Fwd: [haitianprofessionals] DÉTENTE POST-ÉLECTORALE...

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Frantz Simeon

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Apr 11, 2011, 4:35:22 PM4/11/11
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Si w li tesk sa a jiskalafen ou wè w pa ri jis dlo sot nan je w, enben, tankou Moris Sixto te di, ou mèt al wè yon doktè serye, konnen ou gen yon wou ki pa mache.
Félicitations mon cher Edwin, c'est du pur cinéma haitien, un véritable script que vous avez écrit là. Pensez aux bandes déssinées, car des textes pareils qui cachent nos moeurs et coutumes ne doivent pas passer inaperçus.

Du succès

Frantz Siméon

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---------- Forwarded message ----------
From: edwin florexil <edwinf...@yahoo.com>
Date: 2011/4/11
Subject: [haitianprofessionals] DÉTENTE POST-ÉLECTORALE...
To:

 

LE TRAIN-TRAIN DANS UN TAP--TAP D'ANTAN

TAP-TAP : véhicule de transport en commun apparu dans le trafic à Port-au-Prince au début des années 60 pour suppléer aux limitations du petit transport routier  dit taxi. D’abord le tarif du taxi était un peu trop élevé pour la majorité des piétons trente centimes de gourde la course, et encore la course simple, car la course dite double se payait deux fois cette somme, un budget! Ensuite le « circuit » du  transporteur taxi était circonscrit strictement au centre-ville. Enfin les grands détours pour déposer des passagers prioritaires dérangeaient énormément quelquefois. En plus de tout cela, les parcours vers les communautés satellites du centre-ville comme Carrefour, Pétion-ville, Delmas, Aéroport, Croix-des-Bouquets, Cité Simone, Cité Militaire, etc. étaient considérés comme  hors-circuit et en appelaient à des tarifs ronflants… Bref, après l’inauguration du Boulevard Jean-Jacques Dessalines 1960-1961, un aventurier vivant à Carrefour, osa aménager l’arrière de son véhicule de type pick-up de manière à recevoir une dizaine de passagers. Notre risque-tout nomma alors son machin « Se Taptap ! » et offrit ses services sur le Boulevard tout neuf. Le circuit Port-au-Prince/Carrefour venait de naître : tarif fixe, 15 cents le passage, que l’on roulât sur deux mètres ou mille, aucune différence : 15cts ; itinéraire fixe,  toute la longueur du Boulevard Jean-Jacques Dessalines, jusqu’à Mariani extrême pointe de Carrefour. Je ne sais d’ailleurs pas où se termine notre Boulevard JnJcD. Cela convint parfaitement aux riverains et la chose a marché au-delà des espérances du bonhomme. Et c’est ici qu’intervint le Gouvernement : il facilita et encouragea l’expansion du transport en commun en émettant une plaque d’immatriculation avec l’indice « P » transport public et qui se payait moins cher que la plaque privée, et il fixa les polices d’assurances de ces véhicules à un niveau nettement plus bas que la catégorie privée, prélevant ainsi moins de taxes sur les véhicules préposés au transport public. Dès lors, des petits malins s’amusaient à poser des plaques publiques sur leurs véhicules privés. On obligea alors toutes les voitures portant des plaques publiques à arborer un tissu rouge derrière leur pare-brise avant pour bien indiquer que c’étaient des transporteurs au service du public… Autre mesure, le carburant diesel se vendait  moins cher que la gazoline,  toujours pour faciliter le transport public.  Donc les gens devinrent, du coup, moins enclins aux interminables randonnées à pinces le long du Boulevard, et prirent vite l’habitude de  se faire « transporter ».  Devant la demande qui grandissait de plus en plus, des dizaines d’autres véhicules  firent leur apparition sur le circuit en ayant soin bien sûr de ressembler physiquement le plus possible au premier « Se Tap-tap ». Et bientôt, presque tous les autres circuits périphériques du centre-ville eurent leur « tap-tap » : Cité Simone, Aéroport,  Cité Militaire,  Fontamara,  Pétion-ville,  Carrefour-feuille, etc. Remarquez que la plupart de ces agglomérations ont gardé jusqu’à présent une structure à une seule grande voie parce qu’elles n’avaient pas de « taxis » pour sillonner des rues internes, mais seulement des « tap-tap » qui passaient tout droit. Taiwan se rendit compte de l’anomalie… et tout le monde sait comment s’est terminée l’histoire des premiers « vingt millions » destinés à la percée d’une seconde voie pour la banlieue de Carrefour… Bref, c’est ainsi que des ateliers de construction de carrosseries pour les petits transporteurs surgirent de toutes parts et ici encore on prétend que le Gouvernement intervint pour imposer les modèles de carrosseries qu’on voit encore dans notre trafic, ceci, pour deux raisons majeures : a) « vendre » le paysage de la Perle des Antilles sur la plus grande surface possible. En effet, certains de nos tap-tap sont de véritables tableaux ambulants avec leurs peintures naïves  stéréotypées : sentiers en « S »  serpentant des paysages verdoyants, cocotiers penchés à l’extrême,  paysans avec instruments aratoires sur les épaules et jambes de pantalons retroussées, chaumières très inclinées sous le soleil du Bon Dieu, plages flamboyantes très tentantes s’étendant à perte de vue, et nos  chers flamants rose tout pensifs et debout sur une seule patte, ou la tête plongée dans la marre, et enfin nos fameux « oiseaux blancs » perchés sur les dos des bœufs ou des chevaux,  etc.  b) intégrer le plus de petits métiers et d’artisans possible dans cette industrie naissante : peintres, charpentiers, ébénistes, vitriers, sculpteurs,  housse men, forgerons, etc., car à l’époque, on se débrouillait plutôt comme des grands, et on était grands…pas de la meilleure façon qui fût peut-être…mais l’Haïtien en général était « planté » dans la verticalité d’une conscience patriotique très aigue qui plaçait ce petit pays loin devant ses voisins…  Enfin tout cela a marché… Et la malice populaire ne tarda pas à désigner ces petits transporteurs publics en ligne droite sous le nom de « Tap-tap » la paresse linguistique élida le « Se ». C’est ainsi que le symbole super colorié du transport public caribéen, si original, si admiré par le tourisme des années 60, 70 et 80, fleuron de notre carte postale, enfin, notre sacré « Tap-tap » était né.

