LIVRE L’emploi du temps: La Condition littéraire, de Bernard Lahire; Working, de Studs Terkel

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thibaut

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Mar 18, 2007, 11:12:19 AM3/18/07
to médias-mensonges-désinformation
Périphéries.
http://peripheries.net/article309.html


Quand des écrivains se plaignent de leur sort matériel, ils suscitent
toujours une vive agressivité. Ce ressentiment doit plus à des images
d’Epinal qu’à la réalité : comme le rappelle le sociologue Bernard
Lahire dans La Condition littéraire, en dehors de l’infime minorité
qui vit de ses œuvres, les auteurs n’ont pas de statut social en tant
que tels. Ils ont le statut de leur second métier, de leur gagne-pain,
qui peut être très divers. Et si beaucoup sont précarisés, c’est au
même titre et pour les mêmes raisons que l’ensemble de la population.
En revanche, ils suscitent une jalousie justifiée dans la mesure où
ils ont la chance d’avoir identifié leur vocation, et d’avoir dans
leur vie une activité gratuite, qu’ils exercent pour elles-mêmes. Ils
donnent ainsi une visibilité à un besoin qui existe chez tout le
monde, mais qui ne trouve pas toujours à s’exprimer. L’écriture a
aussi ceci de particulier qu’on y est irremplaçable : personne d’autre
ne pourrait produire le même texte. Or, en lisant, dans Working, les
témoignages d’Américains recueillis dans les années soixante-dix par
le journaliste Studs Terkel, on s’aperçoit que c’est cela qui
départage les travailleurs heureux et malheureux : la possibilité ou
non de se mettre soi-même dans ce qu’on fait. Une aspiration humaine
essentielle, mais compromise, dans tous les secteurs d’activité, par
l’automatisation et la standardisation.

(JPG)« Il me reste une grande terreur parce que je vois que tout en
moi est prêt pour un travail poétique, que ce travail serait pour moi
une solution divine, une entrée réelle dans la vie, alors qu’au bureau
je dois, au nom d’une lamentable paperasserie, arracher un morceau de
sa chair au corps capable d’un tel bonheur », écrivait en 1911, dans
son journal, un Franz Kafka désespéré par les entraves mises à sa
vocation littéraire par la nécessité de gagner sa vie. Le sociologue
Bernard Lahire le cite dans La Condition littéraire - La double vie
des écrivains, au chapitre « Témoignages littéraires sur la double vie
».

Ce livre fait un sort au préjugé, souvent entretenu par le milieu
littéraire lui-même, selon lequel les écrivains seraient des créatures
vivant en lévitation permanente dans le ciel des idées, sur une sorte
d’Olympe inaccessible au commun des mortels. De tout temps, ceux qui
ont vécu de leur production littéraire ont été une infime minorité,
même si la notoriété de certains d’entre eux - comme Flaubert,
archétype de l’écrivain-rentier - a pu donner l’illusion du contraire.
D’autres, bien sûr, tirent leur subsistance d’activités très voisines,
sources en même temps d’une certaine notoriété, comme l’édition, la
critique et/ou le journalisme. Mais les plus nombreux, on l’oublie
trop souvent, se baladent dans tous les autres secteurs de la société.
« Ce n’est que par un extraordinaire abus de langage que l’on qualifie
ces hommes et ces femmes d’"écrivains" de la même manière que l’on
parle de "médecins", d’"enseignants", d’"ouvriers" ou de "patrons" »,
signale Bernard Lahire. Il n’y a pas, en effet, de « position sociale
de l’écrivain » : la position sociale des écrivains est celle de leur
second métier. En fonction du prestige dont ils jouissent auprès du
public et de la critique, et/ou de la publicité qu’ils lui font, leurs
voisins, leurs collègues, ceux qu’ils côtoient dans leur vie de tous
les jours, sont plus ou moins au courant de leur activité littéraire.
Leurs publications ne font que donner une traduction concrète à une
dimension de leur personnalité qui ne trouve pas à s’exprimer dans
leur quotidien, et que leur entourage, parfois, est à mille lieues de
soupçonner. L’écrivain allemand Gottfried Benn (1886-1956), par
exemple, était médecin. Un confrère lui dit un jour : « Je lis votre
nom assez souvent dans les journaux ; s’agit-il bien vraiment de
vous ? J’aurais pensé tout à fait impossible qu’on parlât avec vous
d’autre chose que de statistique du cancer ou de déchirures du
péritoine. » De son expérience de « double vie », Benn tire cet
enseignement : « L’unité de la personnalité est chose douteuse. »
Chacun est une foule

L’écrivain, dit Bernard Lahire, constitue « un beau cas d’appartenance
multiple ». Il rend particulièrement évidente une vérité universelle :
chacun est une foule. Il abrite des personnages différents, qui
cohabitent en lui de façon harmonieuse ou chaotique et se révèlent en
fonction des lieux, des moments et des personnes avec qui il se
trouve. Et si, quand on est témoin de cette pluralité ou de cette
complexité chez les autres, on est, comme le confrère de Gottfried
Benn, surpris et incrédule, voire choqué, c’est peut-être parce que
notre mode d’organisation sociale pousse les individus à s’amputer de
toutes leurs dimensions, pour en privilégier une seule, celle qui
correspond à leur activité rémunérée - une tendance qu’a encore
amplifiée l’avènement du management et de la « motivation ». Lahire
rappelle que, pour Marx, la société communiste idéale devait permettre
à chacun d’exercer tour à tour différentes activités, sans jamais se
laisser pétrifier dans un rôle unique - « de chasser le matin, de
pêcher l’après-midi, de pratiquer l’élevage le soir, de faire de la
critique après le repas, sans jamais devenir chasseur, pêcheur ou
critique ».

