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EDITO : Une expression entendue enfant par Julie
"Marguerite les bas bleus"
Cette expression me vient de mon pépé Gilbert , « pépé Cuffies » du nom de son village natal, celui qui avait toujours le bon mot au bon moment. Je l’entends encore redire « Tiens v’là Marguerite les bas bleus » quand j’étais petite. J’ai le sentiment que cette expression a toujours fait partie de mes souvenirs d’enfance, tout comme « vindiou la belle agache, quel beau corbeau qui s’envole ». Figurez-vous que récemment , grâce à la lecture de l’œuvre d’Ernest Pérochon, les creux de maison, je viens de découvrir l’origine de cette expression. Je suis tombée dessus par hasard et je me suis dit « Ah c’est ça alors ! »
J’imagine que vous avez, vous aussi au cours de vos lectures diverses et variées, trouvé des réponses ou une révélation à des questionnements ou des sujets qui font partie de votre quotidien ? De mon côté, je me demande surtout comment cette expression a pu traverser la France depuis les Deux-Sèvres jusqu’à l’Aisne. Y’avait-il des similitudes dans les conditions paysannes de l’époque ? Mais revenons à nos moutons, ou à nos chèvres plutôt.
Dans Les Creux de maison, Ernest Pérochon nous entraîne dans les campagnes deux-sévriennes du début du XXᵉ siècle où il y décrit des vies modestes, souvent rudes, tapies dans ce qu’il appelle les « creux de maison ». Ces creux ne sont pas seulement des recoins d’habitation, sombres et mal chauffés. Ce aussi des lieux sociaux, des petits hameaux reculés, où vivent les oubliés, les pauvres, les invisibles. C’est là que l’on croise Marguerite, « les bas bleus ». ( ça y est on y vient, j’ai pris du temps mais j’y arrive). Une enfant qui, en plein hiver, va de ferme en ferme mendier de quoi survivre. Ses jambes, marquées par le froid, lui valent ce surnom à la fois descriptif et cruel. Elle ne porte pas de bas, faute de moyens , mais ses mollets, marbrés de bleu témoignent de la rigueur de l’hiver. Quand je regarde ma fille, j’en ai gros sur le cœur, tous les enfants n’ont pas eu les mêmes chances à cette époque. En a-t-elle seulement conscience ? Non, trop jeune encore. Et pourtant à 5 ans, d’autres n’ont pas eu le choix.
Un siècle plus tard, ces images semblent appartenir à un autre monde. Cependant, les creux de maison n’ont pas complètement disparu, ils ont simplement changé de forme.
Aujourd’hui, dans nos campagnes, la pauvreté, car on ne parle plus de misère, se cache dans des exploitations fragilisées, dans des revenus incertains, dans l’endettement et la solitude. Elle est présente dans les silences, les inquiétudes face à l’avenir et la difficulté à transmettre. Les agriculteurs ne mendient plus leur pain mais beaucoup peinent à vivre dignement de leur travail.
Cette situation est révélatrice d’autres creux : ceux de l’accès à une alimentation de qualité, d’une société où bien manger devient, pour certains, un luxe. Entre ceux qui produisent et ceux qui consomment, le lien s’est distendu, complexifié, parfois rompu. Une incompréhension s’est installée entre des choix productivistes, d’exportation et de rentabilité d’exploitation là où d’autres font le choix de s’installer en maraîchage et de nourrir le territoire localement, sainement et durablement,
Alors, que faire de ces creux ? Les ignorer, comme hier, au risque de laisser s’y installer durablement les fragilités ? Ou choisir de les combler, modestement mais concrètement, en faisant notre part ? Je crois que depuis le début, notre épicerie associative a choisi cette seconde voie. Elle ne prétend pas tout résoudre mais elle agit là où elle le peut : en recréant du lien, en rapprochant producteurs et habitants et en redonnant du sens à l’acte d’achat. Se nourrir est un acte militant, ne l’oublions pas. Ce faisant, elle permet de mieux rémunérer ceux qui produisent, tout en facilitant l’accès à une alimentation de qualité pour tous. C’est un geste simple, mais essentiel, qui refuse que les creux soient mis de côté.
Il nous revient, collectivement, de veiller à ce que personne, ni dans les champs ni autour de nos tables, ne soit relégué dans les creux de notre société.