VAUDOU-SORCELLERIE ET POUVOIR EN HAÏTI- Les sorciers san-pouèl-PARTIE 2 (Fin)

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Bella Natacha

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Feb 2, 2012, 1:17:50 AM2/2/12
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VAUDOU-SORCELLERIE ET POUVOIR EN HAÏTI PARTIE 2 (Fin)

IV. — Les sorciers san-pouèl et la crise du système symbolique vaudou.

D'après les informations récentes que j'ai recueillies, les bandes de san-pouèl se rencontrent partout dans le pays; on peut les apercevoir certains soirs, et en particulier le mardi qui est leur jour de sortie. Dans la vie quotidienne, il est possible de reconnaître certains san-pouèl: ils ont les yeux rouges par manque de sommeil (ou pour avoir bu trop de sang, m'a expliqué un travailleur), car ils sortent plusieurs nuits par semaine. En règle générale, il y a parmi eux ou à leur tête certaines personnalités politiques, des notables et des grands propriétaires. Mais de plus en plus les san-pouèl circulent par centaines, par plusieurs centaines, et beaucoup de gens les ont effectivement vus en pleine activité. Ce phénomène semble donc relativement nouveau, puisque l'action des san-pouèl, dénommés zobop, était traditionnellement plus discrète. De plus, ils semblent constituer une force, sinon une institution parallèle aux temples vaudou dirigés par les Oungan.

En principe, il est difficile à quelqu'un d'échapper à l'emprise des sans-pouèl: tôt ou tard, on est forcé, pour se protéger soi-même, d'en faire partie. On peut déjà se demander si les interprétations«persécutives» ne deviennent pas plus intenses avec la déstructuration accélérée du système culturel sous l'influence de l'exode rural, des mass-media (la radio, en particulier). Toujours est-il que nous ne sommes pas en présence d'un phénomène restreint, vu le nombre de san-pouèl qui augmente de jour en jour. Pour intégrer quelqu'un dans la bande des san-pouèl, on lui délivre un passeport, papier timbré sur lequel le loua gédé (génie de la mort) est représenté. Ce passeport permet à l'individu de se promener à n'importe quel moment de la nuit et de circuler de village en village. IL existerait également une cérémonie d'initiation au statut de san-pouèl.

Sans fournir une analyse détaillée de ce phénomène, nous pouvons souligner deux éléments dans la pratique de ces confréries de sorciers qui, au niveau idéologique, suscitent des interrogations. Tout d'abord, les san-pouèl se réunissent toujours autour de l'arbre, le fromager (couramment appelé mapou). Ensuite, leur activité principale consiste dans l'organisation d'un festin.

(11) M. Auge, « Les croyances en la sorcellerie », op. cit., p. 68. 48

Un arbre-mapou, on le sait, est la résidence des loua gédé et, à ce titre, remplit un rôle central dans les pratiques vaudouisantes de la magie et de la sorcellerie. Il se trouve généralement à des carrefours, aux chemins croisés qu'il reste dangereux de fréquenter à midi ou à minuit. Justement, ces heures sont réservées à la bande des san-pouèl. Leur festin a lieu autour de l’arbre-mapou, parfois à l'intérieur de l'arbre lui-même. Un travailleur haïtien me disait justemen: « Konn gin minm 200 moun andédan piéboua-a kap fêté, kap manjé, minm si ou pa ouè yo... » (II y a même parfois 200 personnes à l'intérieur de l'arbre, qui sont en train de fêter et de manger, même si tu ne les vois pas).

Les san-pouèl sont toujours censés, au cours de leurs réunions, disposer d'une victime que, dans l'imagination populaire, ils doivent dépecer et manger, ou torturer en sorte qu'une fois relâchée, cette victime puisse redouter la bande des san-pouèl et se tenir tranquille. Qui peut être victime des san-pouèl? Pour quelles raisons? Quels sont les chefs de ces confréries? Les membres d'une confrérie se rassemblent-ils sur la base des mêmes intérêts? Est-ce un pouvoir parallèle par rapport au vaudou domestique, familial, et par rapport aux pouvoirs politiques officiels?

