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guyane

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Paul

unread,
Jul 16, 2001, 2:21:55 AM7/16/01
to
Au pays de l’or et de la terreur

A Maripasoula, en Guyane française, la fièvre de l’or est à l’origine de
graves dérives depuis dix ans. Dans ce département français, de véritables
milices agressent, torturent, et assassinent en toute impunité. Leurs
victimes: des chercheurs d’or brésiliens et surinamais.

Correspondance particulière de Maripasoula

«Une bourgade tranquille aux confins du fleuve Maroni»: c'est ainsi qu’on a
longtemps dépeint Maripasoula, commune de Guyane. Le territoire de la plus
vaste commune de France n'est accessible que par avion ou pirogue. Ici, nous
sommes au cœur du tiers-monde de la République. Dans le bourg, l'eau n'a
coulé aux robinets que deux heures par jour jusqu'à l'an 2000. La télévision
et la radio sont arrivées pour la Coupe du monde 1998. Mais depuis dix ans,
Maripasoula est l’endroit où les pires violences se sont banalisées. Elles
coïncident avec la dernière fièvre de l’or dans cette zone isolée entre
fleuve et forêt à la frontière du Surinam. Une enseignante, présente sur
place depuis 1996, lâche contrite: «Il y a comme un déplacement des valeurs.
La violence a force de loi. Mais tout le monde ferme les yeux».

Constituant une main d'œuvre clandestine bienvenue car rompue à la recherche
de l'or alluvionnaire, les garimpeiros brésiliens sont les principales
victimes de cette violence. Ils sont, comme les Surinamais, systématiquement
soupçonnés de vol et de braquage sur les sites miniers. Or, parmi les
patrons orpailleurs guyanais de cette région, beaucoup s'exonèrent de
rétribuer ces ouvriers sans papiers et sans statut: «Souvent, confie un
ancien chef de chantier, les Brésiliens ou Surinamais employés sur les sites
d'orpaillage ne sont payés que le premier mois alors qu'ils travaillent
pendant plus d'un an. Certains manquent de patience(sic) et se révoltent».

En face du café Chez Dédé, rendez-vous nocturne des gros bras de
l'orpaillage; Yaka Poïté, patron orpailleur et employé dans le bâtiment,
donne le ton: «A Dorlin (le plus important gisement aurifère de la commune à
5 heures de pirogue), il y a beaucoup d’ouvriers qui foutent le bordel: les
Brésiliens». Directeur des services techniques à la mairie, Joseph Popo
Machine précise : «C'est devenu une mode: des Brésiliens se sont mis à
braquer des sites. (...) Quand on est attaqué, on est bien obligé de se
défendre. (...) Alors, si l'on attrape quelqu'un qu'on suppose être un
voleur, ça ne se passe pas bien pour lui!». En plein bourg de Maripasoula,
le délit de faciès n'est pas rare. Papa Agelas, second adjoint au maire et
petit orpailleur, raconte : «Il y a quelques mois, je vois deux mecs de
Métal [village d'orpailleurs] en train de tabasser un Brésilien en disant
qu'il faut qu'il paye une bouteille de whisky. Je leur demande s'il leur
doit de l'argent. Ils me répondent: non, il faut qu'il paye parce que c'est
un Brésilien».

Des garimpeiros brésiliens torturés


Les renforts de gendarmerie effectuent une ronde dans le bourg de
Maripasoula.
© Frédéric Farine
Coupables présumés en toute circonstance, les Brésiliens sont victimes des
expéditions punitives les plus arbitraires. Les passages à tabac
s'accompagnent couramment de tortures. Une infirmière du dispensaire
confirme: «Les blessés, souvent brésiliens, parfois surinamais, arrivent par
vagues, ils ne sont pas victimes de coups imputables à une bagarre. Ce sont
des gens torturés. Ces mauvais traitements sont destinés à les faire parler.
Cela peut aller jusqu'à une balle dans la jambe». Mais on parle également d’
exécutions sommaires sur la rive surinamaise du fleuve. «Il y a un grand
nombre de morts en forêt», ose une habitante de Maripasoula. Côté
surinamais, il existerait au moins un cimetière clandestin ainsi que des
baraques de fortunes réservées aux sévices, affirment des «survivants»
brésiliens.

