Du 8 au 15 mai, une mission de la FIDH s’est rendue dans la
ville de Salloum pour enquêter sur la situation des migrants et
réfugiés à la frontière égypto-libyenne.
La mission avait également pour objectif d’évaluer les
conséquences du conflit en Libye pour les travailleurs
migrants : environ 2,5 millions de migrants, originaires d’Asie
et d’Afrique, travaillaient dans ce pays avant le début du
conflit. Elle était motivée en particulier par les allégations
de violence visant spécifiquement les migrants d’Afrique
subsaharienne, accusés d’être des mercenaires à la solde de
Kadhafi.
Cette mission a été organisée à la suite d’une première mission
réalisée par la CIMADE à la frontière tuniso-libyenne en avril
2011 (voir le communiqué de la CIMADE : « A la frontière
tuniso-libyenne, des milliers de migrants attendent un avenir… »
www.cimade.org).
La mission était composée de Geneviève Jacques, membre du bureau
international de la FIDH, ancienne secrétaire générale de la
CIMADE, Mohammed Badawi, directeur adjoint de l’organisation
soudanaise African Centre of Justice and Peace Studies, et
Christine Tadros, spécialiste de la question des réfugiés pour
l’organisation égyptienne AMERA.
Les chargés de missions ont pu recueillir plus d’une
cinquantaine de témoignages de réfugiés et de migrants
originaires d’Afrique subsaharienne. Ces témoignages viennent
confirmer le fait que les migrants d’Afrique subsaharienne ont
été victimes de graves violences voire de meurtre, et qu’ils ont
été systématiquement pris pour cible par divers groupes armés.
Quelques chiffres
• On estime à 2,5 millions les migrants qui travaillaient en
Libye avant le début du conflit
• Au 16 mai, 803 087 personnes avaient fui la Libye, dont 284
595 vers l’Égypte (94,884 Égyptiens, 115 607 Libyens et 74 104
personnes originaires de pays tiers)
• Le 16 mai 2011, 1 638 personnes ont traversé la frontière
égypto-libyenne
• Selon le HCR, depuis le début du conflit plus de 14 000
personnes sont parties directement par bateau, essentiellement
depuis la région de Misrata, en direction de l’Europe (les îles
italiennes proche de la Libye et Malte)
• Le HCR dénonce le fait que plus de 1 200 personnes auraient
péri en mer depuis le mois de février
• Au 10 mai, le nombre de demandeurs d’asile enregistrés auprès
du HCR à Salloum était de 609 personnes
• Le taux d’acceptation des demandes d’asile à Salloum, au 10
mai 2011, était de 78%
Urgence à la frontière
Si les réfugiés de nationalité libyenne ont dès le début pu
passer la frontière égyptienne sans encombre, il n’en a pas été
de même pour l’ensemble des migrants qui travaillaient en Libye.
Bloqués au poste frontière de Salloum dans des conditions
extrêmement précaires – les autorités égyptiennes refusent toute
possibilité de construction d’un « camp en dur », ils attendent
d’être rapatriés dans leurs pays d’origine. Pour quelques uns la
situation est encore plus difficile : ayant déjà fui les
conflits et la persécution dans leur pays d’origine, ils n’ont
aujourd’hui nulle part où aller.
Rapatriement des migrants
Contrairement aux autorités tunisiennes, leurs homologues
égyptiennes ont fait pression sur le Haut Commissariat aux
Réfugiés (HCR), afin qu’il n’installe pas de campement pérenne
sur la frontière. D’où la précarité des logements. Si les
procédures de rapatriement de ces travailleurs migrants ont été
rapides (en trois mois, l’Organisation internationale des
migrations a ainsi procédé à l’évacuation de plus de 35 000
personnes par bus et charters), il n’en reste pas moins que
l’amélioration des conditions de vie reste une urgence pour ceux
qui restent.
Dans la mesure où il s’agit de retours volontaires, le maintien
de financement reste indispensable pour permettre à l’OIM
d’assurer cette mission. Mais il est nécessaire également que
ces migrants se voient garantir la possibilité, s‘ils le
souhaitent, de poursuivre leur parcours migratoire, et que ce
principe soit respecté par l’ensemble des acteurs internationaux
engagés dans la région.
La situation des personnes « doublement » réfugiées
Quelque centaines de Darfouris, de Somaliens, d’Erythréens, de
d’Ethiopiens qui ne peuvent rentrer dans leur pays d’origine
pour cause d’insécurité, attendent d’être réinstallés dans un
pays tiers. Certains sont là depuis maintenant près de trois
mois, vivant également dans des conditions d’extrême précarité.
E., un Congolais originaire de Kinshasa, attend la réponse du
HCR, pour savoir s’il bénéficiera du statut de réfugié. En
Libye, il travaillait dans le bâtiment, explique-t-il, dans une
entreprise basée aux Emirats arabes unis et avait une carte de
travail. Mais E. est également un ancien militaire et il a
« peur de rentrer en RDC », où il peut faire l’objet de
représailles. Si le HCR rejette son dossier, il ne sait pas bien
ce qu’il fera, mais dit-il : « Je ne retournerai plus en Libye.
C’est fini pour moi ».
A cet égard, la politique migratoire répressive et sécuritaire
de l’Union européenne et le durcissement des conditions de dépôt
d’asile constituent des signes négatifs particulièrement graves.
Il est urgent que l’Union européenne s’engage à accueillir des
réfugiés, qu’ils soient passés par le système du HCR ou qu’ils
arrivent directement sur le territoire européen.