Toutefois, si le pickup aménagé s’appelait tap-tap suite à l’initiative du premier gaillard, tout minibus importé était par contre baptisé Yole parce qu’un autre entrepreneur, un officier de l’Armée nommé Poulard, qui voyait plus grand, et  avait mis une douzaine de minibus importés sur le circuit de Carrefour et les a nommés Yole-1, Yole-2, etc. du prénom de sa femme, prétendait-onEt l’autre type de bus à carrosserie de fabrication locale avec les mêmes matériaux que le « tap-tap », c’est-à-dire, tôles minces, planches, vitres ordinaires, clous gaguit et beaucoup de paysages était surnommé bwafouye pour évoquer le « coralin » des pécheurs, faits d’un tronc d’arbre fouillé à la main, comme au temps des Arawacks…

Enfin notre imaginaire, nos couleurs locales, et notre folklore ne chaumaient pas en ces temps- là. On tenta même de nous imiter dans toutes les Antilles oui, nous faisions école dans le temps, voyez notre musique « compas », notre peinture, notre carnaval, notre mahogany…  Il y avait peu de places pour les mœurs importées ou les acculturations, car le premier gendarme qui vous croisait avec plus d’un pouce de cheveu  sur la tête (pompon, hippie) avait autorité pour vous tracer une croix de Sioux avec sa « Gilette Chandra » au beau milieu de la tête, et vous n’aviez plus aucune autre solution que vous précipiter chez le premier coiffeur pour vous faire raser complètement.

Entre nous, aujourd’hui, cinquante ans après, on n’a pas beaucoup progressé dans le domaine du transport routier, parce que celui-ci est resté aux mains des petits débrouillards qui font ce qu’ils peuvent pour faire marcher le secteur. Alors que partout ailleurs, le transport public est régulé, orienté, parfois subventionné, limité et pris en main par l’État et les grandes ressources nationales ou internationales. Remarquez en passant que si ici un gouvernement investit l’argent du contribuable dans l’achat d’une dizaine de voitures Mercédès  tout jaune, soi-disant pour le service des chauffeurs-guides,  deux années plus tard, il faudra être un très fin limier pour arriver à retracer l’ombre  de l’une d’entre elles…  Et personne ne posera aucune question… Un terrain vraiment facile en somme, hein ?…

Aujourd’hui cinquante ans plus tard, l’on peut assister au spectacle avilissant de malheureux contribuables hommes en vestons ou femmes en tailleurs qui se font pousser par le postérieur par quelque bèchenn hilare pour se hisser et se jucher à l’arrière d’un camion-benne (où est passé l’amour-propre de l’Haïtien ?) et se rendre à leurs occupations…Et ce tableau ne dérange point nos dirigeants d’aujourd’hui… mais vraiment pas !  Et personne ne se plaint ! Un espace vraiment facile à diriger, ici… Bref, aujourd’hui, cinquante années après notre premier tap-tap,  une flotte de brouettes chargées de ferrailles pour la GS, des camions de ramassage d’ordures, des camions de distribution de glace ou autres, des poids lourds arrivant des provinces, tout cela peut encombrer la chaussée à sept heures du matin, rendant ainsi la vie minable aux parents qui emmènent leurs enfants à l’école…Cinquante ans ! aujourd’hui nos tap-taps se mettent n’importe où et n’importe comment pour déposer ou prendre des passagers,  notre transport routier, nos chaussées et trottoirs ne sont pas pris en main par un organe adéquat, notre réseau routier est encore à son stade de balbutiement, l’école, la fonction publique et le commerce ont le même horaire ; les nids de poules provoquent des kilomètres de blocus partout et aux mêmes heures ; la signalisation routière, la police routière, les gares routières n’existent pas ; les tap-tap  sont devenus de nos jours de véritables bidjonèl juke-boxes ambulants  crevant les tympans des passagers à coups de décibels exorbitants, et éduquant musicalement nos enfants suivant les goûts des conducteurs… ;  les abattoirs, les marchés publics, les ateliers de ferronnerie, de traitement de pneus, les restaurants des aveugles fonctionnent à même la chaussée fòk malere viv ajoutée à tout cela, la fièvre nouvelle du taximoto… Zone Métropolitaine ? Capitale ? J’en ai vu ailleurs, pardonnez  ma franchise…

Bon cet octogénaire édenté, au visage très parcheminé, mais lucide qui a bien voulu me rencarder sur l’origine et le développement de notre tap-tap, profita aussi pour  me peindre, de façon assez nostalgique, ce qu’il vit/entendit/vécut, l’espace d’un après-midi, dans un de ces tap-tap, et je n’ai pas pu m’empêcher de vous le rapporter penso’m nan menm.

Amis lecteurs, vous avez intérêt à bien vous tenir… 

 

1980, Boulevard Jn-Jacques Dessalines.