Autant de questions auxquelles il nous est difficile de répondre encore avec précision. Il est certain, cependant, qu'au niveau idéologique la peur des san-pouèl vient raviver la peur du politique, domaine réservé aux «forts». Elle ravive aussi la peur «d'envier» les groupes sociaux privilégiés. Mais en même temps, si l'auto-accusation ouverte de sorcellerie n'est pas encore parvenue au degré qu'elle a atteint dans certains pays d'Afrique (en Côte-d'Ivoire, par exemple) (12), ne pourrait-on penser qu'il y a là un désir d'agression, renvoyé sur le registre de la sorcellerie? Or, celle-ci est aussi, rappelons-nous, l'apanage de ceux qui donnent les preuves, les signes qu'ils en sont capables. Question donc complexe. Si beaucoup de gens deviennent membres de ces confréries par nécessité de se protéger, n'y en a-t-il pas qui cherchent à se venger d'un ennemi, à opérer un règlement de compte, à s'assurer un travail, à obtenir une promotion sociale, etc.? Justement, dans chaque bande de san-pouèl il existe une certaine solidarité économique, et l'on obtient en principe la garantie de ne plus être persécuté. Comme nous le soulignons plus haut, le san-pouèl tient son pouvoir des contrats qu'il a passés avec des «diab», c'est-à-dire des esprits forts qui devront le protéger contre tous les malheurs et tous les ennemis. On dit d'un san-pouèl qu'il a acheté des «points», grâce auxquels il peut obtenir des avantages sociaux, économiques ou politiques, et une immunité contre les persécutions. En retour, il ne s'appartient plus, pour s'être vendu à ces «esprits» qui tôt ou tard « le mangeront » ou en tout cas le détruiront. Pour honorer ses engagements, un adepte de san-pouèl peut en arriver à vendre aussi un frère, une sœur ou un enfant.

C'est au cours d'un sévis, c'est-à-dire d'une cérémonie spéciale, que les bandes de san-pouèl obtiennent leurs «points». Le chef de la bande, la plupart du temps un Oungan, sacrifie un bœuf à un esprit qui s'appelle Bosou, réputé pour ses capacités de protection infaillible.

(12) Cf. A. Zempleni, R. Bureau, M. Auge et al., Prophéiisme et thérapeutique en Afrique Noire, Paris, Ed. Hermann, 1975.

Une partie de l'animal est mise soigneusement de côté: c'est la tête (avec la corne), qui est ensuite déposée dans un cercueil. On dit de la tête qu'elle est devenue une âme : « tèt-la vi-n ou nanm ». C'est grâce à cette âme que les san-pouèl disposent de leurs pouvoirs, en particulier celui de se déplacer en un clin d'œil d'une ville à l'autre, de disparaître et de revenir, de se transformer en chiens ou en cochons. Les adeptes de san-pouèl se rassemblent d'abord la nuit chez le Oungan. Celui-ci prend la tête de la bande monté sur un cheval blanc, et les autres suivent à pied, en transportant le cercueil qui contient la tête du bœuf, et probablement, dit-on, quelques têtes de morts. Bien entendu, Bosou est tenu dans l'Olympe du vaudou, pour un esprit « à part », exceptionnel, et dont les manifestations sont violentes lors des crises de possession. Il ne peut pas être invoqué au cours d'une cérémonie ordinaire. Traditionnellement, Bosou joue le même rôle que les baka, sortes d'esprits qui prennent toutes les formes, nains ou animaux (chiens, cochons, etc.), et qui servent à protéger les propriétés et tous les biens. Enchaînés pendant la journée, les baka sont libérés la nuit et sont alors particulièrement redoutables. Bosou, esprit puissant, suscite de l'attirance, mais aussi une grande peur. Certains san-pouèl préfèrent s'abstenir de tout rapport avec Bosou tout en profitant individuellement de la protection de toute la bande. Les chants en l'honneur de Bosou laissent entendre combien ses services sont recherchés en même temps que redoutés:

Diab Bosou té di sa-o Diable Bosou l'a dit.Pran je pou nou gadé sa Ouvrez les yeux pour voir. Diab Bosou n-ap viv avè yo Diable Bosou, nous vivrons avec eux.Yo rayi gangan yo rinrnin Ils haïssent le Oungan, mais ils aiment. Bonpouin-li son bon « point » yo rayi bdkô Ils haïssent le book, Papa Bosou, éroua m-a poualé. Ka diab Bosou, éroua pou-n-alé.Ka diab Bosou, dlo nan jé-m pou loua yo Papa Bosou, dlo nan-jé-m pou pouin yo M-achté chyin-mouin, se pou-m protéjé lakou mouin