C’est un rêve de cet ordre qu’exprime Mike Lefevre : employé dans une
aciérie, il fait partie des Américains que le journaliste de radio
Studs Terkel, au début des années soixante-dix, a interrogés sur leur
travail - des témoignages publiés par l’éditeur franco-américain André
Schiffrin et récemment traduits en français sous le titre Working -
Histoires orales du travail aux Etats-Unis. Son rêve, dit Mike
Lefevre, serait d’ouvrir un bar-librairie où toutes sortes de gens se
retrouveraient, « où un ouvrier aurait pas honte de [lire le poète]
Walt Whitman et où un professeur aurait pas honte d’avoir peint sa
bicoque pendant son dimanche ». Une autre interviewée de Terkel, Beryl
Simpson, hôtesse de l’air, évoque, elle, la pression qu’elle subit
pour renoncer à toutes les dimensions d’elle-même qui n’entrent pas en
jeu dans son travail : « Je me rappelle, quand j’ai commencé à
travailler pour les compagnies aériennes, on m’a dit : "Vous allez
dormir, manger et boire de la compagnie aérienne. Il n’y aura pas de
temps dans votre vie pour les ballets, le théâtre, la musique, rien."
Mon premier surveillant m’a dit ça. Je parlais d’aller voir un ballet
avec un autre employé, il nous a entendus et il nous a dit que nous
devrions parler de notre travail. Quand des gens de compagnies
aériennes se rencontrent, ils parlent d’avions. Pas d’autre chose. »
Le sentiment de
« ne jamais être assez disponible,
assez libre, assez tranquille,
de ne jamais avoir assez de temps »
pour écrire

L’écrivain peut donc être vu comme une victime banale de la
spécialisation capitaliste, et de la place envahissante prise par leur
gagne-pain dans la vie de tous les hommes, avec les frustrations que
cela implique. « Si j’avais une semaine de vingt heures, je
connaîtrais mieux mes gosses et ma femme », dit Mike Lefevre. Il est
obligé d’arbitrer entre différentes aspirations, entre différents
aspects de lui-même, à défaut de pouvoir les réaliser tous : « Si j’ai
à choisir entre un pique-nique avec ma femme et mes gosses ou un
campus d’université, ça sera le pique-nique. Mais avec la semaine de
vingt heures, je pourrais faire les deux. » Si l’écrivain souffre plus
que les autres de cette nécessité d’arbitrer, c’est peut-être à cause
de la nature très particulière de son loisir de prédilection : la
fiction, en tant qu’univers parallèle, concurrent de l’univers réel,
est une activité d’une chronophagie sans limite, tout en bénéficiant
d’une faible légitimité sociale. Dans La Condition littéraire,
certains racontent avec humour comment les plages de temps qu’ils se
réservent pour écrire, et qu’ils attendent avec impatience, finissent
par leur filer entre les doigts sans avoir été mises à profit,
grignotées par des imprévus de toutes sortes, sollicitations des
enfants, visites des amis, obligations diverses. Une jeune romancière
motive sa demande de bourse par le fait que « rien n’est mieux qu’une
immersion profonde dans ses écrits, si l’on veut laisser cours à ses
élans d’inspiration et d’imagination ».

L’auteure Florence Piette (c’est un pseudonyme) parle de son sentiment
de « ne jamais être assez disponible, assez libre, assez tranquille,
de ne jamais avoir assez de temps ». D’où la nécessité, parfois, de
tailler dans le vif, et de supprimer carrément ce à quoi d’autres
considéreraient comme impensable de renoncer : soit la vie de famille
(pas d’enfants), soit le gagne-pain. Une auteure, anonyme, qui exerce
la profession d’institutrice, a ainsi fait le choix de passer à mi-
temps, et de vivre avec très peu d’argent : « Je sentais que
l’écriture prenait de plus en plus de place, qu’elle poussait le
reste, les week-ends, les amis. J’en étais arrivée au point où je
n’appréciais plus d’être dehors, en promenade, au bord de la mer. Je
voulais rentrer. Retourner à la table d’écriture et travailler. Un
jour, je me suis aperçue que l’écriture avait pris le pas sur la vraie
vie. Il y a eu danger. J’ai donc décidé de me libérer du temps et tant
pis pour le confort. »
Les écrivains et l’intendance :
« Ma femme s’occupe de tout »

On voit aussi apparaître, dans La Condition littéraire, la dimension
sexuée de la question : Cécile Artière (pseudonyme) explique que son
temps d’écriture est en partie bouffé par ce qu’elle appelle « la vie
des femmes », les tâches domestiques, les courses, les vêtements à
porter au pressing... Pour une écrivaine, la fameuse « double journée
des femmes » se transforme en triple journée. Yves Bichet, écrivain et
maçon, évoque même en riant le cas d’une romancière qui, pour écrire à
l’abri des sollicitations familiales, se réfugie à l’hôtel
d’autoroute, entre Montpellier et Béziers : « Elle téléphonait de
temps en temps en disant : "Vous n’avez pas à savoir." » Lui-même
commente : « Ce qu’il y a souvent, dans les couples, c’est le mec
écrivain et puis la petite femme qui lui sert tout. C’est très souvent
comme ça. » Une tendance confirmée par le témoignage de l’écrivain
Driss Chraïbi, monument de goujaterie : « Je ne m’occupe pas de
factures. Je n’ai pas de chéquier, pas de carte bancaire. Je n’ai
rien ! Ma femme s’occupe de tout. Elle gère. Et d’autant plus qu’elle
est écossaise. Alors vous voyez ! Moi, ça m’enchante ! (...) C’est
elle qui fait les courses et les trucs dans ce genre. Non pas que je
me compare à de Gaulle, mais je suis tout à fait d’accord avec lui
quand il parlait un peu avec hauteur, avec dédain, de l’intendance. Je
n’aime pas l’intendance, c’est tout. »