Ce jeudi-là, il était trois heures trente de l’après-midi, l’heure de pointe. Demain, c’est le Carnaval des Étudiants. Le commerce, la fonction publique et l’enseignement ont cessé toutes activités depuis  midi. On est à la veille d’une très longue et très mouvementée période de jours fériés vendredi : carnaval des Étudiants ; dimanche gras, lundi gras, mardi gras ; mercredi les cendres. Les esprits anticipaient déjà la bamboche. Sur la grand-rue, manman pitit, se mare vant!  Personne n’est assez fin artiste pour reproduire  un pareil tableau! Mais nous, nous allons bravement essayer …

 Sur toute la longueur du Boulevard, la densité du va-et-vient et l’encombrement humain évoquaient déjà l’atmosphère du carnaval ! L’espace navigable sur cette grande artère était réduit aux dimensions d’une simple piste. Des milliers de passagers en attente grouillaient des deux côtés de la rue, alors qu’ils allaient tous dans la même direction : Carrefour! Cependant, c’était un carnaval étrangement silencieux, car personne ne pipait la moindre syllabe à son voisin à quoi bon échanger des gentillesses avec un quidam qu’on allait devoir combattre corps et âme sous peu pour pouvoir accéder dans le plus prochain autobus? L’anxiété se lisait sur tous les visages. A quand la prochaine occasion? Aurait-on une chance d’y prendre place? A quelle heure va-t-on pouvoir rentrer chez soi ce soir? Pas besoin d’être un lettré pour interpréter ces interrogations inscrites sur tous les fronts lorsque la société n’est pas organisée, l’on y souffre des martyrs parfois vraiment inutiles.

Une langueur, une torpeur, une léthargie, et ce curieux silence…

Et puis, soudain, yon vakabon sot kote’l soti avèk yon vye kivèt aliminiòm san bounda, li kòmanse trennen’l sou beton an sur une distance d’au moins vingt mètres, ce qui produisit soudain un tintamarre vraiment inconfortable pour les oreilles, les dents, les esprits environnants, un raffut qui surprenait, dérangeait et énervait tout le monde sur un rayon de deux cents mètres sur le boulevard  Le peuple était comme réveillé soudain, et toutes les têtes se tournèrent dans la direction du boucan. Quelques uns dans l’épicentre de la perturbation se défoulèrent instinctivement en fulminant, très en colère et très montés contre l’indélicat:

 « Sa m’sye sa-a genyen la-a, hen ? »

Alors, l’extra-terrestre se redressa, regarda vaguement autour de lui, sans vraiment rien voir en particulier, et lâcha de toute la force de ses poumons :

 « Viv Divalye ! »…

Alors, tout le monde se mit soudain à examiner l’horizon opposé,  de peur de ne pas contrarier la Révolution en Marche, prêt à reprendre en chœur, si nécessaire, ce refrain qui effrayait tant… Alors notre « missionnaire » s’en fut, gros, intouchable, auréolé  d’on ne sait quelle espèce d’auto satisfaction, l’image vivante de l’indiscipline garantie d’une entière impunité  l’essence du makoutisme depuis 1804 chez nous

Bref, ouvriers sachets en mains, écoliers valises au dos, employés fatigues bien palpables sur le visage, marchands de toutes sortes cuvettes ou baquets vides à bout de bras, professeurs cartables sous l’aisselle, jeunes cadres cravates et plumes en avant-garde,  affairistes deux bras ballants, etc...etc… et sans oublier les voleurs à la tire qui traînaient et qui louchaient… Un véritable « melting pot »  Djab mele ak bon mas. Tout habitant de Carrefour ki te pèdi kat marenn li et qui se trouvait en ville cet après-midi-là, devait se préparer  à  déguster sa ration d’angoisses. C’était l’heure du chen manje chen!

Tout ceci, pour les temps normaux, mes chers!

Or, ce jour-là, une carence de carburant diesel avait réduit de façon drastique le nombre des véhicules déjà restreint qui assuraient normalement le trafic sur le circuit. Donc, chaque fois qu’une « camionnette » se pointait, c’était la pagaille. Point, boule !

Un essaim serré de passagers s’étendait des deux côtés de la rue et le transporteur qui arrivait du sud éprouvait toutes les peines du monde à débarquer ses passagers, car il était pratiquement assiégé par la foule en attente, lors même qu’il était encore loin de son terminus. Résultat : dans la plupart des cas, le chauffeur en profitait pour vider son véhicule sur place et remettre, dare-dare, le cap sur Carrefour au grand mépris des droits des passagers qui n’étaient pas encore arrivés à destination et qui devaient quand même payer... et se taper le reste du trajet  sou de vityelo yo

Pas de lois, mes frères !

On tire, on pousse, on joue des coudes, on s’piétine bon train, on essaie de se faufiler avant tout le monde. Plaintes, cris, insanités, etc.

L’hallali !

La portière est très exiguë et tout le monde veut passer en même temps la peur de rester à terre. Car nul ne sait quand une autre occasion se présentera, ni même  s’il y en aura  une autre.

