JACMEL : ÉVITONS UN NOUVEAU… PORT-AU-PRINCE!
Enclavée au pied du versant sud-ouest du massif de la Selle tout en
offrant une fenêtre panoramique sur la
Mer des Antilles, la ville de Jacmel,
chef-lieu du département du sud-est, a toujours constitué depuis plus de trois
décennies un pôle récréo-touristique et culturel majeur vers lequel
convergent régulièrement autant les résidants de Port-au-Prince que
ceux de la grande région du sud. Les raisons de cette attraction sont
nombreuses et diverses. Parmi celles-ci, soulignons notamment l’ébullition
constante du secteur artistique et artisanal, la présence de nombreuses plages, de sites
historiques, une architecture locale à l’échelle humaine encadrée par une
topographie éblouissante, une couverture végétale encore appréciable ayant
résisté à l’érosion galopante qui a affecté le reste du pays. À ces atouts
naturels, il convient de souligner la régularité de l’approvisionnement en eau
et en électricité de la population locale ainsi que la relative sécurité dont
jouissent les habitants jusqu’ici, par rapport à d’autres villes du pays.
Suite au tragique séisme de
janvier 2010, Jacmel, demeure sans doute
l’une des communes qui a le plus bénéficié de l’attention et de l’intérêt des
médias locaux et internationaux, en dehors de Port-au-Prince. En effet, depuis
le passage de Mme Michaelle Jean, ancienne Gouverneure générale du Canada,
aujourd’hui envoyée spéciale de l’Unesco et native de la Ville, plusieurs
projets de développement touristique sont prévus ou en voie de réalisation pour
consolider le rôle de pôle socioéconomique, historique et culturel de Jacmel. La communauté
internationale de son côté a déjà déboursé quelques dizaines de millions de dollars
depuis 2007 dans des projets d’études ainsi que dans la réalisation de travaux d’infrastructure
dont certaines sont en cours présentement.
Cependant, cette frénésie
engendrée par les opportunités de la reconstruction doit être tempérée et
contrôlée rapidement par les autorités locales. Car, la probabilité d’une explosion
démographique et de ses conséquences désastreuses dans le tissu urbain au cours
des prochaines années demeure réelle. Dans cette perspective, le gouvernement
haïtien, notamment les ministères de la planification externe et du tourisme,
doit prendre des mesures vigoureuses appropriées pour favoriser et surtout pour
mieux encadrer ce développement afin
d’éviter les cauchemars qu’ont connus et que vivent encore la capitale haïtienne
et plusieurs autres agglomérations urbaines.
Cette
vigilance doit avoir inévitablement comme point d’ancrage le plan d’aménagement
et de développement de la Ville et de sa périphérie dont plusieurs versions ont
été élaborées dans un passé récent. Parmi ces documents produits entre 2007 et
2009, mentions entres autres : le Plan Local d’Urbanisme (PLU) du
Ministère de l’Économie et des Finances, le plan directeur d’urbanisme
du Ministère du tourisme haïtien ainsi que des études spécifiques portant
sur la préservation du patrimoine, en particulier le rapport de la mission canadienne
sur la sauvegarde et la mise en valeur du centre historique de Jacmel (2009).
Le plan de d’aménagement élaboré l’an dernier par TransCity Architecture and Urbanism, bien qu’alléchant s’inscrirait
davantage dans l’horizon du long terme compte tenu des importantes opérations
cadastrales, des études précises de topographie et de l’envergure des travaux
d’infrastructures à entreprendre en amont de sa réalisation.
Les pistes de solution
Au
cours des 20 dernières
années, les faiblesses institutionnelles de l’état haïtien dans le domaine de
l’aménagement et de la gestion du territoire ont contribué à la dégradation
fulgurante et, dans certains cas, irréversible du cadre et de la qualité de vie
des différentes agglomérations urbaines. Malgré l’existence de plusieurs
rapports d’études, force est de constater que les institutions et leurs
instances compétentes ont beaucoup de difficulté à opérationnaliser et à mettre
en œuvre de façon efficace, cohérente et continue les recommandations issues de
ces rapports. Ce laxisme explique en partie la présence de milliers
d’intervenants, s’affairant à opérer ça et là aujourd’hui des interventions
d’urgence dans les tissus urbains et régionaux : construction de tronçons
de route, de centres hospitaliers, d’édifices publics, d’écoles, aménagement ponctuel de bassins versants, etc.
