HAITI: RATER LE TRAIN EN MARCHE
Par Odler Robert Jeanlouie
Si ce n'était pas triste, ce serait risible de constater que la génération haïtienne des années 70 et 80, malgré les promotions subies est en train aussi de rater le train de l'Histoire.
Vous vous souvenez d'Henri Christophe? Il rata le train de l'Histoire.C'était le gars qui créa un royaume modèle, progressiste, avec un ramassis d'anciens esclaves. Il était un courageux patriote, un
talentueux organisateur, dont les Français avait une peur bleue. Il fut frappé d'apoplexie dit-on à l'Église de Limonade. Christophe rata le train de l'Histoire, il aurait fait d'Haïti une force formidable, une exportatrice de révolution et de civilisation. Il ne laissa pas d'héritier politique.
Boyer, une tête calebasse, rata le train de l'Histoire. Il eut la chance de réunifier toute l'île d'Haïti. Imaginez le Royaume du Nord,la République de l'Ouest, la République Dominicaine, des fédérations opérant sous la tutelle d'un gouvernement unique basé à Port au Prince, pendant 21 ans! Toute une génération.
Boyer était un bâtisseur. Il maltraita les Dominicains qui chassèrent finalement les Haïtiens de leur pays. Puis le président décida de ne pas reconnaitre notre indépendance acquise avec le sang de Toussaint Louverture et de tous les martyrs de la Butte Charrier et de Vertières. En outre, il accepta d'acheter pour la somme monumentale de 1.5 trillion dollars en argent d'aujourd'hui aux Français une indépendance qui était déjà nôtre. Bien sur, il nous prit un siècle pour payer cette somme, un siècle sans pouvoir investir dans les infrastructures du pays, et dans l'éducation des petits Haïtiens. Boyer aurait du être condamné à la peine de mort posthume pour idiotie historique, la plus grande de l'ère chrétienne. En suite, il y eut Anténor Firmin qui rata le train de l'Histoire pour ne pas avoir su devenir Président.
Les Duvalier ratèrent le train de l'Histoire. Après avoir pacifié et contrôlé le pays pendant 28 ans, ils se sont laissés chasser du pouvoir. Ils ont laissé une situation chaotique qui dure jusqu'à présent, soit 24 ans. Répression politique ou pas, ils auraient pu et du construire le pays comme la République Dominicaine et Cuba qui dans le même intervalle
se sont résolument engagés sur les rails du développement. Maintenant, ces deux pays ont laissé Haïti loin, bien loin derrière la camionnette.
Aristide a raté le train de l'Histoire. Il a débarqué en Haïti en 1994 avec 22,000 soldats Américains, avec l’appui de Bill Clinton, et tous les bons conseils de Nelson Mandela. Il était intouchable. Il était devenu le petit prêtre rédempteur, un mythe pour les médias internationaux. Il avait déjà, dans l'esprit de plus d'un, la stature d'un Mandela Caribéen. Gagnant la guerre, il n'avait qu'à dicter les
conditions du développement. Mais au contraire, au lieu d'avoir son nom inscrit en lettre de feu dans l'Histoire universelle, comme un des grands idéologues noirs du 20ième siècle, a côté de Martin Luther King et de Marcus Garvey, il a décoché un one-way billet d'avion pour l'Afrique du Sud en faisant montre d'une immaturité politique et d'un incohérence impayable.
Wyclef Jean est en train de rater le train de l'Histoire. Le chanteur haitiano-américain est en train de commettre la même erreur commise par ses devanciers. Pour lui, la seule façon d'aider son pays est de devenir le Président. Il ne fait aucune
différence entre Pouvoir et Influence. Il ne comprend pas que Voltaire et Richelieu ont fait beaucoup plus pour créer la France moderne que Louis XIV lui-même. C'est une bénédiction pour Wyclef d'être en dehors de la course. Il a fait son petit effet publicitaire. Maintenant, il est temps pour lui de jouer le rôle du patriote, de se tenir résolument derrière un candidat, en lui aidant à rafler les votes populaires : Cité Soleil, Carrefour, Martissant, et de la "jeunesse" en général. Après, grâce à son désintéressement et sa fortune, il aurait pu pousser le gouvernement a résoudre les problèmes pressants et à faire les choix qui bénéficieront la grande majorité.