Pendant  ces instants de  gagòt, le chauffeur, il est roi. Arrive à avoir une place dans la cabine  avant seulement la tête  qui lui plaisait…Si on ose lui adresser la parole, au chauffeur, il ne daigne même pas répondre. Une allumette éteinte entre les doigts, il se cure les dents, lointain... C’est son heure,  l’image vivante du « Petit Pouvoir » tel que l’admettent et le pratiquent les mœurs dans les milieux peu développés : le moindre fait ou la moindre petite position constitue un prétexte pour se tailler son petit royaume : on a un fils à l’étranger et on est auréolé de prestige; on a un cousin lointain qui côtoie le pouvoir en place et on devient un leader dans sa sphère; on a le téléphone dans une zone où il y en a très peu ou pas du tout et on a droit au respect. Hey ! Notre chauffeur est en train conduire un bus à un moment et dans un endroit où il aurait dû y avoir une trentaine : wa pa kouzen’l, prezidan pa bòpè’l. Personne ne viendra lui imposer de diktat! Ce n’est pas comme à dix heures du matin, lorsqu’il doit ralentir son véhicule à chaque cinq mètres pour solliciter du regard d’éventuels passagers!  Yon jou pou chasè, yon jou pou jibye... Et si cette vermine les passagers ! s’avise de trop  secouer sa caisse ou de faire trop de tapage en s’installant, il met le train en marche, sans aucun souci de ce qui peut se passer...

Pas de lois, mes frères !

La plupart de ces minibus sont conçus pour transporter douze personnes en tout et pour tout et encore inconfortablement. Mais dans des moments comme celui-ci, les chauffeurs exigent six personnes par rangée au lieu de quatre! Et les passagers sont bien obligés de se courber et filer droit. Ceci, pour trois raisons bien majeures : d’abord il n’y a pas des masses de véhicules dans le coin, ensuite ils sont bien obligés de rentrer chez eux, et enfin rien ni personne ne les protège! En supposant que quelqu’un ose faire remarquer qu’il n’y a plus de place, le chauffeur lui ordonne carrément de mettre pied à terre. Un candidat passager s’empresse d’occuper la place extorquée au wondonmon et les autres se tiennent cois, prêts à accepter neuf personnes par rangée...

Pas de lois, mes frères !

Bref, pour un indien un piéton vivant  dans la banlieue Sud, c’est le moment des humiliations, des avanies, des mortifications, rien que pour pouvoir rentrer chez lui juste parce qu’il n’existe pas quelques rames de trains ou un trafic maritime sur ce circuit si dense en population, toujours l’effet du social non réglementé.

Nous nous trouvons pour le moment dans un bwafouye nommé « Même Amour ». L’atmosphère à l’intérieur est encore au diapason de l’agitation  à la portière. Mais une fois que chaque privilégié occupant une place assise se soit convaincu de sa chance, et que les moins heureux, ceux qui restent debout, lè’w pa jwen manman ou tete grann se soient assurés une bonne prise pour éviter une chute malencontreuse, le silence a tendance à investir la place. Le silence de la honte! Et chacun en particulier  a plus ou moins conscience de cette honte, à un degré ou à un autre : tel passager est gêné par la posture indéterminée de son voisin qui n’est ni assis ni debout, avec son postérieur à deux centimètres de son nez ; tel autre est obligé d’inspirer au-delà des limites de la satiété des flatulences irrespirables et continues, de provenances naturellement inconnues... Enfin, rots, pets, pestilences, relents de sueur, agogo et sans façon jusqu’à destination... C’est du bétail, pas des humains.

Pas de lois, mes frères !

Et encore tout jou sanble, men tout jou pa menm!

Derrière le chauffeur il y avait dans cet autobus un long siège une espèce de banc très inconfortable qui faisait face au reste des passagers. Dans cette rangée se tenait un personnage qui, à première vue, dégageait une forte impression de respectabilité et même à seconde vue : verres à grosses montures d’écailles, chemisier hors du temps blanc à manches longues, boutons de manchettes, cravate, etc. Il portait la tête légèrement penchée comme le désabusé qui a déjà tout vu en ce bas monde, et arborait un perpétuel sourire adressé à tout le monde et à personne, qui planait bien au-dessus de la situation ambiante. Quand il vous parlait, vous aviez la nette impression qu’il était en train de vous faire une faveur que vous ne deviez absolument pas rater… Une Sainte Bible et un recueil de Chants d’Espérance étaient posés en équilibre précaire  sur l’un de ses genoux. Au fait, le rigolo sentait le pasteur à mille lieues, un de ces « représentants » de Dieu en quête d’une « Mission de  Blancs » pour monter une  « Affaire  d’Eglise »!

Cependant, notre homme était loin d’être un apprenti et il fit preuve d’un savoir-faire et d’une maestria qui estomaqueraient n’importe quel mordu de  psychologie des foules : il commença son manège par un banal chuchotement avec son voisin immédiat. Et au fur et à mesure que le silence s’installait, il  montait  peu à peu  le ton de manière à ce que sa conversation puisse être finalement entendue par toute la camionnette. Notre homme, notre prêcheur pêcheur d’âmes, parlait naturellement de Rédemption, le seul sujet capable de forcer l’attention d’une pareille assistance à un tel moment. Et comme de fait, la vie s’estompa. On n’avait plus d’yeux ni d’oreilles que pour le  « Pasteur » c’était l’exutoire souhaité pour diluer provisoirement l’opprobre de l’instant présent. Une piété hypocrite s’installa donc soudain sur tous les visages. Il y eut d’abord quelques timides hochements de tête  approbateurs par-ci, des « Amen ! » à peine audibles par-là. Et soudain, le hurluberlu tout juste à côté du « Pasteur » persifla, mi-figue mi-raisin, un « Alléluia! » qui extorqua quelques soupirs des âmes les plus affligées, tout en obligeant les timorés à rallier le mouvement.

Bat men ankouraje chen!

