Ferme de Damien en agonie,une recherche de Joe N Pierre
Introduction
Si au temps du mercantilisme, les métaux et pierre précieux comme
l’or, l’argent, la platine et le diamant constituaient des éléments de
richesse que les grandes puissances s’accaparaient manu militari et par
tout autre moyen, les terres et sols agricoles n’avaient pas pour autant
perdu leur valeur. Des nations et des individus continuaient et
continuent encore à faire tout ce qui est possible et surtout à
s’entredéchirer pour plus d‘espace. Les connaissances théoriques et
pratiques sur l’importance de l’agriculture n’avaient et n’ont pas cessé
d’augmenter. Chez nous, de Toussaint Louverture à Salomon, une kyrielle
de fonctionnaires en matière agricole se succédaient sous le couvert
d’autres départements tels que celui de l’Intérieur pour résoudre les
problèmes de l’agriculture. Mais c’est sous le gouvernement de Salomon
(1879 – 1888), pour la première fois dans l’histoire du pays, qu’un
Ministère de l’Agriculture fut créé avec à sa tête François Denys
Légitime comme le premier ministre haïtien de l’agriculture.
Institutions de recherche et d’enseignement agricole
Sous le gouvernement de Nord Alexis (1902-1908), une école
d’enseignement agricole fut créée pour la première fois sur l’habitation
de Frédéric Marcelin à Turgeau. En 1919, sous l’occupation américaine,
une ferme école primaire à Thor, du coté de Carrefour, fut réorganisée
pour devenir l’«Ecole Pratique d’Agriculture de Thor». Au début des
années 1920, l’on commençait à travailler pour installer
l’administration des programmes de développement agricole sur les 220
acres (soit environ 90 hectares) qui allait devenir la Ferme de Damien.
Durant l’année fiscale 1928 – 1929, le bureau des services administratif
de l’agriculture qui se situait au coin des Rues du Centre et des
Miracles, à Port-au-Prince, fut transféré à Damien. En avril 1923, le
gouvernement installait un Service Technique de l’Agriculture et de
l’Enseignement Professionnel (STA EP) à Damien. D’août 1923 à juillet
1930, Georges F. Freeman fut le premier Directeur Général du STA PE. En
1924, l’on créa l’Ecole Centrale d’Agriculture qui deviendra tour à tour
l’«Ecole Pratique d’Agriculture » (1930), l’« Ecole Nationale
d’Agriculture » (1943), la « Faculté d’Agronomie » (1963) et enfin, la
« Faculté d’Agronomie et de Médecine Vétérinaire ou FAMV » (1967). En
1946, le Ministre et/ou Secrétaire d’Etat de l’Agriculture commençait à
siéger à Damien.
Ascension par vagues et chute vertigineuse de FERDA
Si durant la période de 1920 à la fin du régime des Duvalier (1986),
on pourrait avoir l’impression que même avec des hauts et des bas, la
FERDA, en quelque sorte, progressait vers le succès, de la fin des
années 1980 à ce jour, la descente effrénée de ce patrimoine national à
l’abime n’a laissé aucun doute dans l’esprit de l’observateur qui se
donnerait la peine de sillonner cette ferme. Après la chute du président
Duvalier, par suite d’une combinaison de négligence et d’incompétence
de politiciens et dirigeants mesquins et sans vision, d’actes de vampire
d’organisations non-gouvernementales (ONG), de différentes marées de
vandalisme ou d’invasions venant de tous les coins du pays, même de
celui de certains soi-disant intellectuels, la Ferme de Damien a été
progressivement squattérisée et transformée en une savane désolée, une
zone d’anarchie avec un mélange incontrôlé et insipide de végétaux,
d’animaux, d’humains et d’immondices.
