LA QUESTION DE COULEUR : FONDEMENTS HISTORIQUES ET ÉCONOMIQUES

164 views
Skip to first unread message

Ella PERRARD

unread,
Jul 8, 2011, 4:28:45 AM7/8/11
to haiti-...@googlegroups.com
LA QUESTION DE COULEUR DANS L'HISTOIRE D'HAÏTI
Par Micheline LABELLE
 
L'interprétation   de   l'histoire   haïtienne   ne   peut   manquer   de   se   heurter   à l'omniprésence  de la question de couleur, de façon directe ou indirecte. Le piège consiste  à  présenter  et  à  expliquer  événements  et  courants  d'idées  en  termes  de rivalités entre « noirs » et « mulâtres ». L'occultation de la lutte de classes imbriquée dans  le  procès  économique  national,  lui-même  imbriqué  dans  des  rapports  avec l'« extérieur », exerce ainsi sa fonction de reproduction des  rapports économiques, politiques  et  idéologiques  existants.  Ainsi,  la  pensée  de  Duvalier  constitue  un prototype excellent de l'articulation ratée qu'on peut faire subir aux variables de classe et  de couleur dans ce contexte précis ; elle le fait en récupérant le sens des faits d'histoire au profit  d'une interprétation dualiste et mécanique (deux couleurs, deux classes, deux élites) et en privilégiant la variable de couleur comme déterminante des problèmes sociaux.
 
La colonie de Saint-Domingue
 
L'importance  des  colonies  du  Nouveau-Monde,  des  comptoirs  d'Afrique  et d'Orient   et   de   l'esclavage  comme   « catégorie  économique   de  la   plus   haute importance » dans le  procès d'accumulation du capital européen, est un fait démontré.
 
Cette importance s'apprécie en termes quantitatifs, d'une part : masse énorme du capital-argent accumulé dans les métropoles par l'écoulement des produits coloniaux ; et qualitatifs, d'autre part : rôle des colonies dans la division internationale du travail, au  profit  de  quelques  métropoles,  [p.  45]  et  rôle  du  commerce,  combiné  à  des contradictions internes spécifiques aux métropoles, dans la désagrégation des rapports féodaux  et  la  constitution  de  nouvelles  classes  sociales.  Que  représente  Saint- Domingue dans ce cadre général ?  Une richesse fabuleuse. En 1797,  Moreau  de Saint-Méry la décrit ainsi :
 
  • La partie française de l'île de Saint-Domingue est, de toutes les possessions de la France dans le Nouveau-Monde, la plus importante par les richesses qu'elle procure à sa métropole  et  par l'influence qu'elle a sur son agriculture et sur son commerce (Moreau de Saint-Méry, 1958 : 25).
 
Selon Césaire, elle était à l'économie française du XVIIIe  siècle ce que l'Afrique entière est à l'économie française du XXe  siècle (Césaire, 1961 : 20). En 1776, « elle produisit  pour  la  France  plus  de  richesses  que  toute  l'Amérique  espagnole  pour l'Espagne » (Pierre-Charles, 1972 : 21), et, en 1789, son commerce extérieur assurait le tiers du commerce extérieur français, équivalant  même  à celui des  États-Unis (Hector et Moïse, 1962 : 92). La masse totale des exportations  atteignait alors 75 millions de dollars. À la même époque, la production de sucre atteignait 70 000 tonnes, celle du café, 35 000 tonnes.
 
La population de l'époque compte 400 000 esclaves, 28 000 affranchis et 40 000 colons. Comme le souligne judicieusement Moreau de Saint-Méry :
 
Ce serait même prendre une idée bien fausse de cette colonie que de croire à chacune de ces  trois classes un caractère propre, qui sert à la faire distinguer tout entière des deux autres (Moreau de Saint-Méry, 1958 : 29).
 