Notre  pasteur profita pour foncer dans la brèche comme le taureau sur le drap rouge du toréador. Il  crachait maintenant violemment sa malédiction sur toute l’assemblée. Il gesticulait d’une main, poing serré, tandis que de l’autre il enleva ses lunettes pour qu’on pût mieux réaliser, à ses yeux exorbités, qu’il ne plaisantait pas, pendant que ses sacro-saints bouquins dansaient maintenant une espèce de valse à mille temps d’un genou à l’autre. Il suait, il soufflait, il tournait la tête à droite et à gauche en postillonnant tout le monde. Soudain, il chercha fébrilement dans sa Bible et trouva un passage signé Zacharie ou Ezéchiel qui condamne les hommes, tous, tant qu’ils sont et quels qu’ils soient. Il s’arrêta alors un bref instant de fulminer, pour inquisitionner du regard cette assemblée improvisée et malsaine un peu plus de ce cinéma et toute la camionnette serait en transe. Une vieille dame tourna la tête pour gérer une larme qui suintait d’un œil...

Les « Olé! » fusèrent d’un coup autour de l’arène:

 « O Senyè ! Gra-as la Misèrikòd! »

Notre « Pasteur » s’y attendait apparemment et le chant religieux compatible à son harangue jaillit de sa gorge pour continuer son chemin sur toutes les lèvres… Battements de mains en fond d’accompagnement. On nageait en pleine croisade-camionnette.

Ô, peuple docile!

Le bus fonçait comme un taureau en direction de Carrefour avec de brefs arrêts pour déposer un passager qui descendait comme à regret. Si le passager sortant était assis, un de ceux-là debout avec un pied à l’intérieur et l’autre à l’extérieur récupère la place assise. On était maintenant à hauteur de Fontamara.

Le tout premier interlocuteur du pasteur était un petit mec sec à la ganache chiche, qui avait tout du lèche-cul SoufLanTchou. Il s’improvisa prédicateur d’office. C’était lui qui lançait désormais les chants de guerre appropriés et clôturait les phrases sacramentelles du pasteur d’un « amen ! » ou d’un « alléluia ! » que la camionnette reprenait avec force. Il savait certainement que ce petit  théâtre  allait se terminer par la petite combine coutumière de  passage de chapeau la quête finale. Et là, le pasteur devra bien lui dire deux mots à lui... Ti moun sèvyab fè gwo kk.

Pour le moment il s’intégrait si bien dans son rôle d’aide-pasteur qu’on aurait pensé que le pasteur et lui étaient copains depuis Soulouque. Faux ! Ils venaient tout juste de se rencontrer, et notre invertébré rationalisait tout simplement : yon sèl dwèt pa manje kalalou!

Les passagers montaient et descendaient. La prestance et l’ascendance du pasteur ne perdaient pas une miette. Les affaires avaient l’air de marcher bien…

Jusqu’à l’avènement de Angranjan.

Dès que ce type intégra le véhicule et s’installa en face du pasteur on sentait que l’atmosphère allait s’échauffer, les choses allaient barder... Il avait une très forte carrure, une calvitie en pleine extension, de l’or par-ci, par-là dans la bouche. Une grosse paire de bottes grisonnantes pafouten ornait ses deux tempes. Il avait un mouchoir glissé entre la nuque et le col de son gwayabel yon stereyo kat baf, il portait trois rangées de faux bijoux krizokal autour du cou qui exhibaient des pendentifs hétéroclites têtes de mort, armoiries, crucifix,  etc. Bleng bleng ! Il avait aussi une fourchette enroulée autour du poignet droit en guise de bracelet; des bagues immenses qui faisaient plutôt penser à des faux-poings ornaient ses gros doigts noueux, et finalement la bosse caractéristique d’une crosse d’arme à feu pyekochon enflait son gwayabel au niveau de la hanche, en disant long quoique  silencieusement sur son statut... Eh bien ! Ce type incroyable se pencha en avant pour tirer du pouce et de l’index un deuxième mouchoir de sa poche arrière et commencer à se sécher le visage, la calvitie et les aisselles avec de savants coups de tampons ponctués de cliquetis de faux. Ensuite il tapa non moins savamment le tissu sur ses mocassins vernis ornés de clochettes chromées. Puis, il déplia le mouchoir/poche, le replia à l’envers, se repencha à nouveau pour le replacer dans sa poche arrière d’exubérante façon. Mouchoir/nuque, toujours à sa place…

Fre kou yon ze zwa, nèf kou sis twa, santi bon kou kk !..

C’est alors que quelqu’un commit la grave imprudence de s’enquérir de l’heure auprès de notre bonhomme. Ce dernier leva le bras/montre nettement plus haut que le niveau des yeux, en reculant la tête pour mieux reluquer, commissures des lèvres retroussées à l’extrême, pour finalement  annoncer, ténébreux :

« Vingt-Cinq ! »

-  Hmmm !  Quoi vingt-cinq?  Osa persister ce même quelqu’un ».

Alors,  Gwayabèl lui répondit,  serye kou yon pen rasi :

 « Tande non mètla, ou pa gen anyen menm ? M’ba’w minit la, wa degaje’w jwen lè-a yon lòt kote. Mont mwen an pa gen ti zegwi... Mède wen ! »

 J’ai pas de petite aiguille dans ma montre ! Je vous ai donné les minutes, cela suffit ! Du vent !

Alors que la petite aiguille de l’heure rayonnait comme Lady Di sur le cadran de sa grosse montre-bracelet de marque KOTA.

Du coup, le peuple sentait qu’il allait devoir se méfier de ce nouvel étalon très peu ordinaire.