S.O.S. pour la Ferme de Damien
Figure 2: Le Centre de Conservation de Semences Améliorées de Maïs (CECOSAM)
A la fin de 2006, à sa première rencontre avec les membres de son
nouveau cabinet, le ministre François Séverin déclara: «Messieurs,
faites ce que vous pouvez pour sauver la Ferme ! ». Après notre
rencontre avec le ministre, je demandais à mes camarades de me laisser
m’occuper de la ferme, parce que je me sentais plus à l’aise en tant que
conseiller technique que comme conseiller politique. Avec alors leur
accord, et selon le vœu du ministre et des dirigeants de la FAMV, je
formais une équipe de travail avec la participation des
ingénieurs-agronomes Arnoux Séverin et Ogé Pierre-Louis (du MARNDR), des
professeurs (ingénieurs-agronomes) Tescar Robert Pierre et Vilmont Eric
Junior (de la FAMV), et de l’ingénieur-agronome Pierre Richard David,
consultant. Je ne tardais pas à apprendre que mon équipe n’était pas la
première qui allait faire face à cette désolation ; d’autres collègues
avaient déjà tenté de ressusciter ce cadavre qu’était devenue la Ferme
de Damien ou la FERDA. Grâce à la diligence du Chef de Cabinet,
l’agronome Jean Marie Binette, je trouvais deux rapports à cet égard: un
premier, probablement du feu agronome Gérard Lohier qui ne l’avait pas
signé, et un second qui résultait des travaux d’une équipe dirigée par
l’agronome Yvon Nerestant (du MARNDR) et de l’agronome Predner Duvivier,
de la FAMV. Edifié par la lecture de ces deux documents, je voulais
sillonner la ferme à pieds et dans toutes les directions en vue
d’apprendre de première main ce qui se passait. Mais durant les années
2006 et 2007, des échos de cas d’enlèvements, de meurtres et d’autres
actes criminels étaient si intenses que j’hésitais à m’aventurer seul à
travers la FERDA. Je parcourais la ferme en deux fois en voiture avec
mes coéquipiers, mais je ne me sentais pas satisfait. Je voulais
marcher, aller et entrer partout pour voir, toucher et sentir les
détails. Ayant alors fait part de mes préoccupations à l’agronome
Emmanuel Prophète, il me proposait de m’accompagner. Plus qu’un simple
compagnon, au cours de notre tournée de près de trois heures, le calme
et sympathique Manno Prophète était à la fois une bibliothèque vivante
et un brillant professeur qui m’instruisait sans faille sur l’histoire
et l’état déchirants et tristes des ruines et d’autres caractéristiques
de la FERDA. Après avoir collecté suffisamment de données sur la
situation de la FERDA, mes coéquipiers et moi décidions de reconsidérer
les rapports de Lohier et de Nerestant-Duvivier. Sachant qu’une image
peut valoir mille mots, je tirais des dizaines de photos que je
souhaitais partager avec les Saint Thomas. Je préviens au lecteur qui a
le cœur sensible que la plupart de ces photos sont choquantes,
troublantes et déchirantes. Avec ensuite la sanction de mes
coéquipiers, je finalisais un rapport que nous envoyions au ministre du
MARNDR et au doyen de la FAMV, avec copies aux autres entités (directeur
général et secrétaire d’état). Les images du rapport choquaient le
ministre dont les réactions suggéraient qu’il n’était pas bien au
courant de l’état épouvantable de la FERDA. L’on pourra, à ce sujet,
pardonner le ministre Séverin qui était malade au point d’être incapable
de monter ou descendre un escalier sans l’aide de ses compagnons. Mais
je peux affirmer que durant les trois années (novembre 2006 – octobre
2009) que j’avais passées à errer des dizaines de fois à travers la
ferme, aucun gros bonnet (ministre, secrétaire d’état, directeur
général) ne s’était jamais donné la peine de quitter un jour le bâtiment
central pour aller constater lui-même ce qui se déroulait sur la FERDA.
Le ministre Séverin lisait notre rapport et m’ordonna de prendre des
dispositions pour une rencontre avec sa participation, celle du
secrétaire d’état, du directeur général, des dirigeants de la FAMV et
d’autres cadres de haut niveau. Mais, je n’étais jamais capable de
rassembler toutes les grosses têtes de Damien en même temps dans un même
lieu. J’expliquais alors la situation au ministre qui, visiblement
frustré, décidait qu’il était primordial que je poussais le projet vers
l’avant même si je ne pouvais pas avoir tous les poids lourds en une
seule réunion. Nous organisions alors une séance à laquelle
participaient le doyen de la FAMV, le Dr. Jacques Blaise et les
vice-doyens Ophny Carvil et Audalbert Bien-Aimé. Permettez que je leur dise une fois de plus : CHAPEAU !