Carlos Reis, consul du Brésil à Cayenne depuis mi-octobre 2000, a déjà
recueilli plusieurs témoignages de compatriotes victimes de torture. Parmi
les plus effarants celui de «Piaui» qui a reçu des décharges électriques
dans les pieds, une lame chauffée sur le corps et de l'essence sur les yeux.
Ses tortionnaires ont fini par lui raser le crâne. Complètement traumatisé,
il a quitté la Guyane. Un autre Brésilien qui, lui, a porté plainte est
resté trois jours enchaîné, battu et nourri à l'eau savonneuse, des épines
plantées sous les ongles.

Sur la rive surinamaise, à 30 minutes de pirogue de Maripasoula, le village
de Métal est le véritable centre nerveux de l'orpaillage. A côté, il y a
l'aéroport, que les autorités surinamaises ne contrôlent pas. C'est là que
transite la main d'œuvre brésilienne clandestine. Métal est la base arrière
de Jean Bena, orpailleur et figure emblématique du fleuve, qui s'est enrichi
de manière fulgurante: «Récemment il a acheté quatre pelleteuses à un
million de francs l'unité qu'il a payées cash», lâche Armand Achille,
Guyanais du littoral, président d'un syndicat d'orpailleurs. Des victimes
expliquent les méthodes de recrutement au «quartier général» de Métal: les
papiers sont confisqués par des hommes qui se présentent comme des
militaires, les garimpeiros sont ensuite embauchés sur les sites,
principalement à Dorlin.

Malgré -ou à cause- des atrocités commises, la gestion des autorités
françaises oscille depuis près de dix ans entre politique de l'autruche et
complicité. Dominique Vian, par exemple, préfet de Guyane à la fin des
années 90, décide publiquement, face au manque de moyens pour lutter contre
les clandestins, de faire de Jean Bena, «le garde-champêtre» du Haut-Maroni.
«Le Préfet a dit qu'il lui laissait l'initiative de chasser les clandestins
qui ne travaillaient pas pour lui et c'est ce qu'il se passait», confie Papa
Agelas. D'anciens gendarmes confirment. Dominique Vian réfute ces
allégations et soutient au contraire avoir rétabli l'état de droit.

L'ex-gendarme Michel Simon et un Brésilien, victime de sévices en novembre,
ont été confrontés aux «agents de sécurité» de l'orpailleur armés de
kalachnikov. Jean Bena n'est pas le seul à avoir constitué une milice. C'est
le cas de Michel Poïté, dit «Rasta», en fuite depuis avril dernier, à la
suite d’une plainte d'un de ses ouvriers brésiliens pour tortures.

Preuve de la gravité de la situation: un demi-escadron de gendarmerie est
depuis fin janvier 2001 posté à Maripasoula. D'après les gendarmes du bourg,
des renforts seraient déployés à Dorlin, autre théâtre constant d'exactions
et d'expéditions punitives. Là-bas, la plupart des chantiers demeurent
illégaux et Jean Bena y extrait même de l'or primaire sur le permis d'une
société minière. Pourtant, les autorités françaises, le Secrétaire d'Etat à
l'Outre-mer Christian Paul en tête, en visite en Guyane mi-juin, estiment
aujourd'hui l'ordre rétabli.

Ce n’est pas le cas au Brésil où un député s’est emparé de l’affaire. Le 8
juin, Gastao Vieira a alerté le Congrès national à Brasilia à propos des
exactions commises contre ses compatriotes. Selon lui: «les conditions de
travail imposées aux garimpeiros de Maripasoula sont comparables à la
pratique de l'esclavage dans certains Etats du Brésil».

En pleine Amazonie, à Maripasoula, les futurs citoyens cherchent leurs
marques. Un élève du collège, observant le relais TDF installé en mai 98
pour l'arrivée de la télévision publique, déclarait: «Ce serait bien qu'ils
nous construisent aussi de grands buildings». Une mère de famille aluku
s'inquiète: «Plutôt que l'école, de très jeunes enfants prennent l'or et la
violence qui l'accompagne, comme exemples de réussite».

Il y a quelques jours, dans le bourg de Maripasoula, un vieux créole
guyanais soupirait en regardant gambader un enfant: "Son père était
Brésilien, il a été exécuté il y a quelques mois. Son corps a été laissé
dans la forêt".

FRÉDÉRIC FARINE
15/07/2001

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