L’homme spirituel, la femme terrienne, lui qui se consacre à sa
vocation, elle cantonnée au rôle de muse et/ou d’intendante, le
premier rendant des hommages d’autant plus douteux qu’ils sont appuyés
à la personnalité de la seconde, à son intelligence, à sa sensualité
et/ou à son sens pratique : le schéma peut sembler innocent la
première fois qu’on le rencontre, mais, à force, il devient
rédhibitoire. Et empêche, par exemple, de trouver le moindre charme au
récent best-seller de l’Indien Tarun J. Tejpal, Loin de Chandigarh,
encensé par la critique, dans lequel la compagne du héros se voue à
son épanouissement littéraire et érotique, cherchant des petits
boulots pour faire bouillir la marmite pendant que monsieur, resté à
la maison, fait crépiter sa machine à écrire. On se prend à rêver de
couples qui créeraient chacun de son côté, en se partageant les tâches
domestiques et en se retrouvant pour des étreintes torrides dont leurs
œuvres porteraient l’empreinte. Bernard Lahire remarque que, pour se
mettre à écrire et avoir envie d’être publié, il faut « se sentir
implicitement autorisé à le faire » ; cela explique pourquoi, même si
le jeu littéraire est assez ouvert, les écrivains appartiennent
souvent aux classes supérieures : « L’écriture longue et la
publication restent associées dans nos sociétés à une certaine
importance sociale. » Une importance que confère le milieu
d’origine... Mais aussi, sans doute, le sexe.
Le second métier de l’écrivain,
bienvenu pour
« se situer dans le monde »
et « ne pas être soi-même
uniquement une fabrique »

Le rapport des écrivains à la contrainte du « second métier » est très
divers. Certains en souffrent, alors que, pour d’autres, il fait
office de garde-fou. Sans lui, il leur semble que l’univers parallèle
de la fiction pourrait les engloutir. « J’ai frôlé des moments où je
pense que j’aurais pu basculer, pas dans la démence mais bon dans une
certaine marginalité. Donc ce qui me ferait hésiter à lâcher l’école,
c’est ça. Je me dis : "Après, tu es toute seule." Donc il faut faire
attention », dit Claudie Gallay. Alors que, dans leur travail, les
écrivains manipulent les protagonistes qu’ils ont créés, leur activité
rémunérée les oblige à redevenir eux-mêmes des protagonistes, à
retrouver leurs contours, les limites de leur enveloppe physique. La
poétesse Caroline Sagot-Duvauroux (sœur de Jean-Louis) apprécie pour
cela ses emplois alimentaires : « Ça m’évade un peu. Je le ressens
comme quelque chose qui m’empêche d’être dévorée par le monstre que
j’ai choisi de servir, même si ma grande joie, elle est là-dedans en
même temps. Le reste, c’est parce qu’il faut gagner des sous, mais en
même temps, il se trouve que ça doit me détendre quand même un peu par
le simple fait que ça me situe dans le monde, que je ne suis pas moi-
même uniquement une fabrique. »

Laura Desprein, auteure et comédienne, alterne deux activités qui sont
l’une tournée vers l’intérieur, l’autre vers l’extérieur. Arnaud Basch
(pseudonyme) estime que la contrainte extérieure est même nécessaire à
l’écriture : « Ça doit être bien de pouvoir ne faire qu’écrire. Mais
non, peut-être qu’il y a aussi dans cette espèce de tension et dans
tout ce que je puise ailleurs, justement cette envie-là de me
retrouver dans cette solitude indispensable pour moi, pour écrire, par
contraste. Il y a une capacité effective de mobiliser quelque chose
qui est de l’ordre de soi-même parce que la veille on était dans la
mêlée. » En outre, le second métier peut constituer pour les écrivains
une source d’inspiration, même à leur corps défendant : Kafka a beau
pester contre son emploi de gratte-papier, on a du mal, aujourd’hui, à
imaginer ce qu’aurait été son œuvre sans sa description de la
bureaucratie, et par quel autre adjectif on aurait dû remplacer «
kafkaïen »...
Se méfier des morales doloristes

D’autres, au contraire, se passeraient sans complexe du second métier,
qui ne représente à leurs yeux rien d’autre qu’un obstacle. Après
avoir longtemps cru nécessaire de garder le contact avec le monde
social, de « voir le vrai peuple » et « être avec des vrais gens »,
Annie Zadek dit en être revenue : « Je ne le crois pas ou je ne le
crois plus ou j’ai fait le tour de ça ou ça me suffit. » Dans Working,
on trouve un torpillage du même ordre dans la bouche de Terry Pickens,
quatorze ans, qui exerce la fonction, si importante dans la mystique
américaine du travail, de livreur de journaux : « Je ne vois pas
pourquoi ça va vous rendre meilleur de vendre des journaux et
d’apprendre que les gens sont plutôt vachards, ou qu’ils ont pas assez
de sous pour acheter un journal. Ça va vous rendre plutôt plus
mauvais, parce que vous allez pas les avoir à la bonne, les gens qui
vous paient pas. Et vous allez pas les avoir à la bonne, ceux qui ont
l’air de vous faire une grande faveur parce qu’ils vous paient. Ouais,
ça vous forme le caractère si on veut, mais pas en mieux. (...) Je
vois pas où les gens vont chercher tous leurs boniments sur le môme
qui va devenir Président, et que vendre des journaux, c’est ce qui l’a
fait devenir Président. Que ça lui a appris à se débrouiller avec son
argent, et toutes ces conneries-là. Vous savez ce que ça m’a fait ? Ça
m’a appris à avoir les gens de ma tournée dans le nez. Et les chiens.
» Il faut peut-être se méfier, en effet, de cette morale doloriste
selon laquelle il serait bon pour nous d’en baver et de nous
mortifier. Comme le fait remarquer Bernard Lahire, il y aurait « mille
autres manières » que le second métier de rompre l’isolement des
écrivains. De même, si une certaine dose de contrainte peut leur être
bénéfique, comme à tout être humain, pour leur donner un « cadre », il
reste à voir de quelle dose ils ont besoin au juste. Et enfin, il
n’est peut-être pas indispensable que, pour être formatrice, cette
contrainte soit désagréable.