Du côté du MARNDR, quelques coordinateurs de filières et directeurs
centraux comme les agronomes Wilson Durant, Gisèle Docéan Poteau, et
Jean Claude Dalcé étaient présents. Il n’y avait ni ministre, ni
secrétaire d’état, ni directeur général. Après avoir vu les diapos et
écouté mes explications, les participants suggéraient que nous
continuions avec la formation d’une commission qui travaillerait pour
faire avancer le projet à une étape supérieure qui inclurait le
financement et l’embauche d’experts pour future planification et mise en
œuvre. Je rapportais les résultats de la réunion au ministre qui disait
que nous devons tenir compte des suggestions des participants. Je
contactais des cadres du MARNDR et de la FAMV qui pourraient composer
une bonne commission et, avec leur accord tacite, je rédigeais avec
leurs noms une proposition que mes coéquipiers et moi envoyions au
directeur général Joseph Simon Milien avec l’approbation du ministre. Le
DG devait transmettre la proposition aux cadres techniques et
appropriés placés sous son contrôle pour les suites nécessaires. Un mois
passait et le DG ne donnait pas de réponse. J’allais alors à son
bureau pour vérifier s’il n’avait pas oublié; j’espérais avoir ainsi
une idée de sa réaction. Le DG ne déclarait pas ouvertement que le
projet ne l’intéressait pas, mais il soutenait que nous pourrions bien
être en train de perdre notre temps parce que le PM Jacques Edouard
Alexis allait bientôt transférer la «propriété» de la
FERDA à l’Université d’Etat d’Haïti (UEH). J’expliquais calmement au DG
que je m’intéressais seulement à la réhabilitation de la ferme, sa
sécurisation et sa mise en valeur. Pour ce qui me concernait, le nom et
la nature de l’entité de l’Etat qui pourrait avoir la responsabilité de
gérer ce patrimoine national importaient peu. Notre objectif était
simplement de mettre un terme à cette situation lamentable de la Ferme
de Damien. J’ajoutais pour le DG que si c’était alors le MARNDR qui
était encore officiellement en charge de la ferme, c’était donc à lui,
en sa qualité de DG de l’agriculture qu’incombait la tache de contribuer
ce qu’il fallait pour préserver cette importante ressource du pays.
L’exceptionnellement calme DG Joseph Simon Milien n’ajouta rien de plus,
mais en quittant son bureau, je savais qu’après les agronomes Lohier,
Nerestant, Duvivier et leurs coéquipiers, je venais, à mon tour
d’assister aux funérailles d’une autre tentative pour ressusciter la
Ferme de Damien. Les restes de la malheureuse Alma Mater avaient raté de
peu un autre train.
Du raisonnement à l’haïtienne !
Il m’arrive parfois de me demander si je suis le fou qui pense que
des sains sont fous. Ayant vu mes photos des plaies de la FERDA, un
ancien collègue me disait: « NPierre, tu tues ta tête pour changer ces
images parce qu’elles te nuisent; elles te nuisent parce que tu avais
passé quelques années en dehors du pays. » Suis-je le seul à avoir fait
des expériences à l’étranger ? Quels sont donc les cadres avancés du
système agricole haïtien qui n’auraient pas visité les réalisations et
les succès des systèmes d’agriculture d’outre mer? Quelles seraient les
retombées de ces bourses d’étude et per diem qu’ils utilisent souvent
pour visiter les écoles d’agriculture, les stations de recherche et de
vulgarisation agricole, et les exploitations agropastorales qui sont
éparpillées sur tous les continents et aux quatre coins du monde ?
Comment ou pourquoi aurais-je été le seul à se sentir écœuré par l’état
hideux de la FERDA ? Dans un autre cas, dans le but d’avoir un meilleur
processus de gestion de la FERDA et des autres fermes, je suggérais avec
l’accord de mes coéquipiers que l’on forme un Conseil de Gestion des
Fermes de l’Etat qui serait placé sous la tutelle du ministre du MARNDR
et du doyen de la FAMV de manière que ces hauts dirigeants puissent
constamment être au courant des activités en cours sur ces fermes. Après
avoir lu ces suggestions, un autre ancien collègue me demandait d’un
ton ironique: «Que viendront chercher le ministre et le doyen dans les
ouailles de la gestion de ces fermes? » Je me demande encore pourquoi
un ministre du MARNDR et un Doyen de la FAMV ne devraient pas être
intéressés par ce qui se passe sur près de 22000 hectares des 40 fermes
de l’état Haïtien? Encore, serais-je donc le fou qui croit que ce sont
les sains qui sont fous?
Que signifient «conservation de sols, protection de bassins versants et correction de ravines » ?