Or, qui pis est, ces multiples
interventions qui grugent des budgets astronomiques ne s’inscrivent pas dans un
plan de développement global orientant l’avenir des collectivités, comme la pratique
de la gestion territoriale partout ailleurs l’exige.
Le contrôle du développement de la
conurbation de Jacmel aujourd’hui offre l’occasion au nouveau gouvernement de concrétiser
le changement dont il se fait l’apôtre par la prise en charge énergique des actions
d’urbanisme appropriées. Cette initiative passe d’abord par l’actualisation des
différents plans d’aménagement et, dans
un second temps, par l’application des instruments municipaux légaux qui
encadrent et opérationnalisent le contenu desdits plans.
Un plan d’urbanisme
n’est opérationnel que s’il est complété et encadré par une règlementation
opposable aux tiers et qui lui donne force de loi. À titre d’exemple, lorsque
le plan identifie un secteur de construction de haute ou de basse densité, la
réglementation viendra y fixer des limites de hauteur, le nombre d’étages et
l’implantation au sol des bâtiments pour encadrer ces objectifs de densité
définis dans le plan. Tous les requérants de permis sont obligés de s’y
conformer. Par conséquent, l’élaboration et l’application rigoureuse d’une
règlementation de zonage, de construction ainsi que des normes d’encadrement de
la circulation véhiculaire, constituent des
interventions urgentes à mettre de l’avant dans la conjoncture actuelle.
Cette réglementation devra, entre
autres, répondre aux questions suivantes:
- Quelles
sont les limites de l’expansion de la ville;
- Quelle est la densité de population idéale pour une
telle commune;
- Les
collines et les espaces à vocation agricole situés en périe immédiate, sont-ils
destinés à la construction également, si oui, à quelles conditions;
- Existe-t-il
des zones non aedificandi;
- Quel
est le nombre d’étages maximal et minimal autorisé dans certains secteurs à
caractère historique;
- Doit-on
imposer des normes architecturales restrictives ou permissives pour les
nouvelles constructions dans le centre historique;
- Quelles
sont les exigences prévues pour les zones agricoles, les zones de déversement
des déchets domestiques, commerciaux et industriels;
-
Doit-on
autoriser l’implantation des commerces du secteur informel n’importe où,
inconditionnellement comme à Pétion-Ville et ailleurs;
- Un
propriétaire ou un promoteur, doit-il ou non respecter des exigences au regard
de la typologie et de la volumétrie des bâtiments existants à l’intérieur des
limites de la ville;
- Peut-on
ou doit-on permettre une architecture moderne totalement en rupture avec l’existant
sous prétexte de développement touristique;
- Y
a-t-il lieu de hiérarchiser et de contrôler la circulation des taxis-motos, des
véhicules lourds et de transport dans la ville;
- Doit-on
autoriser les établissements de bars, de danse partout;
-
Peut-on
permettre l’abattage des animaux en tous lieux;
- Etc.
Autant
de questions auxquelles la gestion du développement urbain, en l’occurrence la
règlementation devra répondre si l’on veut préserver l’attraction touristique,
le dynamisme socioéconomique, le caractère historique et culturel de Jacmel. L’application
rigoureuse d’une telle règlementation n’affectera ni le caractère festif de la
commune, ni son charme colonial, mais contribuera plutôt à les renforcer. Il
serait erroné de croire que de tels principes de contrôle et de préservation de
la qualité de vie ne s’appliquent qu’à des pays ou à des villes occidentales. Sinon,
dans quelques années, la Ville des écrivains-poètes Amédée Brun, Roussan Camille, René Dépestre, Jean Métellus, entre autres, pourrait se muer en un nouveau Port-au-Prince.
Évitons
cette redoutable éventualité en améliorant
nos pratiques et nos façons de faire
afin de sauter à pieds joints dans le
train de la modernité et des nouvelles pratiques de gestion des nos agglomérations.
Mettons à profit le savoir-faire local et de la diaspora plutôt que de toujours
s’en remettre ad nauseam aux consortia
étrangers.
Nouffout Bouké
Le
12 février 2011
NB.
Mwa pasé, mwen li sou jounal ké gwo zotobré yo (chef lakay ak chef lotbo dlo
kap bay kob, gen tan eksplwaté anpil nan ti kozé sa-a, pou yal fè pwomes! Youn
pa janm mandé ki lès ki Nouffout Bouké!