Lahire, et certains des auteurs qui témoignent dans son livre, font
valoir que les écrivains, contrairement aux chercheurs ou aux
intermittents du spectacle, ne bénéficient d’aucun statut. Seul le jeu
de l’oie des prix littéraires, des bourses, des résidences, leur
permet parfois de se dégager davantage de temps pour écrire que dans
les interstices de leur « second métier » - qui est souvent le premier
par le nombre d’heures qu’ils lui consacrent, même si ce n’est pas le
plus important à leurs yeux. Le marché de l’édition n’existerait pas
sans eux, plaident-ils, mais, parmi les acteurs de la chaîne du livre,
ils sont les derniers servis. La question est délicate à trancher :
les chercheurs augmentent le savoir de la société sur un objet d’étude
donné ; serait-il justifié, ou même possible, de faire également
bénéficier d’un « statut » ceux qui se consacrent à l’exploration de
l’imaginaire ? En outre, l’écrivain, contrairement au comédien, par
exemple, exerce sa créativité et produit de l’art avec une logistique
réduite au minimum : dans la solitude, dans l’intimité, en volant
quelques heures à ses autres occupations dès que l’occasion se
présente.
Maupassant à Flaubert :
« Je ne trouve pas ma ligne,
et j’ai envie de pleurer sur mon papier »

Sa démarche se caractérise par une liberté totale, qui, une fois qu’il
y a goûté, lui donne une détermination phénoménale : quelles que
soient les contraintes avec lesquelles il doit jongler, il trouve le
moyen de répondre à ce qui constitue pour lui une nécessité
intérieure. Comme Kafka, Guy de Maupassant, qui était commis dans les
ministères, se plaignait amèrement du temps précieux que lui faisait
perdre son gagne-pain ; il écrivait à Flaubert : « Mon ministère me
détruit peu à peu. Après mes sept heures de travaux administratifs, je
ne puis plus me tendre assez pour rejeter toutes les lourdeurs qui
m’accablent l’esprit. (...) Je ne trouve pas ma ligne, et j’ai envie
de pleurer sur mon papier. » Et pourtant, comme celle de Kafka, son
œuvre est là. D’une manière ou d’une autre, ils ont trouvé le moyen de
la faire exister. « J’écris l’hiver, et la nuit », dit aujourd’hui
André Bucher, écrivain-agriculteur.

Quoi qu’il en soit, la revendication d’un statut pour les écrivains
déclenche une agressivité très intéressante. La parution de La
Condition littéraire, en septembre 2006, a bénéficié d’une large
couverture médiatique : la vie d’écrivain fascine. Mais de nombreuses
voix, y compris celles de certains auteurs, se sont élevées pour
s’insurger contre l’idée qu’ils devraient bénéficier d’un traitement
particulier, celui-ci étant perçu comme un privilège indu, un passe-
droit. On y décèle la confirmation que ces gens-là sont des enfants
gâtés, égocentriques, inconscients et imbus d’eux-mêmes, qu’ils se
considèrent comme au-dessus du vulgaire et estiment qu’ils devraient
être dispensés de subir le lot commun. Pourtant, si on laisse ici de
côté la question du rôle que doit ou ne doit pas jouer l’Etat dans
l’épanouissement de la vie culturelle, on est frappé par une chose :
si des écrivains sont aujourd’hui dans une panade terrifiante, c’est
exactement au même titre qu’une grande partie de la population.
Les écrivains ne réclament pas
le droit d’aller chercher l’inspiration
aux frais du contribuable
entre deux cocktails
dans un mas du Luberon,
mais celui de survivre

La lecture des demandes d’aides adressées à la Société des gens de
lettres, analysées dans La Condition littéraire, est insoutenable.
Elle rend assez obscène, pour le coup, le procès d’intention qu’on
vient de mentionner, et qui traduit, outre un anti-intellectualisme
puant, la persistance d’images d’Epinal assez peu en rapport avec la
réalité de la condition d’écrivain. Comme un grand nombre de leurs
contemporains, ceux qui formulent ces demandes d’aide ont connu un
accident de la vie, séparation, problème de santé, licenciement ; ils
ont perdu leur second métier ou les petits boulots qui les avaient
longtemps fait vivre. Ils ne réclament pas le droit d’aller chercher
l’inspiration aux frais du contribuable entre deux cocktails dans un
mas du Luberon, mais celui de survivre. S’ils le font en tant
qu’écrivains, ce n’est pas parce qu’ils estiment être d’une essence
supérieure ou avoir plus de droits que les autres, mais tout
simplement parce que c’est leur domaine, ou un de leurs domaines
d’activité.

Et quand bien même certains d’entre eux avaient fait le pari de vivre
- chichement - de leur écriture, jusqu’au jour où cela n’a plus
marché, est-ce vraiment si condamnable ? Au moins, leur production
littéraire les rendait heureux, eux et leur cercle de lecteurs ; au
pire, elle était inoffensive, alors que bien des emplois sont
nuisibles à la société et rendent malheureux ceux qui les occupent,
sans que ça soulève de contestation particulière. Dans Working, la
jeune Enid Du Bois se souvient de sa cuisante expérience comme
démarcheuse par téléphone pour vendre des abonnements à un journal ;
on lui avait attribué un ghetto de Chicago : « Une femme que j’avais
appelée de bonne heure le matin sortait juste de l’hôpital. Elle avait
été obligée de se lever pour me répondre. Ils me racontaient leurs
malheurs. Certains ne savaient pas lire, je vous jure. Alors qu’est-ce
qu’ils auraient fait d’un journal. Vous savez ce que je leur disais :
"Vous pourrez toujours regarder les bandes dessinées..." "Si vous avez
des enfants, il faut bien qu’ils apprennent à lire le journal." J’ai
honte quand j’y pense. » Elle craque le jour où elle tombe sur un
aveugle qui se dit désolé de ne pas pouvoir l’aider en prenant un
abonnement. Elle raccroche et court s’enfermer aux toilettes : « J’en
étais malade. J’ai beaucoup prié, là, dans les toilettes. Je disais :
"Mon Dieu, il doit y avoir quelque chose de mieux pour moi. Je n’ai
jamais fait de mal à personne, Seigneur." »
L’idée qu’on ne doit être payé
que pour ce qui nous fait souffrir
ou exige de nous un renoncement,
un sacrifice

Dans l’agressivité que suscitent les écrivains quand ils réclament de
vivre un peu mieux de leur plume, il semble y avoir l’idée que quelque
chose qui apporte du plaisir ne doit pas être payé ; qu’on ne doit
être payé que pour ce qui nous fait souffrir ou exige de nous un
renoncement, un sacrifice. Certes, c’est le lot de la plupart des
gens. Mais si ceux qui ont cette chance en étaient privés, ça
n’améliorerait en rien le sort des autres. Personne n’a rien à gagner
à conforter cette logique mortifère ; au contraire. Cette odeur tenace
de mort prématurée que dégage le travail moderne revient souvent dans
les témoignages de Working : « Un boulot, c’est un boulot, pas une
condamnation à mort », s’insurge par exemple Phil Stallings, soudeur
chez Ford. C’est au point qu’Elmer Ruiz, le fossoyeur, qui habite avec
sa famille sur son lieu de travail et pense qu’il y sera enterré,
apparaît comme une allégorie saisissante de bien d’autres témoins du
livre.