Elle était si belle, cette FERDA que nombreux agronomes appelaient
leur Alma Mater. Des agronomes de plusieurs générations qui adoraient le
charme de la FERDA sont encore vivants. La ferme était gérée par un
agronome-régisseur. Parmi les régisseurs les plus célèbres, nous pouvons
citer les agronomes Rosemond Jeudi, Antoine Mathélier et Michel
William. En 2006-2008, au cours de mes démarches, c’était Mr. Frantz
Joseph, un diplômé de la classe de 1967-1969 de l’Ecole Moyenne
d’Ag0riculture qui portait ce nom de régisseur de la ferme bien qu’il
n’eût pratiquement plus rien à régir. La photo dans cette section montre
un squatter occupant l’ancienne demeure de l’agronome Remillot
Leveillé, un ancien doyen de la FAMV et ministre du MARNDR sous
Duvalier. Avant le début des catastrophes qui démantelaient Damien, une
population d’agronomes de renom tels que Harmel Jean Baptiste, Rosemond
Jeudi, Rémillot Leveillé, Jaurès Lévêque, Joseph Adrien et Normil Henry,
etc. vivaient avec leur famille dans la communauté de la FERDA. Les
hommes des années de 1920 qui choisissaient le site de la FERDA sur le
coté sud de la Rivière Grise savaient ce qu’ils faisaient. Environ
soixante-dix pourcent des corps des êtres vivants, y compris les
humains, est de l’eau. La majorité des grandes civilisations prenaient
naissance et prospéraient à coté d’un cours d’eau : Les Egyptiens
vivaient sur le bord du Nil, les Mésopotamiens sur le Bord de
l’Euphrate, les Parisiens sur le bord de la Seine, les Londoniens sur le
bord de la Tamise, les Autrichiens sur le bord du Danube, les New
Yorkais s’associent avec l’Hudson et je ne connais aucune grande ville
américaine ou canadienne qui ne soit traversée par un ou plusieurs
fleuves. Alors, avec toutes nos dépenses et nos compétences, pourquoi ne
pourrions-nous pas, nous aussi, développer avec succès et maintenir une
petite communauté de Damien sur le bord de la Rivière Grise? Dans le
cabinet de kolonn kapbat (KK), l’on entendait tous les jours des
discours concernant divers programmes «de conservation de sols, de
protection de bassins versants et de correction de ravines ». Mais il
semble que tous ces programmes étaient uniquement conçus pour
l’environnement des « petits paysans » des communautés rurales ». A-t-on
besoin d’être ingénieur-agronome ou biologiste pour savoir que la
majorité des plantes et des animaux et les humains ne vivent pas sur des
rochers. Toutes les communautés humaines ont besoin d’une manière ou
d’une autre des sols pour vivre et qu’ils doivent gérer n’importe
comment. Toutes les populations humaines ont besoin d’eau que la force
de gravité leur apporte d’une façon ou d’une autre. Si vous pensez que
Damien est une exception à la règle, allez questionner des experts tels
que les agronomes Karly Jean jeune ou Ogé Pierre Louis. Demandez-leur de
vous emmener au sud du Massif de la Selle, aux environs de Pernier ou
de Bassin Général, et vous verrez par vous-même que Damien, comme toute
autre communauté humaine, a aussi ses préoccupations ou ses migraines de
bassins versants. En ce qui concerne la « correction des ravines », il
n’est pas nécessaire d’aller par quatre chemins pour se rendre compte
que Damien possède, lui aussi, une grande ravine qu’il devait corriger.
L’équipe Nerestant-Duvivier avait très bien compris le problème
d’érosion au coté nord de la FERDA par la Rivière Grise et clairement
suggéré l’installation de gabions sur les berges de cette rivière. Ils
proposaient d’établir et d’entretenir une forêt de bambous, de casuarina
et d’autres espèces d’arbres sur le coté nord de la FERDA, et
recommandaient en outre que le gouvernement définisse ce site comme
« ZONE STRATEGIQUE ». Mes coéquipiers et moi avions repris et renforcé
les idées des équipes précédentes. Le ministre Séverin confrontait des
difficultés politiques, financières et de santé. Mais il avait au moins
la bonne intention de ne pas avoir enterré les propositions précédentes.
Il méritait le crédit de les avoir encouragées. Il allait aussi loin
que me montrer son mécontentement quand j’avais de la difficulté à faire
avancer le projet. Qui s’opposerait à l’idée que le développement
implique des changements visant l’utilisation des ressources humaines,
naturelles et capitales pour l’amélioration quantitative aussi bien que
qualitative de plus de ressources et la production de richesses? Dans ce
cas, comment expliquer que le Ministère de l’Agriculture, des Ressources Naturelles et du Développement Rural ait continué à échouer dans l’utilisation des RESSOURCES NATURELLES, humaines et de capital dans sa propre cour
afin d’offrir un excellent modèle de développement socioéconomique aux
autres communautés de la nation? Si des soi-disant experts n’ont pas
cette vision, s’ils ne peuvent pas développer la communauté de Damien ou
de la Croix-des-Missions qui constitue leur propre niche, comment
allons-nous alors avoir confiance dans leur plan de développement agricole national qui s’étendrait de 2011 à 2025?
