Jezabel en Haiti, ou l’imposture mise à nu.
J’ai appris que la croisade du Pasteur Grégory Toussaint contre Jezabel qui comprennait journées de prière et de jeûnes fut précédée par la publication d’un ouvrage intitulé Jezabel mis à nu. Même après la dénonciation de ce nouveau discours haineux des protestants par le FOVIS (Foyer pour l’Intégration Sociale des Vodouisants), le rapport fait par le journaliste de HPN laisse pantois. Il mentionne dans le premier paragraphe qu’il s’agit d’une réaction par rapport à la campagne du pasteur Toussaint “contre cet esprit maléfique connu sous différentes appellations dans le temps et identifié à des divinités du vodou haïtien qui seraient responsables du mal du pays”. Déduction de jounaliste, le confrère n’a pas nuancé son endossement des activités de M. Toussaint. C’est son droit. Je le reconnais. Mais, il endosse une escroquerie de littérature religieuse .
Une femme fatale née au cinéma hollywoodien
D’où remonte la source de cette nouvelle page ajoutée à l’histoire de la campagne permanenete anti-Vodoun en Haiti? Commençons par le nom Jezabel. Le mythe du personnage a pris naissance depuis les années 40 aux Etats-Unis. Dans la tradition orale et la literature populaire aux Etats-Unis, Jezabel est devenu synonyme de femme débauchée, flamboyance du charme et de la beauté. Ce sont armes de choc pour les conquêtes masculines, le pouvoir et la richesse. Jezabel fut le nom à l’écran de Bette Davis, cette femme au regard de fauve tendre dont les yeux bleus du firmament ont inspiré la chanson tube des années 80 The Bette Davis Eyes, de Kim Cornes, l’autre femme à la voix de whisky moelleux. Ce film fut réalisé en 1938 par William Wyler. Bette Davis avait à ses côtés le grand acteur Henry Fonda. Ce film fit le tour des Etats-Unis et du monde anglo-saxon pendant plusieurs années. Le choc du personnage de fiction Jezabel, a fini par s’installer dans l’imaginaire populaire de l‘Amérique puritaine (WASP ou White Anglo Saxon Prostestant). Devint tour à tour Jezabel, les femmes “hors normes”de la fin des années 60: les féministes, les Angela Davis, la femme libérée, hippie, motarde, pute de luxe, pétroleuses de Broadway ou de Sunset Street à Los Angeles. Entre temps, l’Europe ajouta dans la panoplie des Jezabel, une Brigite Bardot, une sexe-symbole d’outre-Atlantique, un personnage qui “impacta” bien des fantasmes... Les chansons sur Jezabel firent également un tabac avec notamment celle de Frankie Lane en 1951. Edith Piaf eut, elle aussi, composé une chanson intitulée Jezabel.
La machine hollywoodienne reproduisit d’autres “femmes fatales.” On peut citer en exemple une Sharon Stone qui incarna “Jezabel”dans Basic Instinct, Total Recall aux côtés de Arnold Schwarzenegger, The Quick and the Dead, Casino. Au niveau de la chanson, les Shakira, Madonna, Angelina Jolie, Jennifer Lopez ont été souvent dépeintes comme des Jezabel à en juger par les épithètes langoureux collé à leur nom dans les articles de presse: la bombe sexuelle, la pulpeuse, la sex-appeal, la sex-symbol, etc… le tout avec un arrière-fond épicé à la sauce libertaire. Remarquez bien comment Hollywood est quasiment l’ennemi déclaré des Républicains qui moissonnent ses électeurs dans les rangs des chrétiens évangéliques et des chrétiens dits “nés de nouveau”.
Jezabel, Fanm Kolokent et anti féminisme
Toute proportion gardée, Jezabel serait l’équivalent de notre Fanm Kolokent, nom créé au début des années 80 par notre Coupé Cloué, un succès devenu une classique jusqu’aujourd’hui encore en Afrique de l’Ouest francophone. (Je peux témoigner).
On me retorquerait ici que Jezabel fut un nom, Fanm Kolokent ne le fut pas. Justement, il faut se détromper. Jezabel fut un épithète de l’ancien hébreux qui se traduirait approximativement par Déshonorée. Imagine un parent qui donnerait un tel prénom à son enfant. Et en plus, c’est la fille, une princesse du royaume des Sidoniens (Phéniciens).
Ainsi donc, Jezabel devint un nom grâce aux traductions dans les langues modernes qui ne charrient plus leur sens initial, lors de la composition de l’histoire par des auteurs dont le machisme et la misogynie ne sont pas à démontrer.. Il faut y voir la même hargne anti-femme dans toutes les légendes du judéo-christianisme. Eve, celle par qui le péché entra dans le monde, Jezabel, la séductrice de Achab, roi d’Israel qui incita ce dernier à adorer Baal en même temps que Yahveh. Or, la vraie histoire montre que dans la langue phénicienne, le mot Baal voulait dire Seigneur ou Maitre. Un peu comme si un Chrétien se marierait aujourd‘hui à une musulmane, il s‘en irait les vendredis à la Mosquée, les samedis ou les dimanches dans son église. Les noms Eve et Jezabel sont vilipendés régulièrement sur les chaires des églises. Au fond, on range la femme, à un plan inférieur dans la famille comme dans la société, et dans le Judaïsme, et dans le Christianisme et dans l’Islam… “Que les femmes se taisent dans les assemblées” prescrivit Paul, dit l’apôtre.