Comme tout le monde, les écrivains, puisqu’ils ont presque tous un
autre métier, sont ballottés entre la précarité et la peur du chômage,
qui menacent de les priver de subsistance, et la tyrannie du travail,
qui les empêche de consacrer une part suffisante de leur temps à
l’activité qui leur importe le plus. On peut donc penser que
l’approche la plus pertinente pour résoudre les difficultés que
rencontrent les artistes n’est pas de réclamer pour eux un statut
particulier, mais de faire le lien entre leur sort et celui de
l’ensemble de la population. C’est ce qu’ont bien compris les
intermittents du spectacle quand ils revendiquent non seulement le
maintien de leur statut, mais son extension à tous les travailleurs
victimes, comme eux, de la discontinuité de l’emploi : « Ce que nous
défendons, nous le défendons pour tous. » Par ailleurs, l’écriture
peut être considérée comme un parfait exemple de ces activités à la
croisée de l’intime et du public qui connaissent, avec Internet, une
expansion inédite, ce qui brouille un peu plus la frontière entre
professionnalisme et amateurisme.
Le travail contre le « travail »

(JPG)Au lieu de rabrouer les écrivains quand ils se plaignent de leur
sort, on ferait mieux de les prendre comme cobayes pour repenser la
condition de tous les salariés. Car l’écriture, plus largement,
s’inscrit dans un mouvement de prise de distance avec la sphère
salariale : constatant que le meilleur d’eux-mêmes ne peut s’y
exprimer, que l’utilité sociale divorce de l’utilité économique,
beaucoup de salariés consacrent leurs loisirs à une production,
artistique ou non, qui leur semble avoir du sens. Dans Working, Nora
Watson, rédactrice de vingt-huit ans, à la recherche d’un autre poste,
se présente à des entretiens d’embauche en disant : « Certainement je
peux vous apporter des échantillons de mon travail, mais ceux dont je
suis fière, c’est ceux que l’institution n’a jamais publiés. »

Harold Patrick, qui conduit un chariot-élévateur pendant la semaine,
passe son week-end à cultiver des légumes sur un bout de terrain dans
le New Jersey : « A l’automne, vous faites des conserves de tomates,
des haricots verts, vous faites de la gelée de raisin, de la gelée de
cassis. Maintenant, j’ai creusé un étang, j’y ai mis du poisson et il
vient des oiseaux sauvages, des canards, des oies, des cygnes, des
faisans, tout ça. On voit quelquefois des cerfs, ils viennent boire...
Ouais, je travaille comme un enragé là-bas ! Plus que sur mon
élévateur. Bien sûr, vous êtes fier de tout ça. » Le travail contre le
« travail », en somme. Walter Lundquist, dessinateur commercial,
revenu du rêve américain, « ce beau rêve horrible, frelaté, que nous
avons tous plus ou moins », dégoûté de mettre son talent au service de
la publicité, se consacre à des projets qui le satisfont, quitte à
plancher sur les commandes lucratives le soir : « Ma famille regarde
la télé et moi je m’assieds à côté d’eux et je travaille toute la
soirée au boulot payant pour gagner ma croûte et pouvoir passer le
reste de la journée à faire ce que je trouve important. Je fais des
journées de seize heures. »
« Dans l’inconscient collectif
l’auteur est riche de quelque chose
qui fait qu’il n’a pas besoin d’être payé »

Dans son introduction, Studs Terkel écrit : « Peut-être est-il temps
de redéfinir l’éthique du travail et de retirer l’usage de cette idée
aux hommes ordinaires qui l’invoquent. Dans un monde de cybernétique,
de technologie galopante, ce sont de plus en plus les choses qui font
les choses. Il semblerait que le moment soit venu pour notre espèce de
passer à d’autres activités. Des activités humaines. Freud l’exprime
d’une certaine façon, Ralph Helstein d’une autre. Il est président du
syndicat des emballeurs. "Apprendre, c’est du travail. Elever les
enfants, c’est du travail. L’action sociale, c’est du travail. Une
fois que vous avez accepté l’idée que le travail, c’est quelque chose
qui a un sens, et pas seulement le moyen de gagner de l’argent, vous
n’avez plus besoin de vous inquiéter du chômage. Plus d’excuse pour
les bêtes de somme. La société n’en a pas besoin. Nous sommes capables
de nourrir, de loger et d’habiller tout le monde, sans problème. La
difficulté, ça va être de trouver assez de façons d’occuper l’homme
pour qu’il reste en contact avec la réalité." De toute évidence, nos
imaginations n’ont pas encore été mises à l’épreuve. » Trente-cinq ans
après que ces lignes ont été écrites, c’est malheureusement toujours
vrai.

