Dans la diaspora, le 18 mai est-il commémoré que le premier jour de l'an, fête de l'Indépendance? Paradoxalement, la commémoration du 18 mai se déroule sous la guerre des couleurs du drapeau national. Et la confusion est alimentée par la décision du ministre Dantès Bellegarde, né le 18 mai 1877, de créer la <<Fête de l'Université d'Haïti>>, le 18 mai, date anniversaire de la création du drapeau bleu et rouge à l'Arcahaie; décision que confirma plus tard la loi du 4 août 1920 organisant l'Université d'Haïti, dans son sens large, suivant la loi Gédéon de 1901.
Lisons un témoignage d'un participant:
<<Je n'ai pas perdu le souvenir de la première célébration de la Fête de l'Université le 18 mai 1920. Quel enthousiasme et quelle ferveur! J'étais déjà un jeune homme et j'avais l'honneur d'être le porte-drapeau du Collège privé auquel j'appartenais. Je tremblai d'émotion et de fierté quand l'Archevèque de Port-au-Prince, le vénérable Mgr Conan, bénit l'étendard bleu et rouge que je lui tendis...
La célébration de la Fête de l'Université le 18 mai 1920 fut comme le signal d'un réveil national. Nous étions, en effet, en pleine occupation étrangère, et tout le monde compris la leçon qui découlait de ce rassemblement autour du Drapeau.- S.V.R.- La Phalange, Port-au-Prince, 21 mai 1949.>>
La république d'Haïti est, de part en part, historique: du génocide des indigènes à l'issue du débarquement de Christophe Colomb en passant par l'établissement de la traite et de l'économie esclavagistes pour aboutir à la révolte générale des esclaves en 1791 et la constitution, plutôt formellement que réellement, de l'État-nation, en 1804, dans le cadre du système-monde. Cependant, le travail historique n'est pas socialement reconnu, au sens d'un travail qui est mené hégémoniquement au sein d'institutions universitaires, des maisons d'éditions et des moyens de diffusion collectifs en vue d'instituer la discipline comme savoir avec ses exigences normatives, ses supports, son corpus, ses frontières et également son arbitraire. Il y a certes, l'École Normale Supérieure qui assure la formation des enseignants en histoire mais il n'existe pas un lieu universitaire qui s'adonne à la production de la connaissance historique.La Revue d'Histoire et de Géographie ne rayonne pas suffisamment pour exercer un effet propre qui aurait pu combler ce manque. Est donc absent un des grands axes susceptibles de garantir la qualité de la formation des enseignants en histoire. Et, en découle une confusion qui se crée lorsque nous employons la notion Histoire d'Haïti: est-ce du point de vue idéologique ou conceptuel? Devons-nous la dater à partir du 1er janvier 1804, comme nous l'autorise l'acte de l'Indépendance? Ou est-ce pertinent de remonter au temps colonial?Devons-nous interpeller le programme d'enseignement de l'histoire du ministère de l'éducation nationale et les auteurs des manuels d'histoire qui ne se contentent que de reprendre la démarche de nos premiers historiens et aussi le manuel fétiche de Dorsainvil qui est sacralisé par les F.I.C.? Que signifie conceptuellement ce découpage, Rhéto: Histoire d'Haïti, Saint-Domingue de 1789 à 1803,l'expérience louverturienne(1794-1802)...Comment alors fournir aux élèves des outils qui leur permettent d'appréhender la radicalité qui sépare la politique de Toussaint Louverture et sa constitution promulguée le 8 juillet 1801, l'autonomie de Saint-Domingue dans le régime impérial, tous les habitants de l'île adviennent des Français de celle de Jean-Jacques Dessalines: Haïti se substitue à Saint-Domingue et l'article XIV de la constitution impériale de 1805 prescrit: <<Toute acceptation de couleur devant nécessairement cesser, les Haïtiens ne seront connus que sous la dénomination générique de Noirs d'Haïti.