Papa bosou gro loua, n-ap viv avè yo M-achté zin-an, se pou-m kinbé

pouason mouin Ka diab Bosou gro loua, yap pran lan zin-an

M-achté loua se pou-m gadé loua mouin M-achté loua se pou-m gadé Ounfd mouin. Papa Bosou, je m'en vais Chez Bosou, nous devons aller

Chez Bosou, je pleure pour mes loua Papa Bosou, je pleure pour mes points J'achète le chien, c'est pour protéger ma cour Papa Bosou, gros loua, nous vivons avec eux J'achète l'hameçon, c'est pour attraper  mon poisson Chez Bosou, gros ils seront pris à l'hameçon J'achète des loua, c'est pour protéger ma cour J'achète des loua, c'est pour protéger mon ounfd (13).

En tout cas, on ne peut, d'une part, réduire la sorcellerie à une « fonction d'accroissement de la domination capitaliste », comme le fait par exemple G. Dupré

(13) Ounfd : temple vaudou.

dans son article sur sorcellerie et salariat en République populaire du Congo (14). En effet, la recrudescence des bandes de sorciers apparaît plutôt comme une réponse à la nouvelle situation économique et sociale. D'autre part, la sorcellerie n'est pas, sans plus, l'idéologie de base qui soutient le pouvoir dictatorial des Duvalier, puisqu'elle est en même temps la critique de ce pouvoir. Devenir sorcier, c'est se mettre en connivence, «s'engager» avec les esprits mauvais qui tôt ou tard se retournent contre leurs utilisateurs. C'est, à notre avis, de manière détournée seulement que le système de sorcellerie sert le pouvoir en place, car il aurait fallu, pour combattre ce pouvoir, utiliser les mêmes armes, dont justement le simple fidèle vaudouisant a peur. On peut, en revanche, se demander si les bandes de san-pouèl ne représentent pas une tentative populaire de contestation du pouvoir politique, sur la base de son interprétation par la sorcellerie. On pourrait appuyer cette hypothèse sur les rapports qui existent entre les bandes de san-pouèl et les bandes de rara. Ces dernières représentent traditionnellement en Haïti des groupes de paysans organisés en cortège et fortement encadrés par des bdkd (magiciens servant des deux mains) et des membres de groupes de san-pouèl. Ils se déplacent en dansant au rythme des tambours et des «vaccines» tous les dimanches de Carême et pendant la semaine sainte. Ces groupes peuvent circuler seulement dans les campagnes et dans les environs des villes. L'interdiction qui leur est faite de danser à l'intérieur des villes, comme n'importe quelle bande de carnaval, provient précisément de la peur qu'éprouve l'ordre établi (l'ordre des « civilisés ») en face de la violence populaire des campagnes.

La situation de la sorcellerie en Haïti est encore ambiguë et contradictoire. Si elle intervient de plus en plus dans la vie quotidienne, c'est sur le pressentiment de l'échec du vaudou, avide de vérifier ses assises au moment même où celles-ci sont lézardées. Il est possible que les potentialités politiques réactionnaires ou subversives de la sorcellerie des bandes de san-pouèl soient d'un faible poids par rapport à la crise du symbolique qui secoue les masses de pratiquants du vaudou. La sorcellerie pourrait bien être justement le langage de revitalisation désespérée des forces symboliques que constituent les esprits, en réponse à la dépossession économique, politique et culturelle des masses, qui s'accentue. Il semble aujourd'hui que la prolifération des sectes religieuses dans les campagnes et les bidonvilles prenne appui sur la problématique de la faillite des esprits (face aux demandes qui leur sont faites) ou de la fuite des vaudouisants devant les esprits dangereux (15) qui se multiplient et qui sont désormais difficiles à apprivoiser. C'est que l'équilibre entre les esprits bons et les esprits mauvais est rompu. Les protections traditionnelles contre le «mal» deviennent inefficaces. La sorcellerie, rendue prépondérante, on peut

(14) Georges Dupré, « Sorcellerie et salariat », Les Temps modernes, n" 373-374, août 1977, p. 56 sv.

même se demander dans quelle mesure Duvalier n'a pas cherché plutôt à neutraliser les effets de la sorcellerie en s'alliant aux Oungan les plus réputés, la sorcellerie étant justement un lieu sombre, nocturne, capable d'échapper au contrôle des pouvoirs publics.

