Vive Salnave ! Par Charles Dupuy ( Le coin de l'Histoire)

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Frantz Simeon

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Oct 5, 2010, 5:21:51 PM10/5/10
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Vive Salnave !


Par Charles Dupuy

Il n’existe pas d’exemple de politicien
ou de chef d’État haïtien qui
aura été aussi passionnément adulé
par le peuple que ne le fut Sylvain
Salnave. Esprit chevaleresque et
généreux, il exerçait un magnétisme
exceptionnel, une séduction irrésistible
sur la foule. C’était un beau
Mulâtre à la tête puissante, aux
grands yeux perçants, aux sourcils
broussailleux et à la moustache de
mousquetaire. Quand, caracolant sur
son beau destrier, l’indomptable
Salnave arriva à Port-au-Prince pour
se faire élire président de la République,
il provoqua par sa belle assurance
d’extraordinaires mouvements
d’enthousiasme et d’ exaltation de la
part des classes défavorisées, en particulier
chez les femmes très sensibles
à la puissante fascination de l’homme.

Né au Cap-Haïtien le 7 février
1826, Sylvain Salnave avait grandi
dans les environs du Haut-du-Cap. Il
était le fils d’une couturière sans instruction
et d’un vétéran de la Guerre
de l’Indépendance reconverti dans le
commerce. Le jeune Sylvain apprendra
le métier de tailleur, deviendra
spéculateur en denrées avant d’embrasser
la profession militaire dont il
fera sa vraie passion et sa seule raison
de vivre. Commandant dans un régiment
de cavalerie, officier intrépide,
il exerça son ascendant, d’abord sur
ses soldats, avant que l’opinion
admirative ne commence à le regarder
comme un militaire promis au
plus brillant avenir. Il atteint la célébrité
lorsqu’il fit sauter d’un coup de
pistolet le buste de l’empereur Soulouque
qui trônait au milieu du salon
de son chef de division. Le turbulent
Salnave ne tardera pas à se révolter
contre Geffrard, le successeur de
Soulouque, dont il redoutait le caractère
vaniteux et les tendances autocratiques.
Après avoir fomenté la révolte au Cap-Haïtien,
il se vit forcé de traverser la frontière pendant
qu’un tribunal militaire le condamnait
à mort par contumace.

Quand, le 9 mai 1865, Salnave
quitte son exil dominicain pour revenir
au Cap-Haïtien, sa ville natale, il
est accueilli en sauveur de la nation
par un peuple en délire. Le président
Geffrard réagira en assiégeant la ville
avec ses douze mille tirailleurs de la
Garde. Ce siège long et meurtrier ne
prendra fin qu’avec l’intervention du
Bulldog, une canonnière anglaise
qui, avec deux autres bâtiments de
guerre de Sa Gracieuse Majesté, le
Galatea et le Lily, vinrent bombarder
les forts de la ville mais aussi le transept
de son église, un outrage dont
les habitants garderont longtemps un
souvenir meurtri. Geffrard finit donc
par mater l’insurrection et l’emporter
dans sa guerre contre Salnave. Mais,
après six mois de siège, celui qui sort
grandi de l’affrontement, celui dont
le peuple attend le retour pour lui
confier son destin, c’est Sylvain
Salnave. Le peuple, qui a été témoin
de sa sollicitude envers les démunis,
de son esprit de justice et de sa
noblesse d’âme, en fait une idole sur
laquelle il fonde les plus grandes
espérances. Dénué de préjugés, Sal -
nave s’adressait aux puissants com -
me aux plus humbles de ses concitoyens
avec les mêmes mots : «frè an
mwen » (mon frère). Champion des
meurt-la-faim et des laissés-pour-compte,
il avait développé un esprit
de partage, une obsession de justice
sociale, un sens de l’altruisme et du
désintéressement tels que les masses
reconnaissantes cimenteront leur sort
au sien et feront de son seul nom un
cri de ralliement.