En effet les groupes sociaux sont hétérogènes, selon la place des agents dans la production, en  termes de propriété, de statut, d'acquis juridiques et de couleur. Les esclaves sont majoritairement noirs, mais pas tous ; on trouve des « gens de couleur » parmi eux. En 1789, on évalue les esclaves mulâtres à 17 000 soit 2,6% du total des esclaves (Bastien, 1968 : 9). La division du travail  instaure  une hiérarchie entre :
 
  -  commandeurs, esclaves des ateliers, esclaves domestiques, ou esclaves de jardins ; esclaves des  villes ou des habitations ; esclaves créoles (nés dans la colonie, sous- entendu  « civilisés »)  et  esclaves  « bossales »  ou  « nègres-Guinée »  (frais  arrivés d'Afrique, porteurs de « signes », de [p.  46] mœurs et de coutumes spécifiques) ; esclaves marrons qui fuient dans les montagnes ou « à l'Espagnol » (c'est-à-dire dans la partie Est de l'Île) pour constituer des communautés de résistance, productives et auto-subsistantes, basées sur la culture du café et des vivres.
 
Les affranchis, noirs ou « sang-mêlé » (ces derniers appelés aussi « jaunes » ou « hommes de couleur ») occupent eux-mêmes des places très diverses dans le procès de production et de circulation : petits affranchis, encore très proches de l'esclavage, qui exercent les petits métiers (pêcheurs, bouchers, cordonniers, etc.) ou constituent la masse des domestiques, lavandières,  tâcherons  occasionnels et chômeurs ; moyens affranchis  distribués  dans  l'armée,  le  petit  commerce,  les  métiers  plus  rentables (orfèvres,  perruquiers,  arpenteurs,  économes,  etc.)   eux-mêmes  déjà  possesseurs d'esclaves ;  enfin  affranchis  planteurs,  propriétaires  d'exploitations  moyennes  (80, 100, 200 hectares) en général des mulâtres, spécialisés dans le café plus que dans le sucre,  possesseurs  d'une  force  de  travail  servile  importante,  ayant  des  intérêts antagonistes avec ceux des grands planteurs souvent absentéistes du sucre (Hector et Moïse, 1962 : 101).
 
Enfin les colons représentent un vaste éventail : « petits blancs » (appelés « blancs manants », terme encore utilisé en Haïti), soit les petits producteurs non propriétaires de leurs moyens de production, les petits artisans et gens de métier qui appartiennent aux  « couches  moyennes » ;  plus  au-dessus,  les  petits  et  moyens  commerçants, employés, petits et moyens fonctionnaires, gens des professions libérales, artistes et gros  artisans ;  et  enfin  les  classes  dominantes :  grands   planteurs,  négociants indépendants ou représentants des grandes maisons commerciales françaises,  hauts fonctionnaires et hommes politiques.
 
Les  gens  de  couleur,  fils  de  croisements  divers,  ont,  à  l'époque,  des  assises économiques plus solides que les affranchis noirs. Ils ont aussi plus d'instruction et de prestige, étant souvent envoyés en France pour être éduqués. Ces privilèges ont été cumulés tout au long du XVIIe  siècle,  finissant par représenter une menace directe pour les classes concurrentes de colons. C'est  pourquoi leur situation politique et juridique  ne  gagne  pas  de  terrain,  alors  que  les  vexations  discriminatoires  se multiplient  contre  eux.  Leur  situation  se  détériorera  pour  culminer,  à  l'aide  du contexte révolutionnaire français dans la révolte de 1790. À Saint-Domingue, en 1789,  les  affranchis  de  couleur  détiennent  un  tiers  des  terres,  un  quart  des esclaves, un quart de la propriété immobilière, une bonne situation dans le commerce et les métiers, et un grand prestige militaire, du fait de leur participation à la guerre d'indépendance  des       États-Unis                             (Césaire,                1961 :        111-112).                  Leur    supériorité économique et sociale relative sur le secteur noir des affranchis et sur la masse des esclaves de toutes couleurs, de même que leur  infériorité relative par rapport aux classes possédantes de colons, se pose donc avec une acuité toute chargée d'intérêts de plus en plus divergents.
 
