Le trentième anniversaire de la réforme de Bernard (A l’occasion du trentième anniversaire de la réforme de Bernard, je décide de partager avec mes lecteurs le deuxième extrait d’un travail que j’ai réalisé en 2006 sur la politique éducative en Haïti)
Par Guichard DORE La réforme éducative initiée en 1979 comporte plusieurs composantes qui, chacune dans sa spécificité, auraient dû contribuer à améliorer le niveau du système national d’éducation si elles avaient été complètement appliquées. On note dan la politique éducative de Bernard : la composante infrastructurelle, la composante législative, la composante administrative, et la composante didactique.
La composante infrastructurelle Bien qu'elle ne soit pas considérée comme une action de réforme comme telle, la mise en place de structures essentielles comme l’Institut Pédagogique National (I.P.N.) pouvait être considérée comme un prélude au mouvement de la réforme. L'I.P.N. fut établi en 1975 avec l'appui du gouvernement français. Son action visait surtout la spécialisation du personnel enseignant et la production de matériel didactique. Toutefois une composante recherche fut graduellement ajoutée au rôle initial de cet institut.
On pouvait aussi situer les projets d'éducation n° 1 et n° 2 comme étant des activités de la réforme. Le projet d'éducation n° 1, qui était un prêt de 5.500.000 dollars américains, comprenait un volet logistique dont la réalisation devait permettre la construction de 65 écoles primaires en milieu rural, de 10 écoles primaires en milieu urbain et de trois écoles normales. Il a été ajouté à ce projet un programme d'alphabétisation fonctionnelle et de développement communautaire.
Le projet d'éducation no 2, dont le financement était assuré par la Banque Mondiale à hauteur de 10.000.000 dollars, par le PNUD et UNESCO pour une valeur de 470.000 dollars et par une contre partie haïtienne fixée à de 2.000.000 dollars, permettait, dans un premier temps, la construction, l’ameublement et l’équipement de 31 écoles rurales, de 10 écoles primaires urbaines, d’une école normale et de deux écoles secondaires professionnelles. Il devait permettre la construction d’un centre d'entraînement vocationnel, d’une école de développement agricole et fournir des matériels au service de production de la radio éducative. Dans un second temps, la réalisation du projet devait contribuer au développement de l'enseignement. La composante législativeLa mise en oeuvre du dernier volet du projet d'éducation no 2 devait être accompagné d'une législation sur l'utilisation du créole dans le curriculum. Déjà sous Pétion, vers 1816, certains esprits avant-gardistes avaient suggéré au Gouvernement l'utilisation du créole dans l'enseignement. Ils s'étaient demandés, écrit Edner Brutus[1], « si, pour cette besogne de dégrossissement et pour une prise de contact plus rapide avec la culture, il n'était pas préférable d'user, au début, de notre idiome, quitte à employer le français après l'assimilation des éléments de base ». Le gouvernement de Pétion ne donna pas suite à ce projet qui, selon Brutus[2], exécuté sur une grande échelle par le système lancastérien ou monitorial déjà en vigueur dans le Nord, aurait donné des résultats magnifiques. La première initiative gouvernementale remonte à 1943 avec la création du comité pour la diffusion de l'enseignement par le créole.
L'impulsion du créole comme langue d’enseignement trouve son fondement juridique dans la loi du 18 septembre 1979. Deux projets de loi importants pour le système éducatif furent présentés à la Chambre à cette occasion par le Ministre Joseph C. Bernard. Le premier concerne la loi organique restructurant le Département de l'Education Nationale; le second concerne l'usage du créole comme langue écrite et parlée dans l'enseignement. La reconnaissance du français comme langue étrangère et devant être enseignée comme telle est un fait marquant de cette réforme. Ainsi, le Ministre Bernard a cautionné, par une lettre d'introduction, le livre d'Hyppolite[3] sur l'enseignement du français comme langue étrangère. Ce désir, du moins avoué dans ses intentions, de promouvoir le créole dans la vie sociale et culturelle en l’introduisant dans le champ éducatif ébranle les fondements de la société haïtienne caractérisée par une diglossie[4] (pression fonctionnelle pour l’homogénéisation linguistique), hautement structurée et dans laquelle la langue française sert d'instrument pour le maintien des privilèges sociaux, économiques, politiques et culturels d'une minorité par rapport à une masse de gens illettrés. Le débat qui a fait rage et qui dure jusqu’à présent quant à l'introduction du créole dans l'enseignement en est un symptôme, déclare le ministre en substance.