« Dans l’inconscient collectif l’auteur est riche de quelque chose qui
fait qu’il n’a pas besoin d’être payé », dit un auteur cité dans La
Condition littéraire. On croit savoir ce que c’est : tous les
interviewés de Working sont « à la recherche d’une vocation » (c’est
le titre d’une des parties du livre) ; ils ont une idée plus ou moins
précise de ce que serait la leur, mais bien peu sont ceux qui peuvent
la mettre en pratique. Elle reste virtuelle : « L’or que l’on pourrait
trouver dans leurs vies ignorées est aussitôt transmuté dans le vil
métal de l’être banal », déplore, au sujet de la plupart des gens, le
sociologue anglais Richard Hoggart, cité par Studs Terkel. Or,
l’écrivain, lui, a la chance inestimable d’avoir trouvé sa vocation et
de la réaliser, malgré les obstacles pratiques qu’il affronte.
Nathacha Appanah-Mouriquand est très consciente de ce privilège : « Je
sais que j’ai trouvé quelque chose pour lequel je suis faite. (...) Je
me dis que j’ai de la chance d’avoir trouvé ça, même si c’était dur à
poser. » Dans Working, Bud Freeman, saxophoniste, a eu la même
chance ; il joue de son instrument depuis quarante-sept ans, et ça n’a
fait que devenir plus précieux pour lui : « C’est la chose que j’ai
besoin de faire. »
Une activité qui porte
sa récompense en elle-même

Le grand luxe de l’écrivain, même dans le dénuement matériel, c’est
d’exercer une activité qui porte sa récompense en elle-même, et pas
dans le bénéfice secondaire - par exemple matériel - qu’elle permet.
Il échappe à cette malédiction qui est le lot commun : « Les gens ne
travaillent pas pour travailler, ils travaillent pour une voiture, une
maison, des vacances », déplore dans Working Kay Stepkin (qui y
échappe elle aussi puisqu’elle a ouvert une boulangerie coopérative).
Les buts poursuivis par les autres semblent alors dérisoires : « Je
n’ai jamais pensé au problème de gagner de l’argent. J’ai même quasi
crevé de faim. Mais tout de même, je n’arrivais pas à penser à ça,
gagner de l’argent », constate Caroline Sagot-Duvauroux. Même la
publication de ses textes est secondaire : « On écrit, on écrit et on
verra bien », dit Alain Piolot. Catherine Simon auteure de polars,
confirme : « Quand on écrit un roman policier - quand il est publié
c’est autre chose - mais quand on l’écrit, on est dans la sphère de
l’intime, de l’invisible et du ludique. »

La création littéraire représente, selon l’auteure américaine Annie
Dillard, « la vie à son plus haut degré de liberté » : Florence Piette
a toujours aimé « l’idée de réorganiser les données qu’on a dans la
vie, de les enregistrer et de les transformer ». Enzo Cormann, lui
aussi, s’émerveille de cette « liberté extraordinaire de pouvoir
ficeler des agencements singuliers », de « déployer de la vie de façon
imaginaire et par conséquent d’élargir l’éventail de l’expérience ».
Il se met au travail « avec de l’appétit » : « C’est-à-dire que
m’installer à 8h et demie le matin avec une tasse de café, c’est un
vrai plaisir. » L’écrivain est un être que le désir, devançant ou
déjouant sa volonté consciente, n’a pas quitté, ne quitte jamais : «
La nécessité d’écrire revient par bouffées », dit Olivier Saison. Tous
évoquent une notion d’ancrage, d’adéquation, de plénitude. Claudie
Gallay : « Quand je suis seule, je suis dans un état d’esprit
absolument parfait. » A l’école, Caroline Sagot-Duvauroux adorait les
exercices de français : « C’est comme si j’étais dans l’eau et que
j’étais un poisson. » Pour Maryvonne Rippert, qui avait mis ses
aspirations littéraires sous le boisseau pendant trente ans, se
remettre à écrire a été comme « enfiler des pantoufles psychologiques
». Cécile Artière affirme : « Mon identité psychique est dans
l’écriture. » Le texte révèle en effet une vérité qui ne pourrait pas
trouver à s’exprimer ailleurs ; ainsi, raconte Bernard Lahire, André
Gide avait d’abord refusé de publier Marcel Proust à la NRF, avant de
faire son mea culpa auprès de lui : « Pour moi vous étiez resté celui
qui fréquente chez Mmes X et Z - celui qui écrit dans le Figaro. (...)
Un snob, un mondain amateur. »
Ce qu’il y a de beau dans l’écriture,
c’est qu’on s’y sent « insubstituable »

C’est peut-être cette autonomie, cette assurance dans leur vocation,
qu’on envie aux écrivains, et qui expliquent le mélange de respect et
d’agressivité qu’ils suscitent. Laura Desprein fait remarquer : « Les
gens sont fascinés par l’idée qu’on puisse être seul, dans notre
société où on nie tellement la solitude que ça les renvoie à leur
propre désir de solitude, de vieil ermite, de l’île déserte. Et puis
le fait d’écrire de bout en bout quelque chose, ça veut dire qu’il y a
une certaine obstination, une certaine volonté et ça aussi ça fascine
les gens, cette volonté, tout seul, sans que personne ait rien demandé
de faire. » La jalousie, c’est d’ailleurs ce qui peut être à l’origine
de certaines vocations d’écrivains : « On lit quelque chose et puis on
imagine l’auteur en train de l’écrire, et le plaisir qu’il a eu. Alors
on est jaloux », dit Pierre Charras.

Marc Lambron, lui, dit que ce qu’il y a de beau dans l’écriture, c’est
qu’on s’y sent « insubstituable » : « Le propre d’un texte littéraire,
c’est précisément que, si l’auteur ne l’écrit pas, personne ne peut
l’écrire à sa place en gros. Ecrire, c’est un marqueur identitaire
très fort. » Il met là le doigt sur l’essentiel. L’obsession anxieuse
de se sentir utile, d’« apporter une contribution », est un leitmotiv
chez tous ceux qui témoignent dans Working. Et, quand on creuse un peu
ce désir, on s’aperçoit qu’il traduit un besoin très profond de se
rendre utile en tant qu’on est soi-même, et pas un autre ; en tant
qu’on est, effectivement, insubstituable. Or, ce qui met en échec ce
besoin, et rend les gens malheureux au travail, c’est
l’automatisation, la standardisation, qui gagnent tous les secteurs
d’activité, et la conscience douloureuse d’être interchangeables. « Je
suis un robot », « un singe pourrait faire ce que je fais », « vous
devenez un cinglé d’automate » : cette plainte amère, remarque Studs
Terkel, revient sans cesse dans les témoignages. Les êtres humains se
sentent contaminés par les machines : Sharon Atkins, réceptionniste
dans une grosse entreprise commerciale, constate que ses conversations
avec ses proches sont devenues « courtes, hachées » ; elle rêve de
s’exiler au « pays sans téléphone ». Steve Dubi, inspecteur chez US
Steel depuis quarante ans, n’existe dans son métier que sous la forme
d’un numéro : « Il y a des tas de gens qui connaissent pas votre nom.
Moi, je suis quarante-quatre mille soixante-cinq. Sur votre feuille de
paie, il y a pas votre nom, juste votre numéro. Au bureau central, ils
savent pas qui c’est quarante-quatre mille soixante-cinq. Ils savent
pas si c’est un Blanc, un Noir ou un Indien. »
« On attend de vous moins
que ce que vous pouvez donner »