Les noirs libérés après l'abolition de l'esclavage (1794) constituent à leur tour divers groupes sociaux. En particulier, la couche privilégiée des « nouveaux libres » comporte les cadres et les militaires de haut rang de l'armée de Toussaint Louverture. Ils deviendront à leur tour grands propriétaires et gérants de plantation après le départ des colons. Cette couche de « nouveaux libres » de même que les anciens affranchis propriétaires formeront les nouvelles couches dirigeantes autochtones avec lesquelles la métropole devra compter entre 1793-1804 (Moïse, 1972 : 128-129).
 
Ces  intérêts  de  classes,  de  couches  ou  de  fractions  de  classe  ne  sont  pas particuliers  aux  « noirs »  et  aux  « mulâtres 1   ».  L'histoire  des  luttes  sociales  qui marquent Saint-Domingue,  parallèlement à la révolution française de 1789 (luttes pour les droits politiques des affranchis, pour l'abolition de l'esclavage, et plus tard pour l'indépendance) abonde de stratégies, d'alliances, de revers opposant les groupes sociaux métropolitains, coloniaux, de même que les nations adverses en  présence. James, dans les Jacobins noirs (1949), jette un éclairage passionnant sur toutes ces trames  du  processus  révolutionnaire qui  a abouti  à la Constitution [p. 48] de la République  d'Haïti en 1804 2     processus inscrit dans des niveaux de contradiction diverses :
 
1) Cadre de la rivalité inter-impérialiste entre la France, l'Espagne, l'Angleterre, les protagonistes en Haïti utilisant ces rivalités selon leurs intérêts respectifs et selon la conjoncture entre 1790 et 1804.
 
2) Cadre  de  la  lutte  colonie-métropole  opposant  d'abord  les  grands  planteurs autonomistes contre la France révolutionnaire, républicaine et anti-esclavagiste, et par la suite affranchis et esclaves alliés dans une guerre d'indépendance contre la France napoléonienne redevenue pro-esclavagiste.
 
3) Cadre des luttes de classes internes à la colonie dans lesquelles le problème de couleur s'inscrit activement et impose sa marque définitive pour l'évolution ultérieure des rapports de force et des idéologies dans l'Haïti indépendante : contradictions entre petits et grands blancs, entre grands  planteurs créoles et négociants métropolitains, entre grands planteurs absentéistes et moyens planteurs créoles, entre affranchis noirs et de couleur, entre affranchis de couleur et blancs, etc.
 
Né de l'inégalité et de l'exploitation de la force de travail et de la variable ethnique attachée à la  distribution de cette force dans le procès et les rapports sociaux de
production, le préjugé de couleur, dès l'époque coloniale, se constitue sur de solides bases idéologiques.
 
------------------------------------------------------------------------------
 
1       Le terme mulâtre (qui correspond à un type physique assez précis dans la colonie, distinct du marabout, du griffe ou du quarteron) finit par être utilisé comme synonyme de gens de couleur. Moreau de Saint-Méry précise en effet : « ... parmi les Affranchis, trouve-t-on deux sixièmes de Nègres, trois sixièmes de Mulâtres ou de Marabous, de Griffes et de Sacatras, que l'on confond avec les Mulâtres, et un dernier sixième d'individus des nuances supérieures, à compter du Quarteron exclusivement. Dans la propre opinion des Affranchis, il y a une grande distance entre les Affranchis nègres et les autres, qui relativement aux nègres semblent se réunir tous en une seule classe... Les plus nombreux, ceux-mêmes qui le sont assez pour que leur nom soit donné dans l'usage ordinaire à tout ce qui n'est pas Nègre ou Blanc, ce sont les Mulâtres » (Moreau de Saint- Méry, 1958 : 102-103).
2       Voir aussi Étienne Charlier (1954), Aimé Césaire (1961), Edner Brutus (1968).
 
(A SUIVRE)

Ella PERRARD

unread,
Jul 8, 2011, 4:26:49 AM7/8/11
to haiti-...@googlegroups.com
Reply all
Reply to author
Forward
0 new messages