
Onde de choc dans différents milieux ; un technicien d’une chaîne de télévision libéré par la police peu après son enlèvement
Publié le jeudi 14 juillet 2005
Le journaliste et poète haïtien Jacques Roche, 43 ans, a été lâchement exécuté jeudi à Port-au-Prince, cinq jours après avoir été enlevé dimanche par des bandits armés près de la résidence de sa famille dans le quartier de Nazon (centre de la capitale).
Le corps du confrère qui gisait par terre, comme un vulgaire bandit, a été retrouvé troué de balles, dans le quartier populaire de Delmas 4 (nord de la capitale), un des bastions des bandes armées favorables à l’ancien dictateur Jean-Bertrand Aristide a confirmé la Police nationale d’Haïti. La victime était menottée, en short, torse nu, avec les yeux mi-clos et sa reconnaissable barbe poivre et sel. Le cadavre qui portait aussi des traces de coups et de brûlures a été transféré à la mi-journée à la morgue de l’hôpital de l’université d’Etat d’Haïti (HUEH).
Jacques Roche était responsable des pages culturelles du quotidien Le Matin, diseur, critique littéraire et co-présentateur d’une émission sportive sur radio Ibo, une station privée de la capitale haïtienne. Après une première expérience de journaliste culturel à la chaîne privée TELEMAX, il animait depuis quelques mois, une émission radiotélédiffusée de la société civile haïtienne à l’initiative du groupe des 184, une plate-forme d’organisations de la société civile qui avait aux côtés des partis politiques et des étudiants notamment, joué un rôle décisif dans la chute de Jean-Bertrand Aristide, le 29 février 2004. Le jeune écrivain avait mis en circulation, un CD de textes poétiques, en 3 volumes, titré "le vent de liberté" et sur lequel il avait, sans le savoir, prédit sa propre tragédie en évoquant "l’horizon piégé des bidonvilles".
Les meurtriers qui avaient été vus dimanche en train de malmener le confrère qui s’apprêtait à rendre visite à sa famille, avaient exigé la somme de 250.000 dollars en échange de sa libération. Malgré le versement lundi de 10.000 dollars, les terroristes continuaient d’en réclamer 50.000 jusqu’à mercredi après-midi. Lors d’une ultime conversation téléphonique avec les ravisseurs, un responsable du journal Le Matin avait pu entendre distinctement les cris stridents de Jacques alors qu’il faisait l’objet d’une nouvelle séance de torture. La victime avait auparavant demandé à ses proches de liquider tous leurs biens afin de lui sauver la vie.
Cet assassinat est de l’avis général politiquement signé. Selon certaines informations, les preneurs d’otage ne cessaient depuis dimanche de reprocher au journaliste son appartenance au groupe des 184 parce qu’il avait signé un contrat professionnel pour animer l’émission intitulée en créole "Randevou Sosyete Sivil la" (le rendez-vous de la société civile).
Jacques Roche qui avait fait ses études classiques à l’institution Saint-Louis de Gonzague avant d’engager des études universitaires à l’institut national d’administration, de gestion et des hautes études internationales (INAGHEI) avait des liens de parenté avec l’ancien Premier ministre haïtien Rony Smarth (1996-1998). Célibataire enjoué, passionné de sport, il devait célébrer son 44e anniversaire le 21 juillet prochain.
Sa fin brutale a plongé la presse indépendante haïtienne ainsi que les intellectuels, les artistes et la société civile dans la plus grande consternation. A radio Ibo et au Matin, les collaborateurs du disparu étaient inconsolables et l’atmosphère morose. Ce crime abominable a été aussi unanimement condamné par le gouvernement, les représentants de la société civile, des artistes et des hommes politiques. Le chef du cabinet particulier du Président de la République, Me Michel Brunache a qualifié cet acte de "crime politique commis à des fins terroristes", semblable aux scènes d’horeur vécues quotidiennement en Irak. Serge Gilles du parti Fusion des Sociaux-Démocrates, Charles-Henry Baker et Yannick Lahens du groupe des 184, Pierre Espérance du réseau national de défense des droits humains (RNDDH), Maxime Rony de la plate-forme des organisations haïtiennes de défense des droits humains (POHDH) et Renan Hédouville du comité des avocats pour le respect des libertés individuelles (CARLI) ont également condamné le meurtre dans les termes les plus sévères.
Pour sa part, le cinéaste haïtien de renommée internationale Raoul Peck a, dans une déclaration pathétique lue de Jacmel (sud-est) où il participe à un festival de cinéma, attribué l’assassinat du journaliste "aux terroristes Lavalas (le parti d’Aristide)". L’intellectuel et défenseur des droits humains Jean-Claude Bajeux a exprimé son indignation devant "l’horreur et la barbarie des actes criminels". D’autres condamnations ont été enregistrées dans les rédactions de Port-au-Prince dont celles d’une branche de Fanmi Lavalas (le parti de Jean-Bertrand Aristide) et de la mission des Nations Unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH).
Un autre otage, Roudy Bourdeau, proche de la station privée radio Galaxie, a été également tué par ses ravisseurs, le soir même de son enlèvement, selon un responsable de la station ayant requis l’anonymat. Bourdeau qui était un employé de la fédération haïtienne de football et proche collaborateur du président de la fédération et co-directeur de radio Galaxie, Yves Jean-Bart, avait été kidnappé le 4 juillet à la Croix-des-missions (banlieue nord de la capitale).
Par ailleurs, un technicien de Télé Haïti, une chaîne privée de la capitale, Jacques Berlince Elysée a été libéré jeudi matin grâce à une intervention policière, peu après son enlèvement dans le quartier à hauts risques de Solino (est de la capitale). Deux des présumés kidnappeurs ont été tués selon le responsable de la direction centrale de la police judiciaire (DCPJ), Michael Lucius qui précise que des raids policiers ont été menés dans d’autres quartiers difficciles de Port-au-Prince, au cours de la même journée de jeudi qui a aussi apporté son lot d’enlèvements.
La presse haïtienne, terrassée par la mort de Jacques Roche, avait été déjà durement éprouvée par l’assassinat le 3 avril 2000, du directeur de radio Haïti, Jean Dominique, en compagnie du gardien de la station, Jean-Claude Louissaint et celui, le 3 décembre 2001, du journaliste Brignol Lindor. Régulièrement menacés et agressés par les partisans de l’ancien régime, les journalistes indépendants avaient déjà pleuré la mort d’Harold Brézault, un graphiste du plus ancien quotidien d’Haïti, Le Nouvelliste, assassiné début février à Port-au-Prince par des jeunes délinquants politiquement motivés.