Appuyant sur les conclusions du Rapport du groupe de recherches et d'études sur le créole et considérant que l'éducation constitue pour l'État l'un des meilleurs moyens pour sauvegarder l'unité culturelle de la nation, l’article 1er de la loi de 1979 stipule que « L'usage du créole, en tant que langue commune parlée par les 90 % de la population haïtienne, est permis dans les écoles comme langue instrument et objet d'enseignement. »
La grande innovation de cette loi est la consécration du créole comme objet d'enseignement. Le créole comme langue instrument était déjà utilisé par différents groupes lors du symposium sur l'enseignement en créole (août 1979) où diverses expériences sur l'utilisation du créole comme langue d'enseignement avaient été présentées. À ce niveau, la loi de 1979 ne faisait qu'officialiser la coutume établie dans certains secteurs. L'arrêté du 22 septembre 1972 relatif au programme de l'enseignement primaire ne faisait point état de la langue d'enseignement. La position du français comme langue d'enseignement était officielle, tel que le mentionna le Ministre de l'Éducation Nationale d’alors, le Dr Raoul Pierre-Louis, sur les ondes de la Radio Nationale.
Le second texte de loi, en date du 30 mars 1982, ayant trait au créole comme langue d'enseignement est le Décret organisant le système éducatif en vue d’offrir des chances égales à tous et de refléter la culture haïtienne. Ce décret définit les objectifs généraux de l'éducation, les dispositions communes et les dispositions particulières aux différentes structures d'enseignement et de formation. Dans le chapitre IV, il traite la question de l'utilisation des langues dans l'enseignement fondamental.
Bien qu’on puisse argumenter sur la déroute observée dans l’application des lois dans le pays (l'histoire de l'éducation haïtienne le démontre clairement), on peut néanmoins considérer que ces deux textes de lois, soutenus par les dispositions constitutionnelles relatives à la question linguistique (article faisant du créole une langue nationale) constituent une étape majeure dans la reconnaissance du créole. (A suivre)
[1] BRUTUR E. (1948). Instruction Publique en Haïti, 2 tomes, Port-Au- Prince, Imprimerie de l’Etat, p. 62. [2] BRUTUS E. Ibid. p.63. [3] HYPOLITE M. (1980). L’enseignement du français en Haïti, langue étrangère, Fardin, Port – au – Prince. [4] CERTEAU M. de, JULIA D. et REVEL J. (1975). Une politique de la langue. La Révolution française et les patois, Paris, Gallimard. |
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Par Guichard DORE La composante administrative. La réforme de l'éducation se scindait en deux volets. Le premier portait sur la réforme administrative et le second visait la mise en place de l'aide à la réforme de l'enseignement. En septembre 1979, il y eut la promulgation de la loi organique restructurant le Département de l'Education Nationale. A travers cet acte, les autorités poursuivaient trois objectifs : 1- la modernisation de l'administration par un remaniement des structures et des fonctions; 2- la rationalisation et la coordination des ressources afin d'en optimiser l'utilisation; 3- le renforcement des activités de planification et d'évaluation pour favoriser de meilleures interventions de la part des organismes déconcentrés et des directions. L'organigramme prévoit deux niveaux administratifs. On retrouve, d'une part, sous la Direction Générale, le corps administratif composé de cinq directions et, d'autre part, on retrouve, relevant directement du Secrétaire d'État à l'Education, un ensemble d'organismes déconcentrés tels le comité de curriculum, l'université etc. Cet organigramme était déjà désuet puisque l'Université d'État est autonome depuis août 1983. De plus, on retrouve un Ministre d'État et deux Secrétaires d'État, l'un à l'enseignement primaire et technique, l'autre à l'enseignement secondaire et normal. La Direction de la planification est chargée principalement d'évaluer le système éducatif, d'élaborer les plans annuels et quinquennaux, de préparer les budgets, de recueillir les statistiques, de coordonner les activités des agences externes, d'agencer et de mettre à jour la carte scolaire. La Direction du personnel sélectionne et nomme le personnel, avec l'approbation du Secrétaire d'État, elle maintient à jour les fichiers du personnel. La Direction de l'administration doit fournir le support logistique aux différentes écoles en ce qui a trait au logement et aux fournitures scolaires. Elle administre le budget et fait office de maître-payeur. La Direction de l'éducation est structurée en fonction des enseignements: primaire, secondaire, professionnel