Proposition après proposition
D’habitude, un ministre du MARNDR tombe avec le changement du cabinet
ministériel du gouvernement de la république ou avec la fin du mandat
ou la chute de ce gouvernement lui-même. En été 2008, pour la première
fois peut être dans l’histoire de Damien, un ministre malade laissa
paisiblement sa place à un secrétaire d’état. Ce dernier prit alors le
contrôle du ministère avec pour lui et ses amis son slogan de « KOLONN
KAPBAT » ou « KK » qu’il répétait comme une menace dans ses discours. De
leur coté, DG Milien et son camarade de promotion PM/JEA finissaient de
nager et sortaient du bourbier de Préval. Après un symposium réalisé à
la FAMV, le doyen de cette école, Dr. Jacques Blaise, adressait au chef
du KK une lettre dans laquelle le doyen indiquait son intention de
relancer les démarches pour la réhabilitation de la FERDA et demandait
au chef de KK du MARNDR de m’accorder la permission de rejoindre une
autre équipe de la FAMV qui allait travailler sur cette nouvelle
proposition. Malheureusement, cette idée du doyen de la FAMV
n’intéressait pas le DC de KK; autrement, il aurait comme d’habitude
tiré les ficelles de son boss qui, à son tour, aurait fait flasher du
feu vert pour laisser passer les sapeurs pompiers et les paramédicaux.
La préservation de la FERDA n’était pas du tout des préoccupations des
ténors du KK. Alors permission (si permission il y en avait) vaguement
et muettement accordée, je rejoignais la nouvelle équipe de la FAMV qui
était cette fois composée des professeurs (ingénieurs-agronomes) Marie
Lesly Fontin, Frantz Suprême, et Hans Guillaume. Au cours de ma première
séance de travail avec ces nouveaux coéquipiers, je leur expliquais
qu’il n’y avait pratiquement pas de changement significatif dans l’état
de la FERDA depuis la mort de la dernière proposition de projet pour la
réhabilitation de cette ferme. En d’autres termes, la quasi-totalité du
travail était déjà réalisée sur papier. Après discussion et examen avec
eux de ce que nous pourrions considérer en vue de remettre la dernière
proposition à jour, je faisais les modifications convenues et leur
soumettais une ébauche éditée pour corrections nécessaires et selon leur
point de vue. J’ajoutais de nouvelles photos. Nous voudrions étendre le
processus de la réhabilitation de la FERDA à toutes les autres fermes
de l’État, mais parce que nous étions limités en ressources, nous
mettions plus d’accent sur la FERDA avec l’espoir qu’en cas de succès à
Damien, l’on pourrait tôt ou tard enrichir le processus et l’étendre à
la mise en valeur des autres fermes. Nous incluions aussi un addendum où
nous suggérions qu’une partie des tracteurs et autres
équipements mécaniques et matériels reçus du Venezuela et d’autres
coopérants puissent être utilisés pour améliorer la section d’ingénierie
de la FAMV. Nous proposions que l’on ajoute un centre d’enseignement de
mécanisation agricole à la division de génie de la FAMV pour améliorer
l’enseignement de sciences et de technologies aux étudiants de cette
institution et l’étendre à d’autres jeunes compatriotes provenant
d’autres institutions publiques et privées. Mais comme l’on
s’y attendait, les meneurs de KK méprisaient nos suggestions comme si
elles étaient des épitaphes de nos ancêtres méconnus.
Le coup qui coupe le cou du coucou
| Le mur qui s’en fout de l’aqueduc historique de la FERDA |
|
Bien vite, bien pressé, sans tambour ni clairon et comme par
enchantement, un mur venant de nulle part, semblable à un intrus,
poussait comme un champignon. L’on pourrait donner mille noms à ce mur,
sauf celui de la réhabilitation ou de la préservation de la Ferme de
Damien. Fallait-il se résigner ou se consoler en se référant à la pensée
du divin Galiléen Crucifié? Pardonnons-leur car ils ne comprenaient pas
ce pays qu’ils prétendaient diriger. Sans le moindre égard pour les
efforts des agronomes Lohier, Nerestant, Séverin, Duvivier, les membres
des deux derniers groupes que j’avais eu l’honneur d’accompagner, sans
le moindre respect pour tous les collègues qui chérissaient et
chérissent encore l’ALMA MATER, deux individus avaient arbitrairement
décidé d’élever un mur de Berlin autour de quelques bâtiments tels que
ceux de l’administration centrale du MARNDR, de la FAMV, du Projet de
Développement d’Elevage Porcin et du Bureau de Crédit Agricole
(PDEP/BCA), de la Direction de Formation et de Perfectionnement de
Cadres et du Centre de Recherche et de Documentation Agricoles
(DFPC/CRDA), et de l’Ecole Moyenne d’Agriculture. Le reste de la FERDA,
près de 90% de sa superficie totale, est abandonné aux vautours et à
d’autres charognards.
