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ARCHÉOLOGIE • La civilisation, c’est mauvais pour la santé
Contrairement aux idées reçues, le développement de l’agriculture et des cités a été synonyme de maladies et de vie plus courte.
28.05.2009 | Ann Gibbons | Science
Une fois qu’il ne fut plus condamné à chasser de l’aube au crépuscule
pour survivre, l’homme prit le temps de bâtir des cités, d’inventer les
arts et de s’interroger sur l’existence de Dieu. On pourrait penser, dès
lors, que l’agriculture et l’urbanisme furent source de progrès. Faux,
nous dit un groupe d’archéologues.
“Nous avons constaté un déclin
général de la santé de l’homme sur tout le continent européen et autour
du bassin méditerranéen au cours des trois mille dernières années,” explique
Clark Spencer Larsen, spécialiste en bioarchéologie de l’université de
l’Etat de l’Ohio, à Columbus, et membre du Projet d’histoire mondiale de
la santé en Europe.
La bioarchéologie retrace l’histoire des maladies et des épidémies
d’après les informations collectées sur d’anciens sites funéraires. Le
projet de Larsen est le plus important du genre. La première analyse a
été faite à partir des échantillons prélevés sur 11 000 individus ayant
vécu au cours des trois derniers millénaires. Les spécialistes ont
utilisé des indicateurs de santé harmonisés pour étudier les restes de
squelettes et déterminer la taille de l’individu, l’état de sa
dentition, les maladies articulaires dégénératives, les anémies, les
traumatismes et son alimentation.
Les scientifiques ont également réuni des informations sur l’effectif
des diverses communautés, la latitude à laquelle elles vivaient, leur
organisation socio-économique et leurs moyens de subsistance afin de
pouvoir comparer riches et pauvres, urbains et ruraux, agriculteurs et
chasseurs-cueilleurs. C’est ainsi qu’ils ont découvert que la santé de
nombreux Européens avait commencé à se dégrader de manière sensible il y
a environ trois mille ans, au moment où l’agriculture se diffusait sur
tout le continent et alors que les civilisations grecque et romaine
étaient en pleine expansion. Leurs travaux mettent en évidence une
diminution de la taille des individus et une augmentation du nombre de
lésions osseuses caractéristiques de la lèpre et de la tuberculose.
Celles-ci seraient dues à la proximité du bétail et à la vie en
communauté dans de mauvaises conditions d’hygiène. Le nombre de carries
dentaires a également augmenté avec l’adoption d’un nouveau régime
alimentaire favorisant les céréales, et donc les sucres, au détriment
des autres nutriments.
Le Moyen Age ne fut pas plus clément pour nos ancêtres européens, qui
présentent encore plus de problèmes de dentition et ont souffert de
rachitisme, de scorbut et d’infections osseuses. A cette époque, les
hommes ont également vu leur taille diminuer. Ils sont passés d’une
moyenne de 1,73 m quatre siècles avant J.-C. à 1,66 m au XVIIe siècle,
preuve incontestable que les enfants n’appartenant pas aux élites
étaient moins bien nourris ou souffraient de davantage de maladies.
Les leçons que l’on tire de l’histoire de notre santé
Pourquoi les humains se sont-ils installés en ville si cela les rendait
malades ? Sans doute parce qu’ils s’y sentaient plus en sûreté, dans la
mesure où une élite émergente pouvait y punir les comportements
violents et contrôler la distribution de la nourriture. Mais, pendant
des siècles, les inégalités sociales et politiques dans les villes ont
été pratiquement synonyme de mort précoce pour les catégories
n’appartenant pas aux élites. Au Moyen Age, les habitants des campagnes
étaient généralement plus grands que ceux des villes.
Après ce long déclin, l’état de santé des Européens commença à
s’améliorer, à partir du milieu du XIXe siècle. La taille moyenne
augmenta de nouveau grâce à la combinaison de plusieurs facteurs : la
fin du petit âge glaciaire, l’augmentation de la production alimentaire,
l’amélioration de l’hygiène ou encore les progrès de la médecine. Les
spécialistes observent toutefois une légère diminution de la taille et
une dégradation de l’état de santé des Américains depuis les
années 1950. Ce phénomène est probablement lié aux mauvaises habitudes
alimentaires des personnes atteintes d’obésité, qui, comme les tout
premiers agriculteurs, ont tendance à manger moins bien que nos ancêtres
chasseurs-cueilleurs. En étudiant l’histoire des maladies et de la
malnutrition, les chercheurs espèrent tirer des leçons utiles pour
l’avenir.
“Notre objectif est de comprendre le contexte sanitaire actuel”, explique Larsen.