D’ailleurs, ce dernier n’arrêtait point de regarder partout autour de lui en parlant, comme pour prendre les autres à témoin de tout ce qu’il disait. C’est ainsi qu’il finit par remarquer le gaillard en face de lui notre Pasteur qui laissait un peu trop traîner son regard sur sa personne. Il se gratta la gorge et s’informa illico :

- «M’se yon mikwòb wap etidye nan mikwoskòp ou, mèt-la? »

Je suis une espèce de microbe que vous étudiez sous votre microscope, mon vieux ?

La tête légèrement renversée en arrière et sa grosse voix éraillée en rajoutaient à l’arrogance de son ton. Mais notre Pasteur, nullement impressionné, madigra bon mas pa fèl pè, ale wè pou madigra mas til prit son ton solennel du seigneur en train de jeter du caviar dans la sébile du mendiant pour riposter:

- « Mon frère, c’est pas toi que je vise, mais ton âme. Jésus a dit... » 

L’uppercut lui arriva de manière inattendue à la base du menton :

-  « Gadenon, mouche, ou wè moun yo rele pastè yo, m’pa janm nan ri-bo-bay-lanmen ak sa. Lapli yo pa leve mayi’m. Asire rakèt ou nan kamyonnèt la. Sa pa gade’m. Men ou pap jwen senk kòb mwen :  mwen se koko kabrit, m’pa mele ak pwèl ! »   

 

Et sur ces derniers mots il scruta tous les visages, à sa droite et à sa gauche, à la recherche  d’une  quelconque approbation. Mais sur les faces graves qui l’entouraient se lisait une réprobation filigranée, qui signifiait tout simplement que  zwazo pap sòt nan bwa pou’l vi’n bat pijon nan kalòj ! 

Nullement dérouté pour si peu cependant, il se croisa les jambes, malgré l’exigüité de l’endroit, et entreprit instinctivement de concentrer ses feux sur les deux zouaves en face de lui, en l’occurrence, le pasteur et son aider, en se disant, en for intérieur :  pise gaye pa kimen !

Pendant ce temps, le bus fit un bref arrêt pour déposer un passager. Un jeune mendiant, un adolescent squelettique, très à l’aise dans sa crasse, profita de cette halte pour allonger ses phalanges en tentant de rançonner les braves contribuables à l’intérieur de l’autobus. Il récita donc sa litanie en paraissant s’adresser à l’homme en gwayabèl : 

« Depi’m maten m’poko manje, fè yon bagay pou mwen non souple ! »

Alors, sans réfléchir, le généreux passager tout près de la portière fit le geste bien familier de tirer son portefeuille. Mais Gwayabel le stoppa avec autorité :

« Tann mwen ! »

Il farfouilla dans ses nombreuses poches les baffles de son stéréo et finit par sortir sous les yeux de ses voisins immédiats, du pasteur & Co, une plume et un petit morceau de carton sur lequel il griffonna quelque chose. Il le tendit au zouave bien intentionné tout près de la portière, en l’enjoignant d’un geste de la tête de le passer au mendigot.

L’autre prit le petit bout de carton, soupçonneux,  et machinalement y jeta un coup d’œil avant de le donner au petit impécunieux. Alors, il ouvrit des yeux très grands, presqu’aussi grands que la connerie de la «Banbòch Demokratik » du Général Henry NAMPHY, et regarda Gwayabel en l’interrogeant :

 « Te Asorosi ! ? » 

Et Gwayabel  de lui expliquer savamment, très décontracté :

« C’est bon pour l’appétit. Notre ami en a besoin, puisqu’il n’a pas mangé depuis ce matin ! »

Toute la camionnette en fut estomaquée, et le squelette crasseux lui télégraphia un « Gètmanman’w » sonore qui le gratifia de sa cynique galéjade. Il ne s’attendait pas à autre chose d’ailleurs...

Un érudit dans la banquette arrière s’inquiéta :

« Hmmm ! Où vont nous donc ? », en se tapant le genou du plat de la main, l’air indigné.

Un autre connaisseur tout au fond du véhicule l’informa,  sérieux :

« Nous allons de bime en bime, mon frère,  jusqu’à  la bime finale

Le bus redémarra...

Le pasteur ne prêtait pas beaucoup d’attention à ces loquacités vulgaires… Il avait d’autres chats à fouetter, et le plus pressant d’entre eux,  noblesse obligeant, il devait se résoudre à présenter l’autre côté du visage comme le veulent les saintes écritures à cet énergumène sans respect pour quiconque. Alors, il se jeta dans la gueule du loup :

-  « Mon frère, j’ai converti des tas de gens autrement plus coriaces que vous... 

Et l’énergumène ne se gêna point, sans oublier de rejeter la tête en arrière:

-          Ou tande bèf...?

Re-regard circulaire. Définitivement, ce devait être une manie chez cet hominien.

Notre pasteur se tut. Il sentit qu’il lui faudrait quelque aide men anpil chay pa lou pour mater ce barak. Alors il fila un subtil coup d’œil vers son assistant de fortune comme pour le reprocher :

« Yo ide bourik ranni, men yo pa ide’l pote chay!”

Mais à ce moment précis, quelqu’un acheva la maxime esquissée par l’homme au gwayabel:

-... Alé wè : kòn ! »

Et le combat cessa aussi sec, faute de combattant.

La personne qui acheva ce si magnifique dicton était en train d’entrer dans la camionnette, et ignorait complètement de quoi  il s’agissait. Et cette jeune personne bien rondelette, assez jolie, au physique apparemment parfait, s’engageait dans l’allée pour gagner une rangée à l’arrière.