Le 14 juin 1867, Sylvain Salnave
prêtait serment sur la nouvelle
constitution comme président de la
République d’Haïti. L’événement
survenait soixante-trois ans après
l’indépendance de ce pays où
s’étaient accumulées des divisions et
des haines sociales implacables.
Salnave n’était pas plutôt installé au
Palais que ses ennemis s’apprêtaient
déjà à transformer sa présidence en
un vaste et meurtrier combat, en une
sanglante guerre civile. On allumait
la guerre contre lui pour l’accuser
cyniquement ensuite d’utiliser le prétexte
de la guerre afin d’accroître son
pouvoir. Cette lutte contre Salnave
sera aussi longue que funeste. Plus
de cinquante ans après ces affrontements
fratricides qui allaient ravager
le pays, les ruines en étaient encore
partout visibles. Jamais les Haïtiens
ne se seront combattus et entre-tués
avec autant de furie et d’acharnement.
Comment faut-il alors comprendre
la lutte de Salnave et comment
faut-il regarder les turpitudes
sanglantes de cette interminable
guerre civile qu’il mena avec l’énergie
du désespoir ? C’est ce que Marcel Salnave fils,
tente d’expliquer dans cet ouvrage.
Alors qu’une certaine école historique s’est longtemps
complue à nous représenter
Salnave sous les traits de sa plus
vilaine caricature, celle d’un président
populiste et d’un démagogue
fanatique, l’auteur nous le présente
ici sous un jour tout à fait surprenant
et inattendu. Documents à l’appui,
Marcel Salnave fils reconstitue dans
une optique nouvelle la trame du jeu
politique souterrain, décrit les véritables
enjeux diplomatiques qui
sous-tendaient cette guerre civile,
sans oublier les traditions séculaires
de domination des grandes puissances
auxquels Salnave se trouva
directement confronté.

Descendant direct de Sylvain
Salnave, l’auteur se garde bien d’entrer
dans le terrain miné de la polémique
pour rester dans le domaine
de l’histoire. Le travail qu’il nous
offre est celui d’un chercheur honnête
et scrupuleux. Sa dialectique est
rigoureuse, son raisonnement est sûr
et l’information solide. Nous apprendrons
que Salnave n’était pas ce soldat
brutal, ce militaire ivre de poudre,
de mitrailles et de batailles auquel on
nous avait habitués. Nous apprendrons
que si Salnave s’est jeté avec
autant d’ardeur dans la mêlée, c’était
pour défendre une noble cause. Et
cette cause n’était pas tant la sienne
que celle des classes laborieuses dont
il incarnait les espoirs et les aspirations.
Salnave avait réuni dans son
camp l’immense peuple des dé -
shérites, celui des quartiers défavorisés,
celui des hommes sans travail et
des paysans sans terre. Il avait contre
lui les grandes puissances d’argent,
l’élite financière et la classe bourgeoise
fortunée. Ce livre veut décoder
les dessous de cette bataille à
finir, de ce duel sans pitié qui mit aux
prises Salnave et les forces de la réaction.

Cette étude ne se veut pas tant
un plaidoyer en faveur de Salnave
qu’une explication raisonnée de son
combat et des convictions qui le guidaient.
Salnave n’avait qu’une seule
politique et qu’une seule religion,
c’était celle du peuple. Il croyait en
son peuple de toutes ses forces, de
tout son être et de toutes ses espérances.
Au rebours des politiciens
dévorés d’ambitions, Salnave nous
offre l’image d’un homme désintéressé,
dépourvu de prétention et
simple dans ses manières. Réputé
pour son honnêteté foncière et son
intégrité absolue, sa générosité était
de celle débordante, excessive des
âmes bien nées. Homme de principe
et d’une irréprochable rigueur morale,
il méprisait l’argent et l’État haïtien
ne lui devait pas moins de cinq
mois de salaire quand il fut lâchement
livré à ses ennemis.

La présidence de Salnave est la
plus mouvementée de toute l’histoire
d’Haïti. L’étude des trente mois que
dura son gouvernement nous met à
nu tout le mécanisme politique haïtien.
Écrit avec un rare souci de
rigueur et de précision, cet essai historique
de Marcel Salnave fils nous
révélera, par ricochet, toute la physionomie
intellectuelle et sociale de l’époque. On
verra défiler les diplomates,
les hommes d’église, les
généraux, les politiciens, les représentants
du peuple et puis le peuple
lui-même. Et puis aussi les femmes,
ces humbles femmes du peuple qui
adoraient Salnave et qui, avec lui et
pour lui, faisaient, pour la première
fois, irruption dans l’arène politique
haïtienne. Comme on sait, les tribunaux
révolutionnaires se montreront
d’une férocité implacable envers
elles, appliqueront contre ces malheureuses
une répression qui consistait
avant tout à leur faire payer leur
engagement total, aveugle, absolu,
aux côtés de « La Douce », comme
elles appelaient affectueusement le
président Salnave.

Sylvain Salnave aura été le président
de tous les superlatifs et de tous
les paradoxes. Mulâtre, il fut idolâtré
par les masses noires; Capois, il fut
adoré des Port-au-Princiens; homme
du Nord, il fut soutenu par les paysans
du Sud. Dans ses revers et dans
ses victoires, dans sa gloire comme
dans ses souffrances, Salnave reste le
chef d’État que le peuple haïtien aura
le plus aimé et aujourd’hui encore, ce
vieux cri de guerre, «Vive Salnave!
aïe, bobo !
» demeure le seul qui soit
capable de traduire sa jubilation et
d’exprimer son allégresse. Que vive
Salnave !


coindel...@hotmail.com
(514) 862-7185


Haïti-observateur 29 sept.-6 oct. 2010
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