Les artifices des secteurs conservateurs et réactionnaires de la
communauté nationale et internationale pour maintenir le peuple haïtien
dans un état de zombification vont bon train. Le scénario consiste à
tout faire pour maintenir en selle le gouvernement Préval à travers le
successeur qu’il se sera choisi. La dictature imposée par Préval
piétinant la Constitution et hurlant avec les loups pour ne pas
organiser les élections quand elles devaient alors avoir lieu ou pour
faire des élections frauduleuses ne suffit pas pour porter l’ONU et les
gouvernements américains et européens à boycotter ce gouvernement. De
même, les millions de dollars disparus sans laisser de traces ne sont
pas suffisants pour porter les bailleurs de fonds à se désolidariser de
ce gouvernement. Même le crime de Robert Marcello en janvier 2009,
directeur de la Commission des Marchés Publics, ne suffit pas à altérer
le caractère sacro-saint du soutien à Préval. Sa fille Daphnée Marcello
exprime son étonnement en disant « je comprends mal que son enlèvement
n’ait pas suscité une grande mobilisation des autorités … » Les silences
sur toutes ces questions sont révélateurs du fonctionnement de la
société haïtienne sous la houlette d’une communauté internationale qui
tient à se tenir à l’écart de ces faits.
L’effet téflon contre le cortège de haines et de rancœurs
Il y a dans le vocabulaire politique du Québec une expression qui va
comme un gant à Wyclef Jean depuis son entrée fracassante dans l’arène
électorale haïtienne : l’effet téflon. Quand les accusations, fondées ou
non, la médisance, la calomnie, le renseignement, la désinformation ne
peuvent rien contre la cote d’amour d’un candidat à une fonction
élective, les commentateurs et analystes québécois disent que ce dernier
a l’effet téflon. Dans la course électorale qui se déroule
actuellement en Haïti, aucune expression ne reflète mieux la manière
dont Wyclef Jean a résisté aux attaques tous azimuts lancées contre lui
depuis la non moins spectaculaire sortie de l’activiste américain Sean
Payne jusqu’à sa disqualification par le Conseil électoral. Et
brusquement les prophéties et mises en garde des cassandres se sont tues
faisant place aux chants des sirènes. À preuve l’invitation faite à
Wyclef de s’asseoir à la table des grands à New York le jeudi 23
septembre.
Le scénario de zombification gauchiste pour contrôler le pouvoir
politique a été ébranlé par la candidature de Wyclef Jean qui a défrayé
la chronique et fait sortir toutes les haines accumulées contre les
exclus. Rejetant les pesanteurs des structures qui lui dictent sa place
dans la société, Wyclef estime qu’il mérite une autre place et décide de
présenter sa candidature à la présidence. Il n’a maille à partir avec
personne et croit que son destin est entre ses mains seulement. C’était
sans compter avec les préjugés de l’espace-temps haïtien qui pense qu’un
tel projet est insoutenable. Aussi les apriori et les clichés se sont
déversés sur lui avec leur cortège de haines et de rancœurs. Wyclef est
devenu l’intrus et l’envahisseur. Mais tout comme les aliments ne
collent pas au revêtement téflon des ustensiles de cuisine, les
médisances des partisans du système archaïque haïtien ne collent pas
sous l’effet téflon de Wyclef. Un système basé sur l’exclusion de ceux
qui n’ont pas un langage châtié, ne s’habillent pas comme eux et qu’ils
estiment dès lors être incapables de concevoir un noble dessein pour
Haïti.
Détourner la jeunesse de la politique
La dictature obscurantiste duvaliériste a tout fait pour que les
jeunes s’éloignent des études sérieuses et adoptent une forme ou une
autre de je m’en-foutisme ou de fatalisme dans leur comportement
quotidien. Pour cela, la politique du divertissement musical a été
encouragée. Dans un tel contexte, mini-jazz et orchestres fleurirent
comme des champignons après la pluie au point que même Jean-Claude
Duvalier avait son petit orchestre. La musique pop était vue comme un
opium pour endormir la jeunesse et la détourner de la politique. Les
choses de la cité étaient donc délaissées aux mains d’ignares et
d’assassins qui devenaient ainsi des modèles pour la jeunesse. Les
tontons macoutes ont conduit les jeunes à délaisser le livre au profit
de la guitare et de la bouteille. La culture de la fête, de l’alcool et
du jeu (la borlette) est mobilisée pour tenter d’effacer la crise
politique et économique dans l’imaginaire collectif.
C’est la continuation du modèle de Las Vegas promu aux temps de la
grande crise de 1929 ou de l’alcool à gogo, comme le fit le colonialisme
belge au Congo, tout en bloquant l’accès des Congolais à l’université
et aux études supérieures. Mais, dialectique des choses, par un juste
retour du balancier, c’est dans les milieux des bars que la conscience
nationale prend naissance avec Patrice Lumumba, directeur des Brasseries
du Bas-Congo, pour organiser et propulser le mouvement d’indépendance
de ce pays africain qui deviendra indépendant en 1960. Les dictatures
pensent détourner la jeunesse de ses préoccupations essentielles
concernant son instruction et son avenir en la noyant dans des
réjouissances festives. En Haïti, les successeurs de la dictature
duvaliériste continueront à imposer à la jeunesse le mutisme en lui
inculquant des fausses valeurs. Mais la candidature à la candidature
des musiciens semble inaugurer une rupture qui dérange bien des
mentalités.
