrêter. Notre chauffeur hésite à obtempérer, mais finit par le faire. Heureusement. Cet homme nous informe que, sur les prochains 30 mètres, il faudra accélérer et surtout ne pas s’arrêter : sous la couche de bitume, c’est le vide ; nous risquons de finir au fond de la ravine !
Nous passons devant la Primature. Les jardins sont noirs de monde, réfugiés sous des abris de fortune – bâches et draps tendus entre les troncs d’arbre, tentes –, ou étendus à même le sol. Nous poursuivons par Delmas 48 avant d’atteindre l’autoroute de Delmas. A cet endroit, les dégâts ne semblent pas trop importants, mais plus nous descendons, plus le nombre de bâtisses écroulées augmente. Le centre commercial de Delmas 32 n’est pas trop atteint. C’est là que se tient d’ordinaire notre amie Rachel avec qui nous avons passé les deux réveillons de Noël et du Nouvel an. Je n’avais jamais pu la joindre au téléphone : me voilà quelque peu rassuré !
Un peu plus bas, tout n’est pratiquement que ruines. Le siège social de la Citibank ; plusieurs Supermarchés, AutoPlaza – j’espère que tu es sain et sauf, Réginald ! L’imposant siège social de la SOGEBANK est debout, mais groggy ! Il en est de même de l’immeuble de l’ONA où je compte plusieurs amis et relations de travail.
Nous nous engageons sur la route de l’aéroport, ou boulevard Toussaint Louverture. Là aussi, les dégâts sont immenses.
Bientôt nous pénétrons sur les pistes de l’aéroport. L’aérogare est fermée car fortement ébranlé. Le nombre d’avions de toutes tailles et de toutes origines – canadiens, chiliens, brésiliens, français, vénézuéliens, américains, et j’en passe, militaires et civils – qui sont alignés côte à côte, leurs ailes presqu’à se toucher, est impressionnant. On nous débarque au pied d’un Airbus A-300 d’une compagnie privée.
Avant de monter à bord, je sers la main des deux gendarmes qui nous ont conduits et je leur dis simplement « merci ». La mine patibulaire du chauffeur surtout s’éclaire alors d’un sourire d’enfant. Il semble ému.
Le personnel de bord est à la fois attentif et attentionné. Il n’y a pas une seule place de libre. Bientôt, nous commençons à rouler. En bout de piste, le nez tourné vers l’Est, en direction de la République Dominicaine et, plus loin, de la Guadeloupe, juste avant le décollage, une dernière réplique secoue l’avion. Les moteurs vrombissent ; l’avion s’élance ; nous filons plein Est en tournant le dos à la ville martyr de Port-au-Prince, à ses dizaines de milliers de victimes, à ceux dont nous savons qu’ils sont vivants mais qui sont condamnés à rester sur place, à ceux dont nous voulons croire qu’ils sont au nombre des rescapés, à tous ceux, dont la liste s’allonge de jour en jour, dont nous savons qu’on ne les reverra plus jamais, à ceux, enfin, que nous espérons revoir très rapidement afin que nous puissions, ensemble, rebâtir ce paradis perdu.
Désormais, pour moi, et jusqu’à la fin de mes jours, il y aura un avant 12 janvier 2010, et un après 12 janvier 2010.
Serge Klang
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