et normal. Elle est chargée de : - l'exploitation et l’évaluation du secteur ; - l'amélioration des curricula et des plans d'études ; - la mise en oeuvre des innovations pédagogiques ; - du recyclage, de la recherche et de l'octroi des permis aux écoles privées. Enfin la Direction de l'Inspection et de l'Assistance Pédagogique oeuvre au niveau des inspecteurs départementaux et de district dont la tâche principale est de représenter le ministère et d'apporter des appuis pédagogiques à la réforme. Cette direction gère aussi une section de rationalisation administrative dont le rôle est d'assurer harmonieusement la mise en place de la réforme administrative. Cette nouvelle structuration du ministère joue un rôle capital dans le cadre de la réforme. La structure précédente ne possédait ni la souplesse ni une description suffisamment précise des fonctions pour soutenir la réforme. À l'époque (en 1979), un ensemble de propositions relatives au statut du personnel enseignant ont été faites. Les points les plus importants faisaient référence : 1. à la révision de la structure salariale en fonction des catégories, des titres, de l'ancienneté et du rendement; 2. aux préoccupations relatives à l’instituteur dont le niveau de qualification est à peine égal à celui de la classe placée sous sa responsabilité; 3. aux conditions de travail en milieu rural; 4. à la répartition des instituteurs nouvellement diplômés en fonction des zones surchargées. Dans l'immédiat, aucune suite ne fut donnée à ces propositions portant sur le statut du personnel enseignant. Toutefois, à compter d'octobre 1984, les salaires avaient été augmentés et suite à des grèves en cascade de 1995 à 2000 les salaires des enseignants ont progressé de plus de 300%. Par contre, la mise en oeuvre de la réforme administrative fut lente. Deux raisons principales sont avancées pour expliquer cette lenteur. D’abord, le personnel administratif n’a pas eu toutes les informations nécessaires relatives à la réforme et, ensuite, il n'y eut pas de règlements et de procédures à suivre en ce qui a trait aux nouvelles fonctions dévolues par la loi organique à certaines catégories. La composante didactique La réforme éducative portait également sur la réforme de l'enseignement. Dans sa globalité, la réforme visait la restructuration complète du système d'enseignement et la réorganisation progressive du régime des études. Elle visait le niveau de l'enseignement fondamental dans lequel on retrouve trois cycles (1-4e, 5-7e, 8-10e). Les deux premiers cycles recouvrent l'enseignement primaire traditionnel et offrent un seul type d'enseignement pour tous étalés sur sept ans. Cet enseignement fondamental[1] doit : a) assurer une base de connaissances générales à tous les élèves tout en développant des habiletés, des compétences, des attitudes mentales et des motivations mobilisables et rentables en termes d'adaptabilité, de créativité, de participation à l'amélioration des conditions de vie individuelle et collective et au développement social et économique du pays ; b) proposer un type d'éducation différent de l'enseignement primaire traditionnel, par le recours aux méthodes pédagogiques souples et aux diverses ressources éducatives de la collectivité. L'enseignement fondamental doit lier étroitement ce qui s'apprend à l'école avec l'expérience extrascolaire, par une relation réciproque entre l'école et l'environnement physique, social et culturel de l'enfant et de l'adulte ; c) correspondre à la notion d'éducation comme processus de formation permanente et non d'acquisition d'un bagage de connaissances multiples reçu une fois pour toutes. Les buts généraux de cet enseignement fondamental[2] de 10 ans sont de permettre à chacun : 1- d'être un citoyen productif et de participer activement à la vie sociale et économique en occupant un emploi et en accédant au monde de la culture; 2- d'entreprendre des études de niveau secondaire ou permettant d'acquérir des compétences professionnelles; 3- de poursuivre son éducation tout au long de son existence (déjà en 1979 !! Ce qu’on appelle sous d’autres cieux l’éducation tout au long de la vie, loi de modernisation sociale de 2003 en France), de développer ses possibilités créatrices et son esprit critique afin de satisfaire ses besoins, de contribuer au progrès social de sa famille et de la communauté nationale. Une des innovations importantes de la réforme a été la formulation des objectifs précis qui servent de cadre d’orientation pour la rénovation des contenus des programmes et de la méthode pédagogique. Il y a eu : 1- des objectifs de cycles, spécifiant en termes généraux les résultats attendus à la fin