Lire le roman : <Eroshima< par Dany Laferrière,
Typo, Nouvelle édition, 1992.
23/02/2015
Première
lecture : D’une bombe à une autre. On peut aborder un sujet
directement ou en le prenant de biais, car l’important est de trouver l’angle
qui le convient le mieux pour atteindre au cœur du cible. C’est ce dilemme qu’a résolu l’auteur de notre objet d’études en prenant un
biais pour parler de l’une des plus grandes tragédies des temps modernes,
savoir l’utilisation de la bombe atomique à Hiroshima, faisant du coup de cette
ville-martyr une célèbre figure de style. A n’en pas douter si un tel sujet devait être abordé frontalement, il requerrait
du romancier de faire montre de tout la
gravité compatibles avec les motifs élégiaques. Mais comme le romancier n’a pas
l’esprit tragique, il n’a pas attaqué de front… Il a préféré dédramatiser en
choisissant de broder adroitement sur < la <bombe atomique< en parlant
du Sexe et de la Sexualité. Comme cela, il fera d’une pierre deux coups :
évoquer à la fois le sujet sérieux de la terrible tragédie d’Hiroshima, et des
jeux érotiques homme-femme. Bien joué !
La filiation
littéraire de notre roman. . Le narrateur de <Eroshima< n’est pas le
premier à nous intéresser à cette ville japonaise devenue la métaphore du
malheur absolu, en cela il marche sur les traces de Marguerite Yourcenar
pour :<Hiroshima, mon amour<, qui a réussi presque à humaniser ou
érotiser la ville en en la personnifiant sous les traits d’un sujet d’amour.
Notre narrateur n’en est pas loin, car pour lui, il s’est agi d’Eros, le dieu
de l’amour dans la mythologie hellénique ; alors il a créé une néologie
<Eroshima, c’est-à-dire : <éros + hima< Mais, à la différence de
l’écrivaine française, il n’entendait pas s’arrêter au simple niveau des
relations sentimentales matérialisées dans les jeux érotiques, il se proposait
d’aller à la tragédie en flirtant avec la mort. Pour cela, il mettra le paquet
en associant Sexe et Mort, autrement dit Eros et Thanatos.
Le Sexe et la Mort. L’idée d’associer l’amour à la mort
n’est pas née de la tête de notre narrateur, il l’a puisée chez les Grecs
eux-mêmes, créateurs de la tragédie, qui ont pensé qu’il y a proximité, voire
même équivalence entre amour et mort, plaisir et souffrance. Les histoires
d’amour et leurs applications finissent mal C’était comme si il n’y avait pas
d’amour heureux, comme le chante Léo Ferré interprétant Louis Aragon.….Alors le
romancier a beau jeu de former le couple tragique Sexe et Mort ou Eros et
Thanatos. Ainsi, par analogie, il associe Sexe et Bombe, donc Bombe atomique et
Bombe sexuelle. Il en découle que si la Bombe atomique tue, il en va de même de
la Bombe sexuelle; à la différence que la première tue collectivement, tandis que
la seconde tue individuellement C’est ce qu’il proclame triomphalement en
toutes lettres : « J’ai découvert La Bombe en même temps que le Sexe. J’avais
tout de suite compris que les deux généraient la Mort. La Bombe, c’est la mort
collective, démocratique, égalitaire. Et puis le Sexe, c’est la mort
individuelle, élitiste, aristocratique. La Bombe, c’est la mort dans un éclair.
Le Sexe, la mort à petit feu. L’orgasme c’est également bref » (p. 91)
A partir du Japon,
aller plus loin. Quand on commence à user des analogies en particulier, et
des figures de style en général, alors notre voyage est sans fin, et le champ à
couvrir sans limites. Le narrateur du roman à l’étude a voulu embrasser le
Japon, il y est parvenu en accouplant <Eroshima< et <Hiroshima<
Delà étant, il veut aller plus loin avec les ressources infinies de la
littérature que sont les figures grâce auxquelles on peut tirer sur toutes les
ficelles… sans qu’elles se rompent…En prime, le narrateur s’est offert
l’Amérique sous les traits de Rita Hayworth. Elle participe de ses images
fantasmées. Elle est la Bombe sexuelle par excellence, en même temps qu’elle
est le symbole de l’Amérique. Comme on vogue dans la fiction des images mentales,
les vrais repères temporels vacillent. Ainsi, on peut nous forcer à lire
qu’ : « En 1946, le message de l’Amérique était clair. La première
Bombe s’appelait Rita Hayworth. Cette Bombe symbolisait la jeunesse, la beauté,
le sexe et la mort. » (p.47)
Et l’aventure de la Bombe peut s’étendre à l’infini au-delà
du Japon pour la plus grande gloire de la littérature…