Témoignage . Chômeur en fin de droits, Jean Bordat, qui a commencé à
travailler à seize ans, est écarté du droit à la retraite anticipée.
Une victime exemplaire de la loi Fillon sur les retraites.
Après quarante-trois ans de carrière, se retrouver soudain,
légalement, sans rien : ni statut social, ni droit à des revenus...
Voici l'incroyable et véridique histoire de Jean Bordat, victime
ordinaire du progrès social selon François Fillon. Carrure solide,
allure joviale, et, malgré tout, dans l'adversité, une bonne dose de
dynamisme, cet habitant de Colombes (Hauts-de-Seine) a débuté sa vie
active à l'âge de seize ans. Il vient de franchir le cap des cinquante-
neuf printemps. Il fait donc partie de ces salariés dits à la carrière
longue, ayant commencé à trimer à quatorze, quinze ou seize ans. Des
femmes et des hommes auxquels la loi Fillon de 2003 portant réforme
des retraites a, généreuse, n'est-ce pas, voulu offrir une forme de
reconnaissance en leur donnant le droit de « décrocher », avec une
pension pleine, avant le seuil des soixante ans. Cela n'avait bien sûr
pas échappé à Jean Bordat. C'est donc avec une certaine dose d'espoir
qu'il se rend, il y a quelques jours, à la Caisse nationale
d'assurance vieillesse (CNAV). A priori, ses comptes sont bons : un
début de carrière à seize ans, un nombre total de trimestres
d'assurance à la CNAV supérieur même à ce qui est exigé...
les années
de chomage
ne comptent pas
Jean Bordat n'a oublié qu'un « détail », quelques petites lignes
nichées dans un texte de loi aussi touffu, difficile d'accès, que tant
d'autres. Un détail zappé par la communication grand public développée
par le gouvernement toutes ces dernières années sur une mesure censée
prouver le caractère social, progressiste, d'une réforme perçue par
l'opinion, non sans raison, comme régressive. Pour avoir droit au
départ anticipé, il ne suffit pas d'avoir accompli une carrière
longue. Encore faut-il qu'elle n'ait pas trop subi d'aléas : outre une
durée d'assurance à la CNAV, la loi exige en effet un nombre de
trimestres « réellement cotisés » par l'intéressé. À ce titre sont
exclues, notamment, les périodes de chômage. Le détail qui tue le
droit au départ anticipé de Jean Bordat : victime de plusieurs
licenciements, sa longue carrière compte en effet 20 trimestres de
chômage, qui lui valent, malgré ses 171 trimestres d'assurance au
compteur, de descendre sous la barre des trimestres « cotisés »
exigés. Un cas, hélas ! pas rare et qui donne à la réforme Fillon un
goût de cadeau empoisonné (voir article ci-dessous).
Pour Jean Bordat, la déconvenue ne s'arrête pas là. Il devra donc, on
l'a vu, attendre encore près d'un an, de souffler ses soixante
bougies, pour bénéficier de sa pension. Et d'ici là ? D'ici là, rien :
pas un sou. Vous avez bien lu : après quarante-trois ans de labeur, ce
travailleur se retrouve sans aucun droit à revenu. L'explication est
dramatiquement simple. Envoyé au chômage une nouvelle fois suite à une
fin de contrat à durée déterminée, il a épuisé ses droits à
indemnisation le 30 avril dernier. Un temps, il s'est alors pris à
espérer bénéficier d'une allocation destinée à permettre aux chômeurs
âgés en « fin de droits », n'ayant pas atteint les soixante ans, de
faire la jonction avec la retraite : l'allocation équivalent retraite
(AER). Espoir vite douché aux ASSEDIC : l'AER est attribuée sous
conditions de ressources, et celles du ménage Bordat, qui se résument
désormais à la retraite de son épouse, dépassent, de peu, le plafond.
En somme, son tort est d'être « marié depuis trente-six ans avec une
femme que j'adore et qui a pu obtenir sa pension d'enseignante »,
témoigne l'intéressé avec un brin d'ironie amère. On comprend qu'il
ait modérément goûté la remarque qu'on lui a faite, sur un mode certes
léger, à l'ASSEDIC : « Ah ! si vous étiez divorcé... » Jean Bordat a
d'autant moins apprécié que, dit-il, « nous devons encore aider
financièrement nos trois enfants ». L'aîné vient de faire
l'acquisition d'un logement et ne « joint pas les deux bouts ». Le
second, avec son salaire et celui de son épouse, n'y parvient pas
mieux, entre « loyer, remboursements de crédit et frais de garde
d'enfant ». Et le troisième, sa fille, « bac plus quatre et occupant
un emploi de standardiste », est encore « hébergée à la maison ».
privé de tout revenu personnel pendant un an
Récapitulons. Au terme d'une longue carrière, menée, notamment, dans
le secteur de l'insertion sociale, dans la gestion et dans les
ressources humaines, Jean Bordat est aujourd'hui, d'abord, un chômeur,
et il juge proches de zéro ses chances de retrouver un poste. « À
cinquante-neuf ans, faut pas rêver, alors que l'on va promouvoir des
heures supplémentaires » (qui, logiquement, joueront contre
l'embauche), remarque-t-il. Pourtant, « Sarkozy va me dire : « au
travail le vieux, fini les allocations ! », ajoute-t-il, allusion au
discours récurrent du président sur le thème de la « valeur travail »,
mise en opposition avec la solidarité, qualifiée d'« assistanat »,
avec les privés d'emploi. « J'ai envoyé de nombreuses candidatures,
sans aucun résultat. Engager un vieux alors que le souci est de
dégraisser et faire partir le maximum de personnes de cette catégorie
d'âge... » Jean Bordat est, en deuxième lieu, un chômeur privé de
droit à indemnisation du chômage. C'est enfin un salarié à la longue
carrière privé du droit à la retraite. Et voici comment, observe-t-il,
« dans la France sarkozyenne, certaines personnes peuvent être privées
de revenu personnel pendant un an en toute légalité ».
Visiblement pas du genre à croire en la fatalité de la régression
sociale, ce lecteur de l'Humanité, militant associatif, « compagnon de
route du PC » après avoir été un temps membre du PS, confie-t-il, a
voulu dénoncer ce scandale. Pour lui, conclut-il, « une seule
solution : abroger définitivement cette loi (Fillon) et la remplacer
par une vraie loi prenant en compte toutes les situations, notamment
des femmes ayant élevé leurs enfants, des travailleurs handicapés et
en taxant les bénéfices financiers ». Et dans l'immédiat, pour le
citoyen Bordat, un seul moyen : « Élire des députés de combat, qui
portent les espoirs des citoyens comme ceux nés lors de la Libération
en 1945, je veux dire clairement des députés communistes, républicains
et citoyens. Et entrer en résistance. »
Yves Housson