Une vraie transplantation dans le champs de l’absurde
Depuis quelques temps, un certain courant du fondamentalisme protestant aux Etats-Unis entend ériger des hauts murs entre eux et l’Amérique “débauchée” des grandes villes. Ainsi, des pasteurs tirent leur épingle du jeu en faisant le lien entre le personnage de fiction dans l’imagerie populaire et les histoires de la Bible. Faisant flèche du bois de Apocalypse 2:20, les pasteurs John Paul Jackson, Francis Frangipane et tant d’autres ont publié à partir des années 80 leur fiction religieuse traitant de “l’Esprit de Jabel”. C’est une véritable transposition dans le champ de l’absurde . Ils partent en guerre contre cette société des villes où dans les rues, se voient à chaque battement des cils, les images de jeunes filles habillées très sexy, répliquant les images des “Jezabel” vu dans les films, dans les pages des magazines People dont le très célèbre Playboy. Les jeans moulés, les pantalons et blousons en cuir noir, les maquillages provoquants et agressifs font bousculer dans les petits soi, les images subliminales des bacchanales et de l’enfer. Devant la liberté sexuelle, l’hédonisme de référence (les clips vidéos de MTV , VH1 et BET), les pages de journaux et les écrans du télé journal du soir remplis de sang, réglements de comptes entre petits dealers de drogue, clinquants et bling-bling, ces fondamentalistes ripostent dans leurs temples. Ils ont proposé à leurs ouailles de mener la guerre contre “l’esprit de Jezabel.”. Sur le même régistre, un certain pastreur John Eckhart a mis sur le marché un recueil de prières pour “chasser les démons”. Ainsi donc, cet “esprit Jézabel” vint à l’existence du cinéma à la chanson en passant par la tradition orale et populaire aux Etats-Unis grâce aux évangélistes américains qui la voit partout et nulle part à la fois.
Les Femmes sont nos mères et nos protectrices
En Haiti, un certain pasteur protestant Grégory Toussaint est venu mélanger le concept Jezabel, le personnage sorti tout droit de la fiction populaire aux USA, à un esprit du panthéon Vodoun dénommé Erzulie Danthor, de qui il ignore totalement la légende. Erzulie Danthor est un esprit guide, la protectrice de nombreux adeptes déclarés ou non. Ceci date depuis les années.des luttes de libération des jougs de l’escalvage. Dans la tradition Vodoun en Haiti, Erzulie Danthor est une femme symbolisant la mère et l’épouse. Dans le Vodoun initiatique, un adepte d’un esprit devient son épouse, d’où le mot en Fon Hounsi ou Vodounsi (épouse de l’esprit). Comment un homme peut-il être l’épouse d’un esprit. Cela fait partie des mystères explicables. Un esprit n’a pas de sexe. C’est une énergie qui s’agite et qui en s’exprimant, projette une des images du vécu habituel de l’individu et de sa société. Une femme de Ougoun projette une image de la virilité masculine sans être généralement, une lesbienne dans la vie courante. L’adepte de l’esprit “épouse” sa forme. Il/elle est chevauché(e).
En Afrique, tous les mythes de l’apparition de la vie, rapportent le rôle primordial de la femme. Dans le Vodoun des Adjas/Fons/Dahoméens, Nana Buruku (présente à Souvenance, Haiti) est la divinité androgyne qui donna naissance à une autre divinité androgyne Mawu Lissa. De Mawu sortit la lignée des Mawu (hommes) et des Lissa (femmes). Les colonisateurs européens qui arrivèrent au Dahomey, voulant traduire le mot Dieu dans la langue Fon avaient choisi le mot Mawu. C’est ce mot que l‘on retrouve dans toutes les littératures oficielles, sans tenir compte du fait que l‘Africain se réferait plutôt à sa mère des espaces éthérées Mawu (Bondye manman mwen). Ainsi donc, les Africains qui menaient la lutte pour l‘indépendance s‘en remirent à cette puissance feminine Erzulie Danthor qui les rendit fort au combat contre le systême esclavagiste.
Le colon est parti, mais son systême resta en place chez nous. Le colon voulut détruire toutes les valeurs qui faisaient de son esclave un africain, sauf la force des ses bras. La carcasse du schéma colonial se requinqua. L’arrivée des protestants sous Pétion participa de cette remise en selle du schéma colonial. Plus tard, la signature du Concordat de 1860 couronna le grand complot. Oyez le nom de l’organosation qui participa à la formation d’environ 5 générations d’Haitiens: Frères de l’Instruction chrétienne. Donc, les Haitiens scolarisés, à part quelques esprits rebelles (dont un Firmin, Jacques Roumain ou Jacques Stephen Alexis, etc…) ont été davantage instruits ou dressés qu’éduqués. L’instruction chrétienne (catholique ou protestante) véhiculée dans les Amériques, dresse les esprits contre l’Afrique, ses valeurs, son histoire, sa culture et ses religions Il faudrait à ceux qui s’aventurent à dire du n’importe quoi de Erzulie de puiser une vraie explication dans cette histoire que nous ignorons et qu’on ne veux pas nous raconter.
Le fatras sur Jezabel que viennent raconter aux Haitiens le Pasteur Gregory Toussaint et sa bande (appuyée par la Fédération Protestante) n’ont rien à voir avec Erzulie Danthor. Cela participe d’une démarche triviale basée sur l’amalgame simpliste. C’est de l’Evangélisation Pèpè qui alimente la haine des Haitiens pour d’autres Haitiens pourtant attachés aux convictions religieuses héritées de leurs traditions ancestrales.
Norluck Dorange