Les machines ont même droit à plus d’égards que les hommes, qui leur
sont subordonnés et asservis. Mike Lefevre ne comprend pas pourquoi ce
n’est pas plutôt l’inverse, les machines mises au service des
humains : « On peut envoyer une fusée sans hommes et on envoie des
hommes dans les aciéries pour faire le boulot d’un mulet. Pourquoi ? »
L’ouvrier agricole Roberto Acuna constate que ses patrons « traitent
mieux leurs machines et leurs animaux » que leurs travailleurs. Gary
Bryner, ouvrier chez General Motors, a renoncé à un poste de
contremaître parce qu’il n’en pouvait plus de s’entendre seriner : «
La production d’abord, les hommes ensuite. » Phil Stallings, chez
Ford, confirme : « Quand un type devient contremaître, il peut même
plus être humain, question sentiments. Y a un type, là, qui perd tout
son sang. Et après, mon pote ? Faut que la chaîne continue à tourner.
» On ne l’arrête que « si un type est blessé au point que ça gêne la
production ». Dans une usine de matériel agricole à Moline, rapporte
Studs Terkel, « un ouvrier se plaint que celui qui produit beaucoup et
mal est plus apprécié que celui qui produit peu et bien : le premier
est un allié de la croissance nationale, alors que le second la menace
». Ainsi, la fierté du travail bien fait ne peut plus exister. Comme
dit Charlie Blossom, gosse de riches très paumé devenu un hippie
hilarant et caricatural, mais avec des éclairs de lucidité : « Nous
sommes paresseux parce que nous n’avons rien d’intéressant à faire. »
Et Nora Watson : « On attend de vous moins que ce que vous pouvez
donner. » Les récits de Working dessinent avec précision le tableau
d’un monde qui marche sur la tête - qui, comme l’écrit Jean-François
Billeter, « soumet l’infinie profondeur et variété du social aux
abstractions de la raison marchande ».

Un monde où l’humanité est de trop. Rip Torn, acteur humilié par la
nécessité de tourner des publicités, l’illustre bien : « Au Mexique,
il y a quelque chose d’unique dans les rues. Les trottoirs sont faits
à la main et pas à la machine. Alors il y a des petites irrégularités.
C’est pour ça que l’œil se repose là-bas, même en regardant les
trottoirs et les murs. C’est de l’artisanat. Dans une chaise, vous
voyez l’homme. Et vous savez qu’on n’en a pas sorti sept mille
pareilles dans la journée. (...) Il y a de l’art là-dedans, et c’est
ce qui rend l’humanité plus heureuse. Vous travaillez par nécessité,
bien sûr, mais dans votre travail, il vous faut un peu d’art aussi. »
On peut d’ailleurs noter que les professions intellectuelles ne sont
pas à l’abri de la dépersonnalisation et de l’automatisation : le
journalisme contemporain, dans lequel l’information devient de plus en
plus un simple produit d’appel fabriqué à la chaîne, se rapproche par
bien des aspects d’un « travail de singe ».
Le prestige des métiers intellectuels :
« Je croyais que les professeurs
avaient des W.-C. en or »

C’est peut-être là que se situe le clivage décisif : non pas entre les
métiers intellectuels ou artistiques et les métiers manuels, mais
entre les métiers qui font une place à l’humanité et à la singularité
du travailleur, et ceux qui l’obligent à les refouler. Certes, la
première distinction est très présente dans Working : Rose Hoffmann,
enseignante, exprime bien le prestige attaché aux métiers
intellectuels, quand elle raconte qu’enfant, elle croyait que les
professeurs « avaient des W.-C. en or ». Mike Lefevre s’insurge contre
le mépris dans lequel on tient les métiers manuels : « Je voudrais
bien voir dans un bâtiment comme ça, disons l’Empire State, une plaque
qui irait du haut en bas avec les noms de tous les maçons, les noms de
tous les électriciens, tous les noms. Comme ça, un type pourrait venir
avec son gosse et il lui dirait : "Tiens, tu vois, là, au quarante-
cinquième étage, c’est moi qui ai posé le longeron d’acier." Picasso,
il peut montrer une peinture. Moi, qu’est-ce que je peux montrer ? Un
écrivain, il peut montrer son livre. Tout le monde, il devrait avoir
quelque chose à montrer. »

Mais il n’empêche que c’est très net : ceux qui sont heureux et fiers
de leur travail sont ceux qui, indépendamment de la nature de leur
activité, savent qu’aucune machine ne pourrait le faire à leur place -
ou alors, pas aussi bien. Alors que l’ouvrier à la chaîne a
l’impression désespérante que l’aiguille se traîne sur le cadran de
l’horloge, eux ne voient pas le temps filer. C’est le cas, par
exemple, d’Eugene Russell, l’accordeur de pianos : « Si je travaille
sur un bon Steinway, ma journée passe si vite que je me demande où
elle est passée. » Un jour, il restaure entièrement un vieux piano
droit ; une semaine après, il apprend que le propriétaire l’a vendu.
Surpris, il demande pourquoi. Et reçoit cette réponse : « J’ai entendu
le son que je voulais entendre. » Alors qu’il accorde un piano dans la
salle de danse d’un hôtel où se tient une réunion de fabricants
d’ordinateurs, l’un d’eux vient lui taper sur l’épaule : « Un jour, on
va prendre votre place. » Il réplique : « Quand vous aurez fini
d’isoler un nombre infini d’harmoniques, vous aurez dépensé des
milliards de dollars en matériel pour arriver à faire ce que je fais
avec mes oreilles. » L’autre admet alors : « Vous avez raison. On ne
touchera jamais à votre travail. »
Le travail doit permettre aux gens
de « dire qui ils sont »