Attaques à l’encontre des migrants originaires d’Afrique
sub-saharienne en Libye
Les migrants que la mission de la FIDH a rencontrés étaient le
plus souvent des hommes seuls, travaillant dans la construction,
l’industrie ou les services, exerçant des métiers de chameliers,
fermiers ou soudeurs. Socialement exclus, parfois soumis aux
harcèlements policiers, ces migrants venus de très nombreux pays
d’Afrique subsaharienne (Mali, Tchad, Soudan, Nigeria, Niger,
Mauritanie...) vivaient souvent dans des quartiers à part.
Sous le régime de Kadhafi, les migrants en situation irrégulière
étaient souvent détenus dans des camps dans des conditions
effroyables. La Libye n’a jamais ratifié la Convention de l’ONU
sur le Statut des réfugiés de 1951 et aucun système national ne
garantit le droit d’asile. Par ailleurs, des expulsions de
migrants étaient régulièrement pratiquées en violation du droit
international.
L’Union européenne, dans le cadre de l’externalisation de sa
politique migratoire, a fait de Kadhafi un partenaire important
dans la lutte contre les migrations irrégulières vers l’Europe.
En 2010, l’UE négociait avec Kadhafi les conditions d’octroi
d’un fonds d’assistance à la Libye, destiné à renforcer « la
lutte contre les migrations irrégulières ».
Dans l’un des grands hangars de béton de Salloum, assis ou
allongés sur des lits faits de cartons posés à même le sol, des
dizaines de migrants d’Afrique subsaharienne venant de Libye
attendent d’être rapatriés. « Je suis arrivé ici il y a 6
jours », témoigne ainsi K., un jeune Tchadien de 25 ans. « Je
suis parti de Benghazi et j’ai mis deux jours pour venir, après
avoir payé 70 dinars libyens (environ 40 euros) pour faire le
trajet », poursuit K.. Pour fuir les combats mais aussi « parce
que là bas, tous les Africains « noirs de peau » étaient
considérés comme des mercenaires au service de Kadhafi. Il y en
avait beaucoup qui s’étaient fait agresser ». Spoliations,
insultes, passages à tabac, « licenciements » sans paiement :
l’amalgame « noirs=mercenaires » a servi de prétexte à de
nombreuses exactions à l’encontre de migrants d’Afrique
subsaharienne, mais aussi à de véritables attaques de la part de
« groupes armés » non identifiés.
De nombreux témoignages reviennent sur ces agressions depuis le
début du conflit. Certains montrent des vidéos prises avec des
portables : des corps allongés, visiblement morts, et des hommes
en armes. Enfin, sur la route qui mène à Salloum, nombreux sont
ceux qui se sont fait voler leur argent ou leur portable.
Principales recommandations de la
FIDH
Concernant le sort des exilés au poste frontière de
Salloum
La FIDH demande aux autorités égyptiennes :
- de maintenir les frontières ouvertes avec la Libye de
façon à permettre à ceux qui sont menacés de sortir du pays
sans formalité d’aucune sorte ;
- d’autoriser l’installation de tentes permettant
d’héberger de façon digne les personnes qui sont en attente
de départ et qui doivent, pour certaines, passer des
semaines bloquées à la frontière dans des conditions qui ne
respectent pas la dignité humaine ;
La FIDH appelle les Etats donateurs, et l’Union européenne, à
financer d’urgence le rapatriement des migrants qui le
souhaitent dans leurs pays d’origine.
La FIDH demande aux Etats signataires de la Convention de Genève
sur les Réfugiés, et tout particulièrement aux Etats membres de
l’Union européenne, de s’engager rapidement auprès du HCR à
accueillir les réfugiés, reconnus par le HCR à Salloum, pour
lesquels il n’existe aucune possibilité de réinstallation dans
la région. Elle leur demande de s’abstenir de toute mesure
militaire ou politique qui puisse porter atteinte au droit des
demandeurs d’asile à requérir l’asile dans le pays de leur
choix.
Concernant les violences racistes à l’encontre des
migrants originaires d’Afrique subsaharienne en Libye
La FIDH demande à toutes les parties au conflit :
- de respecter les normes de droit international des droits
de l’Homme et du droit international humanitaire ratifiés
par la Libye, tels que l’article 3 commun aux conventions de
Genève et le protocole additionnel 2 aux conventions de
Genève ;
- de cesser leurs attaques et les actes de violences et de
discrimination commis à l’encontre des populations migrantes
et de poursuivre en justice les auteurs de ces crimes ;
- de coopérer pleinement avec les enquêtes en cours de la
Cour pénale internationale (CPI).
La FIDH demande, sur la base des témoignages concordants
recueillis par la mission, au Conseil national de transition
libyen (CNT) :
- de prendre toutes les mesures nécessaires, dans le
respect du droit et des normes internationales, pour que
cessent les violences commises à l’encontre des migrants et
réfugiés provenant d’Afrique subsaharienne : violences
physiques, harcèlement racistes, menaces et injures,
licenciement sans salaire ;
- de mener des enquêtes et traduire en justice les auteurs
de crimes (meurtres, viols) et délits (vols, extorsion
d’argent ou de biens) commis par des hommes en armes dans la
zone contrôlée par les insurgés et placée de fait sous
l’autorité du CNT ;
- de permettre aux victimes d’avoir recours à la justice
pour obtenir réparation des violences subies, mais aussi des
biens ou les salaires dont ils ont été spoliés.
La FIDH demande au Procureur de la Cour pénale internationale de
continuer ses enquêtes sur la situation en Libye et de
poursuivre des plus hauts responsables de toutes les parties en
présence, de façon à inclure également la poursuite des attaques
ciblant de façon particulière les personnes migrantes.