Gwayabel s’empressa de l’attraper au propre et au figuré des deux bras, avec beaucoup d’emphase.   Tout en adressant des clins d’œil complices au pasteur, il palpait un peu plus que de raison les rondeurs de ladite demoiselle, soi-disant pour l’aider à prendre place…

C’était l’occasion, plus que jamais, pour notre SoufLanTchou de prédicateur de voler au secours de son « Pasteur » : l’index accusateur pointé vers Gwayabel, il prenait son Pasteur à témoin ti chen gen fòs devan pòt ka mèt li en braillant :

- “ Mwen wou, m’ta ret dousman, tande ! Menm kochon mawon konn sou ki bwa pou’l fwote. Se konnen ou pa konnen ki mou’n sa wap petri konsa-a ! ”

Menace sous-jacente !...

Du coup, les piétés s’envolèrent pour laisser la place à toutes sortes de curiosités : tout le monde regarda la jeune personne qui venait de prendre place, en se demandant qui elle pouvait bien être... L’ascendance du pasteur en prit un sérieux coup et commença à s’émoustiller. L’attention et la tension se canalisaient ailleurs... Sans le savoir, le supposé « aide », en voulant  rendre service à son maître, lui gâchait tout bonnement ses affaires...

L’homme au gwayabèl qui affichait un air de détachement n’arrivait pas à dissimuler tout-à-fait une certaine curiosité. Il finit par carguer la tête en arrière en troussant ses coins de lèvres tout en montrant du pouce, par-dessus son épaule, la jeune nouvelle arrivée qui prenait place à l’arrière.

« E se ki moun sa-a? »

Alors, trépidant d’une exultation à peine contenue, notre aide-pasteur entonna sa chanson de geste comme un châtiment :

- « En ben ou wè fi sa-a? Se pitit sò Miraya, vwazin sè madan’m tonton ti kouzen granmè belsè chofè pitit jal Grasya, tande! »

Toutes les oreilles environnantes étaient déjà tendues et dressées en trompettes. La sentence tomba lourde et pesante comme un sac de sel. On re-regarda la jeune personne investie de tant de prestige, de tant de pouvoir, de tant de relations. Et du même coup, l’on commença à percevoir  « Gwayabel » sous une dimension plus modeste.

On entendait des « Men monchè ô...ô.. » et des « Sakta di sa, hen? » qui laissaient suinter  les émotions du peuple.

Hm ! Chen’k prese santi makout se li ki pran kout baton !...

« Gwayabel » avait été trop pressé pour investir les esprits et les lieux… Maintenant il allait devoir s’arranger pour remonter le courant.

Notre pasteur, lui, à demi oublié dans la tempête, désespérait de son côté tout en gambergeant dur pour trouver une rampe d’accès qui lui permettrait de revenir à son petit cinéma. Car le bus filait comme un jet vers son terminus,  et le nombre des fidèles commençait déjà à se réduire dangereusement et  il n’avait pas encore passé le chapeau, la raison de sa présence sur les lieux ! Il pensa à part lui-même, en lorgnant son prédicateur :

 « Ce SoufLanTchou de merde, qui me colle aux basques comme un morpion depuis l’début, et ce débris en gwayabel viennent de tout faire foirer. C’est fini ! J’ai perdu ma journée…».

Gwayabel, lui, agita dans son esprit le blablabla incompréhensible que le minable d’en face venait de jacter pour conclure :

 « Bon ou konn m’sye se yon pa serye. Manmzèl  ta gen ou sa, sa lap fè la-a ? Ala m’kon  Bon zaboka pa woule bò kot kochon !  

-Hum! Hum! »

Gwayabel s’éclaircit la gorge bruyamment pour attirer l’attention et essayer de chasser cette horrible et agaçante impression d’apitoiement qu’il commençait à interpréter sur tous les visages qui le fixaient. Il contre-attaqua donc, en pointant l’aide-pasteur de son majeur, le doigt orné de la plus grosse bague :

- « Ey Yoyo! Bib la diw « Ki fwap pa le pe perira pa le mèm pe ». Kivedi, ou wè mwen men’m? M’ap di’w yon bagay : SE YON ANSYEN MANKE GRAN NÈG KI CHITA DEVAN’W LAN, TANDE. Kivedi, an sekta’m swasantenyen, se yon sèl chif mwen te manke pou’m te sòt nan gwolo lotri nasyonal. Ha! Ha!, si’m pa di yon nonm !......Pa gen moun kap vi’n banm nanna pou siza’n!

Il se tapa l’estomac du plat de la main en distribuant un jeton circulaire !  Gade pa pete je !

L’appellation « Yoyo » irrita l’aide-pasteur au plus profond de son être.

Menm si bourik ou bon, ou pa dwe chaje’l jis nan kou !

Jamais dans sa vie on ne l’avait traité de manière aussi infâme. Qu’est-ce que c’était que cet homme sans respect pour les aïeux? Le Pasteur allait sûrement lui rendre la monnaie de sa pièce, à cet exalté.   Lè nen pran kou, je kouri dlo.

Il  loucha en direction du pasteur. Mais celui-ci tourna ostensiblement la tête ailleurs… L’aide-pasteur comprit, et réalisa qu’il n’avait aucun support à attendre de ce côté.

 Lè’w kenbe zangi nan ke, ou po ko gen zangi...

« Bon fou-out!  Cela m’apprendra à cadenasser mon clapet dans les affaires des gens... »

 Ou pa dekouvri chodyè ki pap bouyi pou wou.