d'une période; 2- des objectifs de discipline sous forme § d'objectifs généraux; § d'objectifs de fin de cycle; § d'objectifs par année (ou objectifs d'apprentissage, objectifs spécifiques); § d'objectifs des 2e et 4e années (dans le cas du ler cycle), étant donné qu'il y a promotion automatique entre la lre et la 2e, entre la 3e et la 4e; 3- des objectifs d'intégration tendant à développer des capacités non spécifiques à une discipline mais représentant une convergence de plusieurs types d'activités d'apprentissage; 4- des objectifs qui visent à l'amélioration des relations interpersonnelles, à la facilitation d'échange d'expériences, à l'intégration sociale des enfants. Les grandes orientations pédagogiques[3] de la réforme sont à l'opposé de celles qui ont prévalu avant la réforme. On a prévu de : 1- susciter la participation plus active de l'élève à sa propre formation, ce qui suppose que le maître donne à l'élève la possibilité de s'exprimer individuellement et de rechercher par lui-même les informations qui lui sont nécessaires; 2- valoriser les activités et les pratiques d'apprentissage qui développent des capacités applicables à des situations réelles et pratiques; 3- développer la créativité, l'initiative, l'imagination, l'adaptabilité, tout ceci devant être mis au service du développement continu de l'individu et de la communauté. Les objectifs généraux du premier cycle de l’école fondamentale Les objectifs généraux du premier cycle de l’école fondamental visent à stimuler et à développer chez l'enfant haïtien : a) les mécanismes mentaux qui sont le socle des savoirs lire, écrire, calculer et de la capacité de s'exprimer. Ces mécanismes sont nécessaires à une adaptation satisfaisante et à une participation au milieu régional et national dans lequel l’enfant est appelé à vivre comme adulte; b) les capacités perceptives et gestuelles, comme éléments du développement personnel, en valorisant les moyens corporels en général et manuels en particulier; c) l'acquisition d'un minimum suffisant d'information et de compréhension du milieu physique et social dans lequel il vit ainsi que de compétences et de savoir-faire qui lui permettent de participer aux actions sur ce milieu dans le sens d'une meilleure protection de la vie et de l'environnement, d'une meilleure productivité au service de l'intérêt individuel et collectif; d) le sentiment d’appartenance à la culture et à l’identité nationale, au patrimoine historique du pays ainsi qu’à la famille humaine élargie; e) la pratique des normes élémentaires nécessaires à la vie morale, sociale et religieuse tout en l’initiant au sens des responsabilités civiques et à la vie communautaire; f) la capacité d'expression personnelle axée sur le sentiment d'estime de soi et la conscience de ses propres possibilités; g) les structures intellectuelles et les contenus d'enseignement nécessaires à la continuation des études scolaires et à l’assimilation des programmes des cycles d'enseignement ultérieurs du système éducatif. Au niveau du plan d'études, il a été clairement spécifié qu’en aucune façon les aspects traditionnels de l'enseignement primaire portant sur la formation «morale, civique, sociale, religieuse, esthétique et physique» de l'enfant ne seront pas sacrifiés. Toutefois, l'insistance se déplace sur certains éléments du programme, en particulier au niveau du langage : la lecture et l'écriture en créole, le français oral, la lecture et l'écriture en français, la compréhension et la production orale dans les deux langues. Un des aspects particuliers du plan d'études est la communication en créole. Une séance d'environ 15 minutes est consacrée au début de chaque classe pour habituer les élèves à communiquer spontanément et librement avec le maître dans leur langue maternelle. Par là, ce qui est visé c’est le développement des capacités d'expression. L'une des innovations de la réforme est la promotion automatique intervenant à deux moments : entre la 1re et la 2e années; entre la 3e et la 4e années. I1 y a promotion après évaluation à la fin de la 2e année et de la 4e. Au fil des années, la progression dans le développement des contenus des programmes devrait se faire par trimestre. Tous ces changements visent à une plus grande souplesse et à l’adaptation du rythme de l'enseignement en fonction de l'apprentissage de l'élève. (A suivre) [1] Département de l’Education Nationale (1980). Enseignement Fondamental, I- plan d’études, II- langues d’enseignement, p.1. [2] Département de l’Education nationale (1980). Ibid., P.7. [3] Département de l’Education nationale (1980). Ibid., p.11. |
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