>>? Les élèves sont encore plus désarmés lorsqu'ils doivent exercer leur jugement relatif à l'histoire du drapeau haïtien. Se déroule, en effet, une bataille rangée, qui n'a rien d'épique ni d'héroïque, entre les deux tenants de "l'historiographie de couleur", d'après le syntagme de l'historien britannique David Nicholls: "les mulâtrophiles" se drapent autour du drapeau bleu et rouge, symbole de l'alliance entre les deux groupes fondateurs de la patrie, tandis que les négrophiles, eux, y tiennent mordicus: le drapeau qui se trouvait à l'Arcahaie le 18 mai 2003 n'avait pas d'autres couleurs que le noir et rouge. Dans ce jeu guerrier, quelle place est laissée sur cette scène aux gens qui exercent leur métier d'écrire disciplinairement l'histoire? Faire l'histoire du drapeau haïtien D'entrée de jeu, pouvons-nous établir une filiation entre les usages sociaux du drapeau durant la guerre de l'indépendance, la constitution de l'État, nos premières guerres civiles, le partage politique du nouvel État, en république et en royauté, la réunification politique, la chute du régime présidentiel à vie, l'occupation américaine,"la montée des classes moyennes noires", etc ? Comment ordonner par le savoir la compréhension de cette opposition infantile qui porte sur la couleur originelle du drapeau et sa signification politique? Le drapeau est tantôt bleu et rouge: février 1803, 18 mai 1803, le congrès de l'Arcahaie, camp des Indépendantistes, juin 1803, camp Gérard, juillet 1803, siège de Jacmel,septembre 1803, Fort Picolet, 30 novembre 1803, État d'Haïti, mi-janvier-février 1804; tantôt noir et rouge, 18 mai à l'Arcahaie, le 18 mai 1803, siège de Jacmel, septembre 1803, Cap, novembre 1803. Si le congrès qui se déroula à l'Arcahaie, le 18 mai 1803, était fondateur du drapeau haïtien bleu et rouge et si sa confection par Catherine Flon ne relevait pas de la légende, comment expliquer les choix faits respectivement par l'Empereur Jacques 1er et le roi Henri; c'est d'avoir opté pour le drapeau noir et rouge? Et la démarche historienne peut-elle nous fournir des éléments de réponse? D'une part, il y a la pertinence de la documentation et de l'authenticité; authenticité qui relève de deux types de critique: 1)la critique externe qui est employée en vue de dégager la matérialité du document, les éléments constitutifs tels: les types de papier, d'écriture, la qualité de l'encre, la provenance, etc; 2) de la recherche du sens, c'est la critique interne qui examine la cohérence du texte et s'interroge sur la comptabilité avec ce que l'on connaît par ailleurs des documents similaires. De l'autre, il y a fondamentalement le travail de la périodisation, qui ne se confond pas avec le fétichisme des dates fatidiques, ce qui implique de repérer l'identité d'une culture comme des critères marqueurs de la différence et du changement. Or, deux éléments essentiels sont écartés du dossier sur la problématique de l'histoire du drapeau haïtien. Il s'agit en premier lieu, des médailles de vertu et de valeur qui récompensèrent les membres de la milice coloniale. Ces médailles étaient bicolores: le bleu et blanc, et rouge et blanc s'adressèrent aux affranchis mulâtres, tandis que le bleu et noir, et le rouge et noir, aux nègres libres; et, drôle de coïncidence, des chefs d'État, qui adoptèrent le drapeau noir et rouge, ont toujours été classés comme des affranchis noirs. L'autre élément est l'absence d'une périodisation dans l'étude historique du fait sociopolitique dans la représentation du drapeau. Car, c'est à partir de l'occupation américaine, sous la présidence de Dartiguenave, que le ministre de l'Instruction publique, Dantès Bellegarde, fit du 18 mai, en 1920, jour de la création du drapeau à l'Arcahaie, la fête de l'Université, au sen de tous les cycles d'études, donc du primaire aux facultés. Dès lors, le drapeau est devenu un facteur important de l'espace public haïtien, des dispositions constitutionnelles et des lois lui sont régulièrement consacrées, il est devenu une fête nationale qui mobilise la nation et un signe de ralliement à la fois national et partisan, donc un emblème de notre représentation; il ne l'était pas auparavant: c'est ce phénomène qui est l'objet de l'histoire des mentalités et des moeurs: l'avènement du drapeau comme enjeu dans le champ sociopolitique et non une quête chimérique sur la couleur originelle de celui-ci. |