C’est aussi le cas du maçon Carl Murray Bates : « Je demande l’heure
au gars qui porte la hotte et il me dit deux heures et demie et je
dis : "C’est pas vrai, je voulais en faire bien plus que ça !" » Alors
que tous ceux qui occupent des emplois de « robots » affirment ne
jamais penser à leur travail, ni pendant qu’ils le font, ni après,
sous peine de devenir fous, lui y pense tout le temps : « La pierre,
c’est ma vie. Je rêve toute la journée et c’est presque toujours de
pierre. Oh, je vais me construire ma petite maison de pierre au bord
de la Green River. Je vais construire des placards de pierre dans la
cuisine. Cette porte de pierre va être rudement lourde, je me demande
comment je vais fixer les gonds. Il faut que je trouve la façon de
faire un toit en pierre. Des trucs comme ça. Dans tous mes rêves,
apparemment, il y a une pierre quelque part. » Il note que «
l’automation a bien essayé de s’en mêler », mais que « ça n’a pas
l’air de marcher tellement bien ». Il regarde avec fierté les maisons
qu’il a construites quand il passe devant : si ce n’est pas
l’immortalité pour lui, puisque « rien ne dure toujours dans ce monde
», « ça y ressemble drôlement ».

C’est enfin le cas de la responsable de la boulangerie coopérative,
qui trouve si agréable de s’entendre dire par les clients que son pain
est délicieux : « Nous essayons d’arriver à un compromis entre une
façon de faire les choses efficace et une façon humaine. » Elle a
formé un garçon qui sortait de l’école de boulangerie : « Il s’est
aperçu que ce n’était pas nécessaire de mesurer la farine non blutée.
Au doigt, on sent quand il y en a assez. Ça donne plus de satisfaction
que de le faire comme une machine. Vous mettez plus de vous-même,
d’une certaine manière. » Elle estime que, pour que le monde dure, «
nous avons à faire des choses concrètes, personnelles, plutôt que des
choses abstraites, impersonnelles » : le travail doit permettre aux
gens de « dire qui ils sont ».
« Quelquefois, juste par rosserie,
quand je fais une pièce,
je la cabosse un petit peu.
J’aime bien faire quelque chose
qui la rende unique »

Mais, pour autant, qu’on n’en déduise pas que tous les autres, ceux
qui n’ont pas cette chance, ceux qui sont tous les jours comme « un
acteur avec un mauvais scénario » (Mike Lefevre), ont dit leur dernier
mot. Working fourmille de témoignages sur les mille et uns
stratagèmes, les mille et uns gestes de résistance minuscules et
magnifiques qu’ils inventent pour, dit Terkel, « survivre à leur
journée ». L’ouvrier Phil Stallings raconte avec un « large sourire »
comment, immense victoire, ses collègues et lui ont réussi à faire
arrêter la chaîne : « Vous savez ce qu’on a fait ? On s’est tous assis
par terre. Parole ! (Il rit.) Elle s’est arrêtée à huit heures et elle
est repartie qu’à huit heures vingt. Absolument tout le monde était
assis. C’était vraiment beau à voir, sans mentir. » L’aciériste Mike
Lefevre avoue : « Quelquefois, juste par rosserie, quand je fais une
pièce, je la cabosse un petit peu. J’aime bien faire quelque chose qui
la rende unique. Un coup de marteau. Exprès, pour voir si ça passera,
pour que je puisse dire après que c’est moi qui l’ai fait. » Gary
Bryner va discuter avec les autres ouvriers sur la chaîne, et ceux-ci,
à l’occasion, pour pouvoir lui parler, laissent passer une voiture : «
Ah merde, c’est jamais qu’une caisse ! » Nancy Rogers, employée de
banque, colle un autocollant fantaisie sur la plaque qui porte son
nom, et sent bien qu’elle se fait mal voir : « Ils veulent que tout le
monde soit pareil. (...) Je crois que, dans bien des endroits, ils ne
veulent pas que les personnes soient des personnes. » Dolores Dante,
serveuse, qui a « une opinion sur tous les sujets qui existent », sert
de la crème aux clients en disant : « Voilà votre ersatz. Je crois que
vous avalez du plastique. » Elle trouve le moyen de varier les
formulations : « Ce serait très fatigant si j’étais obligée de répéter
cinquante fois : "Voulez-vous un cocktail ?" Alors, je change, pour
mon plaisir. Je dis : "Qu’est-ce que je pourrais bien vous proposer
d’inédit dans ce que j’ai au bar ?" » Elle met aussi un point
d’honneur à se déplacer avec grâce à travers la salle, en s’imaginant
qu’elle est une ballerine. Forcément, ça ne se passe pas toujours très
bien : « Partout où je serai, j’aurai des difficultés et ce sera ma
faute. » Nora Watson colle des affiches aux murs, apporte des fleurs,
et tourne son bureau vers la fenêtre, alors que tous ses collègues le
tournent vers la porte.

Parfois, pour ceux qui en ont la possibilité et/ou le courage, tout
cela débouche sur des ruptures plus radicales. Parce que, comme dit
Walter Lundquist, le dessinateur commercial : « Une fois que vous avez
réveillé l’animal humain, vous ne pouvez plus le rendormir. »
Mona Chollet
Bernard Lahire, La Condition littéraire - La double vie des écrivains,
La Découverte, 2006.
Studs Terkel, Working - Histoires orales du travail aux Etats-Unis,
traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Denise Meunier et Aurélien
Blanchard, Amsterdam, 2005 (1972).

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