| Le mur qui vient diviser la FERDA |
|
Figure 4: Le périmètre total de la FERDA et le mur de la division en rouge
Ce sevrage laisse au dehors ou à la merci des agents de l’insécurité
le bâtiment de la direction de production végétale (DPV) et le projet de
la mission taïwanaise, ainsi que des ruines considérables telles que
celles de l’aqueduc historique de Damien, du centre de conservation de
semences améliorées de maïs (CECOSAM), de la laiterie, de la station de
météorologie, du garage, de la pisciculture, de l’apiculture, de la
porcherie et la station d’horticulture, etc. La presque totalité de la
FERDA, la verdoyante et florissante ALMA MATER de nos anciens collègues,
venait d’être abandonnée comme une savane désolée. Le pays semble ne
plus avoir besoin d’environnements et d’autres moyens appropriés pour
l’éducation pratique des générations plus jeunes. La recherche et la
vulgarisation agricole semblent être bannies dans « Haïti, ce pays
essentiellement agricole du slogan bien connu du légendaire agronome
Jean Dominique ! ». L’agronome Jean André Victor écrit dans la
présentation de mes diskettes de PKPFD: «Haïti a raté la culture
attelée, l’irrigation et la révolution verte. Que d’opportunités
perdues ! » Est-ce que la FERDA va aussi rater la culture mécanisée
après que le MARNDR ait reçu des centaines de tracteurs et équipements
du Venezuela ? Dans toute société composée de citoyens respectueux,
n’aurait-t-on pas considéré comme un crime grave ce genre d’action qui
consiste à abuser le denier public pour diviser ou déclasser
arbitrairement un patrimoine de l’envergure et de l’importance de la
Ferme de Damien ?
Les dirigeants de la FAMV participaient-ils au complot?
Comme Josué qui justifiait le génocide de Jéricho en prétendant que
c’est le Créateur Universel qui voulait anéantir un peuple que ce GRAND
MAITRE avait pourtant lui-même créé, tous les magouilleurs, à la manière
d’Al Capone ou de Ben Laden, trouvent toujours des arguments pour
justifier les actes de leur fantaisie d’incivilité. Les faiseurs du mur
de la division évoquaient, parait-il, le problème de l’insécurité pour
justifier leur forfait. A part des casques bleus et ces gros bonnets
multicolores qui étaient payés pour faire chou et rave avec les
ressources et les richesses du pays, qui d’autre était ou a été en
sécurité avant, pendant et après le gouvernement de Préval? Pourquoi ne
suivait-on pas les conseils des experts du MARNDR et sécuriser la FERDA
en son entier? L’insécurité en Haïti est la préoccupation de tout un
chacun, mais il est également évident que les riches vivent
quotidiennement avec une telle obsession de protéger leurs butins qu’ils
imaginent que les institutions publiques dont ils ont la responsabilité
de gérer deviennent leur fief. Ils estiment en outre que les agents de
la Police Nationale (PNH) qui leur sont attachés ne sont pas suffisants
pour leur protéger le dos. Ils se sont donc arrangés pour s’entourer de
murs mal placés et de dizaines d’agents de sécurité, tout cela au nom du
développement agricole et au frais d’une république qui n’arrive
pourtant pas à loger ses citoyens, nourrir ses affamés, traiter ses
mourants et éduquer ses enfants. La deuxième raison qui justifierait la
construction de ce mur, après celle de l’insécurité, serait
l’empressement de ces dirigeants à séparer la FERDA en vue de s’assurer
d’avance le morceau de leur choix et laisser le reste à l’Université
d’Etat d’Haïti (UEH). Histoire de dormir debout ou de coq à l’âne ! La
nécessité de construire ce mur de division à-la-va-vite était si
cruciale que les dernières décisions à cet égard n’avaient été l’objet
d’aucun débat sérieux dans l’Auditorium de Frank Hyppolyte, cette salle
ou les agro professionnels du MARNDR considèrent tout ce qui n’intéresse
pratiquement pas les politiciens qui mènent le menuet des ténèbres au
MARNDR. Puisque les bâtiments de la FAMV et de l’Ecole Moyenne sont
inclus à l’intérieur du périmètre sécurisé, (ce qui serait paradoxal si
le mur était construit avec l’intention de donner le reste de la ferme à
l’UEH dont la FAMV constitue une branche) l’on pourrait se demander si
les dirigeants de la FAMV participaient au complot qui aboutissait à la
construction de ce mur de la division? Ces questions sont difficiles à
débattre quand l’on savait qu’il y avait eu des conflits entre le MARNDR