(15) Pour plus de précisions, voir par exemple l'enquête de Jean Kerboull, Le Vaudou, magie ou religion?, Paris, Laffont, 1973, qui montre comment les loua Petro-Congo (famille d'esprits dangereux) deviennent de plus en plus prépondérants par rapport aux loua-rada (famille d'esprits généralement considérés comme modérés) (pp. 229-264).

se généralise progressivement. Nos informateurs nous disent que rares sont aujourd'hui les oungan qui peuvent se dispenser d'être en même temps chefs de bande de san-pouèl. Dans les temples du vaudou arrivent en consultation de plus en plus de clients qui demandent des loua-achté, des « points » contre leurs ennemis, ou qui sont tout simplement en quête d'ascension sociale. Dans cette concurrence acharnée pour la possession de « points » forts (les bandes de san-pouèl sont d'ailleurs toujours des bandes rivales), le Oungan délaisse pour survivre les loua-éritaj (les esprits hérités) qui se mettent alors à péricliter. Parfois, il les perd tout simplement au fur et à mesure qu'il s'engage comme san-pouèl. Il ne s'agirait donc pas de l'instauration d'un pouvoir parallèle au vaudou. On devrait plutôt parler d'une exacerbation des tendances de sorcellerie inscrite déjà dans les pratiques et croyances du vaudou. L'extension des san-pouèl correspondrait ainsi à un emballement de tout le système symbolique vaudou, qui se fait alors le langage même de la crise sociale, économique et politique.

Serions-nous donc dans un cercle vicieux, au niveau politique? Deviendrait-il désormais impossible de lutter contre le « mal » qui prospère? En effet, dans la logique de la sorcellerie, le « point » le plus fort semble avoir déjà existé depuis toujours et il ne peut plus s'inventer, si bien que le pouvoir finit par trouver un mode de reproduction automatique. Si cette hypothèse est exacte, les bandes de san-pouèl n'offrent qu'une protection sinon illusoire, du moins étroite. Nombre d'adeptes du vaudou l'auraient bien compris, puisqu'ils préfèrent se convertir aux religions protestantes dans l'espoir d'échapper définitivement à l'emprise de la sorcellerie. A la vérité, ils demandent à leur nouvelle religion une protection plus forte, plus efficace, mais c'est au prix d'une angoisse et d'une obsession permanente vis-à-vis de la sorcellerie, dont on ne s'éloigne jamais assez. Le dernier recours semble être le départ de son quartier, de son village, de son pays. Certains travailleurs haïtiens disent qu'ils ont choisi d'émigrer par peur des sorciers qui prolifèrent dans le pays. Malheureusement, là encore, la solution s'avère fragile, les esprits ayant l'habitude de traverser la mer...

Ce qui nous est indiqué ici, ce n'est pas simplement une impuissance politique qui proviendrait du seul fait qu'on est inscrit dans le champ du vaudou. Ce serait alors tenir le vaudou pour un ordre purement idéologique, dont l'individu pourrait éventuellement se passer. Le vaudou est d'abord un ordre symbolique; à ce titre, il est intimement lié au mode de constitution de la personnalité. Que le vaudouisant se fasse san-pouèl, protestant ou émigré, il ne trouve toujours pas de pierre où reposer sa tête. C'est à tous les niveaux de la vie quotidienne que l'impuissance est ressentie. Plus qu'une fêlure, un éclatement du système culturel traditionnel se donne à lire dans cette recrudescence de la sorcellerie. Un soupçon généralisé est là. Les règles du jeu sont faussées. Mais un nouveau langage sera-t-il possible sur la table rase de l'ancien ? Il est certain, en tout cas, qu'une conscientisation politique des masses qui passe à côté de la problématique du symbolique, ou plus précisément de la crise de l'ordre symbolique, a peu de chance de s'effectuer avec succès.

Laënnec Hurbon

R.C.P.-Antilles et

Groupe de Sociologie des Religions

C.N.R.S.

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