 

Il était donc tout seul, en tête-à-tête avec cet homme apparemment possédé par un lwa mondong, yon lwa brize. Il réalisa, mortifié, que   se nan bagay sa-a  toutè konn mouri kite mèt afè-a  ! »

Pendant ce temps, la sympathie de l’assistance avait rebasculé en  faveur de Gwayabel. Car on  réalisa que pour un rien un seul malheureux petit chiffre, on serait assis en ce moment à côté d’un millionnaire!… La question  savoir est-ce que ce millionnaire serait dans ce bus ce jour-là n’était pas très importante

Les « Ou wè sa, hen ?... », les « Koumanman’an’an!.. », les « Wifou-ou-out ! » remplissaient  l’atmosphère …

Baton-an chanje bout !

Gwayabel n’allait pas laisser passer l’occase. Il avait le devoir de harceler l’ennemi, de l’enfouir complètement sous terre. Aucun répit pour l’adversaire. C’était lui, maintenant qui était au milieu de l’arène et les « Olé » c’était pour lui cette fois.  Définitivement. C’était le moment convenable pour sortir son nom de Vaillant, tout en  faisant un modeste étalage de sa science... Il poursuivit donc :

- « Mwen menm, nan katye lakay mwen se Angranjan yo rele’m. Je suis peur et même craint ».

Un curieux anonyme s’enquit timidement :

« De quoi, mètla, de quoi? »

Angranjan  renversa la tête en arrière, veines du cou hyper tendues, pour satisfaire à la curiosité du peuple :

« De tout, et même d’aryen »

Puis, après quelques secondes il ajouta :

« Mwen, m’se nèg ki fè tout afè’m en gran. M’pap  bese atè pou’m pa renmase anyen. Puis, il haussa la voix pour être entendu de toute la camionnette  M’gen yon ti fanm la-a sou fò, se lakay bèlmè manmzèl,  manman madan Bòs Pent te konn achte akasan tou lè madi maten! Aaaah!  Pou’m di’w : kouran ki woule wòch pa ka pè kalbas vid... »

Sur ce, il vrilla un regard plein de sous-entendus dans la direction de SoufLanTchou. Message expédié. Message reçu.

Ensuite,  re-regard circulaire on y est habitué désormais. Cette fois sa respectabilité paraît définitivement établie. Il décroise ses jambes et s’arrange plus confortablement sur son siège au détriment de ses voisins qui s’asseyent maintenant presque sur une seule fesse pour laisser la place à cet ancien millionnaire-manqué, ce chimérique magnat de la  relation publique. Se lè boutèy fi’n plen pou bouchon twouve.

Pour mémoire, le Bòs Pent en question était mort depuis des et des années déjà...

Pour le pasteur, le lait était définitivement renversé. Plus moyen maintenant de récupérer ces esprits éparpillés en quête de nouvelles mystifications. Il  venait de comprendre que son auditoire ne se bousculait pas seulement derrière les prêcheurs, avec ou sans robe,  mais aussi derrière tous ceux qui parlent fort et beaucoup...tous ceux qui parlent son langage. Même s’ils n’avaient rien à dire... même s’ils ne promettaient que du vent ou des illusions!!!

Moun sa yo se kokoye, yo gen twa je men yo pa wè nan youn !

« Que ce petit monde est ingrat! Il y a trois minutes qu’ils auraient volontiers crié   « A bas Duvalier »  si je le leur avais demandé (!...). Et maintenant ils me regardent tous comme si j’étais un pestiféré, parce que tout simplement un péquenot enrobé de mystères douteux s’est amené en jappant qu’il est le cousin de la femme du gendre de l’autre, et qu’il a failli gagner à la loterie il y environ cent ans! Pas moyen de persister à vivre cela! D’ailleurs je n’ai pas d’église d’attache. Ne suis-je pas obligé de me camoufler en colporteur de la Bonne Nouvelle dans les camionnettes à essayer de récolter de petites quêtes par-ci, par-là après quelques sermons bon marché... ?  Et dire qu’autrefois un pasteur était un vrai seigneur! …

Bon, se yon sèl kout bagèt ki pete tambou!...Dès demain je vais contacter Frérot. Celui-là a toujours des tuyaux sur un possible  kanntèJe fon  kriye davans... »

L’autobus  s’arrêta pour déposer un passager et le pasteur  en profita pour se magner le train et abandonner le navire.  De towo pa gwonde nan menm savann !

Les sarcasmes de Angranjan ci-devant Gwayabèl sur le léger crachin qui sévissait dehors enfoncèrent un peu plus le clou dans sa plaie. Mais,  kabrit la mal kòche deja, se dit-il.  

Angranjan  lui chuchota au tuyau, au passage :

« Pastè, lè’w pa konn demele trip, ou pa achte tonbe! » et il rit grassement, la tête rejetée en arrière…

Notre pasteur faillit s’évanouir.  Cet homme est sûrement un suppôt de Satan.

SoufLanTchou,  se fait désormais très petit. Et si la chose était faisable, il se ferait transparent pour ne plus attirer l’attention du towo gwonde en face de lui. Il regretta amèrement que son papa ne fût pas vitrier lui, il serait alors transparent! Mais cependant, il ne regretta nullement le départ du pasteur qui lui paraissait très peu enclin à l’admettre comme associé à part entière dans sa petite combine... Il  pressentait déjà que le mécréant ne partagerait point la sébile. Chen ki gen zo nan bouch li pa gen zanmi.

Et, comme pour se soulager intérieurement généralement l’on se mieux lorsqu’on constate que son voisin est plus mal loti que soi  il conclut :  men, renmen tout, pèdi tout !

 

A suivre …

Texte tiré de « LES ARNAQUEURS », un recueil d’histoires drôles et de proverbes haïtiens, non encore publié…

 

edwinflorexil


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