et la FAMV pour déterminer qui devrait avoir la haute main dans la
gestion de la FERDA. Ce qui est malheureux puisqu’en dépit de son
appartenance à l’UEH, la FAMV et le MARNDR sont comme l’œuf et la
poule ? Qui vient avant l’autre? Qui vient après l’autre? La poule
contient l’œuf qui contient une autre poule. Le système agricole du
pays, le MARNDR et la FAMV devraient opérer intégralement comme le Père,
le Fils et le Saint-Esprit ? Pourtant en 1996, dans le Prix d’une
Agriculture Minière, nous trouvons un Sebastien Hilaire,
ingénieur-agronome de terrain remarquable, ancien professeur talentueux
de la FAMV et ministre du MARNDR qui, se référant aux difficultés de la
FAMV à appliquer un plan de reforme, avait écrit : « Théoriquement le
plan présente en soi une bonne cohérence, sauf que la FAMV semble
laissée jusqu’à présent, seule dans ce rêve. Les autres éléments du
système manifestent une complète indifférence. Il suffit de se rappeler
les nombreuses disputes entre le Ministère de l’Agriculture et la FAMV
pour le contrôle de ce qui reste de la Ferme de Damien pour s’en
convaincre… la FAMV est devenue probablement la première école
supérieure d’Agriculture au monde à se passer de l’accès en toute
liberté à un terrain d’application pour les disciplines enseignées. » ?
A la lumière de toutes ces considérations, est-ce que dans les
décisions finales qui concernaient la construction de ce mur de la
division, la FAMV était traitée comme une chiffe ou elle faisait partie
de la magouille? Que pense ou que dirait le Dr. Predner Duvivier qui,
avec l’Agronome Yvon Nerestant, et après le feu agronome Gérard Lohier,
avait proposé ce que l’on devrait faire pour préserver la ferme et
relancer les activités d’éducation, d’expérimentation, de vulgarisation
et de production dont le pays a tant besoin ? Avec aujourd’hui un
ingénieur-agronome à sa tête, l’UEH serait-elle obscurantiste au point
de ne pouvoir cohabiter et coopérer avec les tenants traditionnels de la
FERDA pour la ressuscitation de ce patrimoine commun et le bonheur du
pays? Ne pourrions-nous pas imiter le modèle du LAND GRANT COLLEGE des
USA où il ya une intégration du gouvernement fédéral, de celui de
l’état, de la contrée et de l’Université locales qui travaillent en
harmonie pour le bien et le bonheur de tous?
Le respect et l’admiration
L’un des meneurs de Kolonn Kapbat/KK se plaisait souvent à répéter « mon chef et moi ne disons jamais ‘NON’ ! »
En d’autres termes, quand le « non » s’impose, ils disent « oui », mais
ne font rien. Quand un « oui » est admissible, ils disent « oui » et ne
font rien. Comment peut-on faire confiance à des menteurs ou des
coquins qui se moquent de tout le monde ? Réagissant à un article de
l’agronome Michel William, j’écrivais « Michel, je ne comprends pas
pourquoi tu continues à mentionner un certain plan d’investissement de
la dernière équipe prévalienne qui avait géré le MARNDR. En d’autres
termes, j’ai beaucoup de peine à croire comment (ou pourquoi) tu
continues à nous entretenir en matière de zombification ou d’illusion. »
Cette remarque m’a valu d’être grondé par l’ingénieur Jean Robert
Jean-Noël en ces termes : « Soyons sérieux! Il ne fallait pas écrire une
phrase pareille. Tu sais très bien qu’il existe un plan: “le plan
national d’investissement agricole” (PNIA 2010-2016), comme tu sais
qu’il existe un plan national de sécurité alimentaire (PNSAN 2010-2025)
et une politique de développement agricole (2010-2025). » Tout le monde
sait que je suis sérieux ! Nous avons eu tant de plans de dégringolade!
(ou de rigolade quand l’on se souvient de l’ingénieur Léonce
Edouard qui faisait rire chaque fois que les experts d’évaluation
donnaient un sur dix aux grands projets UN / FAO). J’ai du respect et de
l’admiration pour mes camarades Michel et Jean Robert. Mais parce que
j’ai aussi de l’admiration pour Haïti et du respect pour nos patrimoines
nationaux et plus particulièrement pour la Ferme de Damien qui m’avait
doté de tant de grands et illustres camarades et amis, je demeure
convaincu que comme tout un chacun, j’ai le droit d’exiger que ceux-là
qui se disent Haïtiens ainsi que les étrangers montrent aussi un peu de
respect pour ce pays où reposent les restes de mes parents et ceux de
nos ancêtres. La Ferme de Damien est le foyer des agro professionnels.