La revanche d’une radicalité
La musique devient alors un espace de liberté. Avec une posture
rebelle et moins respectueuse de la morale des puissants. La fête
continue. Mais des trouble-fêtes interpellent sur des sujets sérieux. En
ce sens, Wyclef Jean incarne le dynamisme et la réussite du self-made man
pour une jeunesse qui a été sacrifiée, marginalisée et qui rejette la
société. Wyclef symbolise cette revanche d’une radicalité primitive qui
a pleuré massivement Ktafal, Dade et Déjavu des Barikad-Crew en juin 2008 [2].
Avec une musique qui swingue et qui accroche dès la première écoute.
Avec une guitare incisive, Wyclef et Micky mettent en valeur un
potentiel. À la recherche d’un enchantement, ils débordent d’énergie et
revendiquent l’ambiance inclassable d’un plumage pour un autre ramage.
Entre hip-hop et compas, leur esprit créatif bouillonnant se déverse en
abondance. Qu’on écoute le dernier titre pimenté, dé-rap-ant, de Wyclef
intitulé « Préval Fout Mwen Kanè, Map Konteste, Se Pèp La Yo Bay Kanè . » Des paroles qui collent bien à la tragédie que vit actuellement le pays.
En gardant sa cote de vedette, Wyclef donne à rêver à cette frange
importante de la population, la jeunesse victime de la politique
tonton-macoute de dévalorisation de l’éducation revue et augmentée par
Préval. Une jeunesse qui pose des questions à une société et auxquelles
cette dernière n’a d’autres réponses que la médiocrité. Les jeunes ne
croient plus à aucune recette. Du moins pas celles qu’une politique de
la démence duvaliériste puis populiste lui offre dans un milieu où tout
est faux et obsolète. Wyclef n’a pas réagi comme il aurait pu le faire à
la décision arbitraire du CEP de rejeter sa candidature à la
candidature. Mais le président Préval n’a pas malgré tout le cœur
tranquille.
Wyclef encaisse et dénonce Préval comme un « Lucifer ». Du même
coup, dans son message en créole du 14 septembre, il annonce qu’il
reste sur la brèche pour que les choses changent. Le risque de
pérennisation de l’action de Wyclef dérange les garants du système
politique archaïque. Wyclef est invité par la fondation Clinton à
Manhattan le jeudi 23 septembre 2010. S’il décline pour ne pas se
retrouver côtoyant Lucifer, il renforce les préjugés contre lui. S’il
accepte l’invitation, l’agencement est fait pour le travail de
manipulation de l’opinion par leurs agents patentés. Dans les deux
cas, le tour est joué et les journalistes de la désinformation ont la
partie belle pour semer la confusion dans les esprits en évoquant le
rapprochement de Wyclef avec Lucifer. La tâche assignée à une certaine
presse est de banaliser Wyclef et de donner une mauvaise image de lui.
Contre les techniques fascistes de manipulation de masse
Mais les manœuvres des agents du président Préval et de certaines
personnalités internationales dans la presse pour contrôler la réalité
haïtienne en présentant Wyclef comme un allié de Préval ont piteusement
échoué. En effet, Wyclef a répondu du tac au tac à cette manipulation en
disant le jeudi 23 septembre 2010 sur Radio Kiskeya qu’il n’a pas
abandonné la politique et qu’il est "à la fois un artiste et un leader
politique » [3].
L’offensive menée pour discipliner Wyclef fait partie des basses
manœuvres des milieux conservateurs internationaux pour corrompre
l’opinion publique avec les techniques élaborées par Edward Bernay [4] et Harold Laswell [5]
pour « discipliner les esprits du peuple » en altérant la réalité à
travers la dissémination de fausses informations et la « gestion
gouvernementale de l’opinion. » Des techniques fascistes de manipulation
de masse à travers la presse qui ont servi à inspirer Hitler et
Goebbels, son chef de propagande.
Wyclef enlève le sommeil à la réaction nationale et internationale quand il « dément tout retrait de la vie politique et croit même pouvoir jouer un rôle dans les prochaines présidentielles » [6].
Les élections programmées pour le 28 novembre, si elles ont lieu, ne
vont pas se jouer sur du velours. Le président Préval ne contrôle rien
dans son propre camp. Les rivalités s’affichent au grand jour là où il
n’y avait que des réticences. D’un autre côté, pendant combien de temps
les réactions haïssables produites par les mesures unilatérales du
gouvernement Préval pourront-elles être contenues ? On aurait tort de
croire que l’absence de récriminations ouvertes contre les troupes de la
MINUSTAH signifie que ces dernières ne sont pas détestées par les
Haïtiens.
La division du travail entre la réaction nationale et les milieux
conservateurs internationaux est un mode d’organisation de la
gouvernance mondiale visant à assurer la
stabilité d’un statu quo contre le peuple haïtien. Les tâches sont
partagées entre ces deux groupes nationaux et internationaux au
détriment de la justice. Les forces armées internationales peuvent se
permettre de faire n’importe quoi et revendiquer ensuite l’immunité du
personnel diplomatique. Le peuple haïtien se doit d’être vigilant. Il
doit s’organiser afin de venir à bout à la fois de la force des troupes
de la MINUSTAH et de celle du contrôle de l’opinion que des médias aux
ordres veulent imposer. L’effet téflon de Wyclef Jean est sans aucun
doute la preuve que le peuple haïtien est en train d’acquérir
l’autonomie de jugement sans lequel il ne pourra saisir les vrais enjeux
du moment ni prendre en main sa destinée dans un avenir. Prévisible.
* Économiste, écrivain