Je suis en train, moi aussi, de rater le train de l'Histoire. Et mes contemporains, de même. Nous avons bénéficié de la paix et de la sécurité sociales des années 70s et 80s pour nous éduquer et égaler en valeur pure et en compétence n'importe quel cerveau existant sur la planète. Nous avons élevé nos enfants, nous avons accumulé connaissance, expérience et fortune. Au moment de justifier les espoirs placés en nous, nous nous comportons comme des détachés civiques, des démissionnaires qui ne comprennent pas qu'il est de notre responsabilité de prendre en charge la direction de notre nation. N'est ce pas pour remplir cette mission que nos parents et
nos professeurs nous avaient préparés? Si nous ne le faisons pas qui va le faire pour nous? La génération qui nous succéda n'a pas eu notre chance en or... Ses membres ont essuyé les conséquences des grèves,des coup d'états, des grand cyclones, des black-out, de la dépréciation de la gourde, de la dégradation des valeurs morales, et maintenant d'un tremblement de terre. Et nous pouvons voir les différences.
Nous avons le choix, participer dans le développement du pays en passant de la parole à l’acte en appuyant une nouvelle génération de dirigeants. Par contre nous pouvons continuer de nous prélasser dans les conforts de Boutilliers ou des suburbs de la diaspora. Résultats, notre carnet, dans vingt ans contiendra le jugement de l'Histoire et l'abandon du pays au philosophes de Cité Soleil.
Quand on demande aux Haïtiens quels sont les personnages historiques dont ils sont vraiment fiers. Ils se référent invariablement aux héros de la guerre de l'indépendance, Toussaint, Christophe, Dessalines, Pétion, Capois... A côté d'eux, les membres de la sélection de football de 74 en l’occurrence une équipe Sanon, Vorbe, Pelao, Francillon, Tom Pouce et tous ceux qui ont apporté au pays la fierté internationale au cours du vingtième siècle. Il semble que
personne,à part ces oiseaux rares, mérite la reconnaissance d'une nation.
Pendant 206 ans, tout un peuple a raté le train de l'Histoire, et le pays continue sa course verticale vers la déchéance. Aujourd'hui, ma génération, la Golden Génération, la plus préparée pour changer notre destinée en tant que peuple, est en train de passer inaperçue, de vivre son cycle sans changer la trajectoire de son pays. Génération inutile, improductive, elle va rater le train de l'Histoire comme Christophe, Boyer, Firmin, Duvalier, Namphy, Aristide, Wyclef, des hommes qui pouvaient tout changer mais ne l'ont pas fait à cause de leur manque de vision, de leur incompétence, de leur ignorance, ou de leur insouciance. Ma génération, incluant mes contemporains, mes amis et moi ,se fiche de son pays, se fiche de ses dirigeants, se fiche de ses responsabilités civiques, se fiche de ceux qui dorment et meurent dans les rues (elle en parle, mais en fait s'en fiche), se fiche des élections et des suffrages, se fiche du Palais National, se fiche des incompétents à Port au Prince, se fiche des incompétents qui balbutient sur CNN, se fiche de son image en tant que classe dirigeante, se fiche de Vertières, se fiche de Boisrond Tonnerre, de Mandela, de Mao, de Castro, de Bolivar, se fiche de
l'Histoire. Ma génération n'a pas de vision, pas de programme pour son pays, ne comprend pas son rôle ou comment le jouer. Dans dix ans, ma génération sera vieille et dépassée, elle s'en fiche; elle se fiche du Train de l'Histoire... Si ce n'était pas triste, ce serait risible. (Odler Robert Jeanlouie, le dimanche, le 29 août 2010) |