Si les dirigeants de Damien qui font de la politique mesquine, de la
politique de KK ne voulaient ou ne pouvaient pas gérer correctement
cette ferme (le microsome, notre cour, notre salon ou chambre à
coucher), comment pourrions-nous attendre d’eux un plan applicable pour
toute l’étendue du pays (la macro)? Je serais curieux de savoir qui et
combien de décideurs de premier plan auraient lu et retenu les points
essentiels de ce soi-disant «plan national d’investissement agricole » ?
Le président Préval, son PM et leur ministre d’agriculture, qui
n’avaient probablement ni le temps, ni suffisamment de connaissance pour
écrire ce plan, l’auraient-ils lu et compris avant leur départ? Ce
maitre-dame de la FAO l’aurait-il lu et compris avant de le cosigner?
Est-ce que le président Martelly, son PM et leur ministre d’Agriculture
en sont déjà au courant ? La FERDA qui a vu défiler tant de grands
esprits ne méritait pas cet affront de néophytes. Si les morts pouvaient
parler, que diraient le Grand Schiller Nicolas et ses disciples? En
2006, quand je rentrais au pays, je visitais le Mentor Jean André
Victor. Il me dit avec son humeur spirituelle bien connue « Tu es
revenu Joe ! Eh bien bienvenue !” Il n’ajouta rien de plus, mais je
croyais avoir compris qu’il me disait entre les lignes: “Ne te fais
surtout pas d’illusions mon vieux !” Quand quelques années auparavant,
je lui avais demandé de rédiger quelques lignes pour présenter mes
diskettes de PKPFD, il écrit (à mon sujet): «Il a connu dans son pays
d’origine les privations du professionnel désabusé avant d’aller faire
des études de second et de troisième cycle… puisse cette voix être
entendue des hommes et des femmes d’Haïti pour que le verbe soit fait
chair au bénéfice des démunis. » Je me souviens en outre de ce grand
honneur que j’avais eu de recevoir une poignée de main du premier
professeur national de l’Ecole Central d’Agriculture (Schiller Nicolas)
quand il me dédiait son livret (La Terre Donne la Loi Economique et
Morale Universelle) en ces termes: « Sympathie et compliments pour votre
œuvre patriotique. Le vrai pays vous sera reconnaissant » Etant certain
à mon tour, que le pays a beaucoup d’autres voix qui doivent être
écoutées et beaucoup d’hommes et de femmes qui méritent d’être
félicitées pour leurs œuvres patriotiques, permettez que j’ajoute une
fois de plus, comme dans la parabole du semeur, j’espère (Luc VIII,
5–15), qu’il y aura des semences qui atterriront dans la bonne terre
afin qu’elles puissent germer, se développer, croitre, fleurir et
produire des fruits et plus de semences… »
Conclusion
Si donc beaucoup d’Haïtiens et d’agronomes aiment tant leur pays et
la Ferme de Damien, pourquoi alors deux hommes qui prétendaient être en
charge de l’implémentation des programmes de développement agricole
avaient décidé de faire construire ce mur de la division, d’abandon et
de mépris d’éducation et développement agricole, ce mur que beaucoup
d’agronomes appellent plutôt le mur de la honte ? Faut-il l’abattre?
Question cruciale pour ce soi-disant « ouvrage » qui, compte tenu des
je-retiens-uns ou du coût élevé de la corruption, revenait déjà trop
cher pour un pays qui ne peut pas nourrir ses mendiants des rues dont la
majorité sont des enfants qui devraient être à l’école? Et si par
ailleurs, Ronald Reagan en tant que président des EU, était bien placé
pour demander à son homologue russe Mikhaïl Gorbatchev d’abattre le mur
de Berlin, quel est l’individu haïtien qui pourrait, comme Mr. Reagan,
reproduire chez nous cet exploit? Tôt ou tard, ce mur pourra être
l’objet d’un débat entre le MARNDR, l’UEH, la FAMV avec la participation
éventuelle du Ministère de l’Education Nationale. Ce mur pourrait être
démoli dans le but d’utiliser les matériaux pour construire un autre mur
qui correspond à la vision des experts; on pourrait y installer des
ouvertures ou des barrières pour permettre l’accès d’un endroit à
l’autre. Je joins une copie de la présentation sur PowerPoint qui avait
lieu sous l’administration de Severin à l’Auditorium Franck Hyppolyte et
une copie du rapport présenté aux derniers dirigeants MARNDR et à ceux
de la FAMV. J’espère que ces documents seront utiles aux plus jeunes et
au pays. A suivre…
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