Nietzsche: Moralitée de Maître/ Moralité d’Esclave
L'antagonisme entre maître et esclave est constitutif de Nietze ‘la généalogie de la morale.’ Maître et esclave appartiennent à deux sphères différentes et surtout à des valeurs différentes
Friedrich Nietzsche, "Morale du maître et Morale de l’esclave"
La révolte des esclaves dans la morale commence lorsque le ressentiment lui-même devient créateur et enfante des valeurs: le ressentiment de ces êtres, à qui la vraie réaction, celle de l'action, est interdite et qui ne trouvent de compensation que dans une vengeance imaginaire. Tandis que toute morale aristocratique naît d'une triomphale affirmation d'elle-même, la morale des esclaves oppose dès l'abord un «non» à ce qui ne fait pas partie d'elle-même, à ce qui est «différent» d'elle, à ce qui est son «non-moi»: et ce non est son acte créateur. Cette inversion du regard appréciateur – ce point de vue nécessairement tourné vers l'extérieur plutôt que sur soi-même — appartient en propre au ressentiment: la morale des esclaves a toujours et avant tout besoin, pour prendre naissance, d'un monde hostile et extérieur: il lui faut, pour parler physiologiquement, des stimulants extérieurs pour agir – son action est foncièrement une réaction. Le contraire a lieu, lorsque l'évaluation des valeurs est celle des maîtres: elle agit et croît spontanément, elle ne cherche son antithèse que pour se dire oui à soi-même avec encore plus de joie et de reconnaissance, – son concept négatif «bas», «commun»,
«mauvais» n'est qu'un pâle contraste né tardivement en comparaison de son concept fondamental, tout imprégné de vie et de passion, ce concept qui affirme «nous les aristocrates, nous les bons, les beaux, les heureux!» Lorsque le système d'appréciation aristocratique se méprend et pèche contre la réalité, c'est dans une sphère qui ne lui est pas suffisamment connue, une sphère qu'il se défend même avec dédain de connaître telle qu'elle est; il lui arrive donc de méconnaître la sphère qu'il méprise, celle de l'homme du commun, du bas peuple. Que l'on considère d'autre part que l'habitude du mépris, du regard hautain, du coup d'œil de supériorité, à supposer qu'elle fausse l'image du méprisé, reste toujours bien loin derrière la falsification violente à laquelle la haine rentrée et la rancune de l'impuissant se livreront – en effigie bien entendu – sur la personne de l'adversaire. De fait, il y a dans le mépris trop de négligence et d'insouciance, trop d'indifférence et d'impatience, trop de joie intime et personnelle pour que l'objet du mépris se transforme en une véritable caricature, en un monstre. Qu'on ne perde pas de vue les nuances presque bienveillantes dont l'aristocratie grecque, par exemple, pare tous les mots qui lui servent à établir la distinction entre elle et le bas peuple; il s'y mêle constamment le miel d’une sorte de pitié, d'égard, d'indulgence, au point que presque tous les mots qui désignent l’homme du commun ont fini par devenir synonymes de «malheureux», « digne de pitié » [...] II faut songer d'autre part que les termes «mauvais», «bas»,
«malheureux» produisaient toujours sur l'oreille grecque une tonalité où dominait la nuance «malheureux»; tout cela n’est que l'héritage du vieux système d'évaluation aristocratique plus distingué, qui ne se démentit même pas dans l'art de mépriser [...] Les «bien-nés» avaient le sentiment d'être les «heureux»; ils n'avaient pas besoin de construire artificiellement leur bonheur en se comparant à leurs ennemis, de se persuader ni de mentir (comme font tous les hommes du ressentiment); et de même en leur qualité d'hommes complets, débordants de vigueur et, par conséquent, nécessairement actifs, ils ne savaient pas séparer le bonheur de l'action, – chez eux, l'activité était nécessairement mise au compte du bonheur .[...] Tout cela est en contradiction profonde avec le «bonheur» tel que l’imaginent les impuissants, les opprimés, accablés sous le poids de leurs sentiments hostiles et venimeux, chez qui le bonheur apparaît surtout sous forme de stupéfiant, d'assouplissement, de repos, de paix, de «sabbat», de relâchement pour l'esprit et le corps, bref sous sa forme passive. Tandis que l'homme noble vit plein de confiance et de franchise envers lui-même, [...] l'homme du ressentiment n'est ni franc, ni naïf, ni loyal envers lui-même. Son âme louche, son esprit aime les recoins, les faux-fuyants et les portes dérobées, tout ce qui se dérobe le charme, c'est là qu'il retrouve son monde, sa sécurité son réconfort, il s'entend à garder le silence, à ne pas oublier, à attendre, à se rapetisser provisoirement, à s'humilier. Une telle race composée d'hommes du ressentiment finira nécessairement par être plus prudente que n'importe quelle race aristocratique, aussi honorera-t-elle la prudence en une toute autre: elle en fera une condition d'existence de premier ordre, tandis que chez les hommes de distinction la prudence prend facilement un certain vernis de luxe et de raffinement: c'est qu'ici elle a une importance bien moindre que la complète sûreté dans le fonctionnement des instincts régulateurs inconscients, ou même qu'une certaine imprudence, par exemple la témérité irréfléchie qui court sus au danger, qui se jette sur l’ennemi, ou bien que cette spontanéité enthousiaste dans la colère, l'amour, le respect, la gratitude et la vengeance, à quoi les âmes de distinction se sont reconnues de tout temps. Et même le ressentiment lorsqu'il s'empare de l'homme noble, s'achève et s’épuise par une réaction instantanée, c'est pourquoi il n'empoisonne pas; en outre, dans des cas très nombreux, le ressentiment n'éclate pas du tout, lorsque chez les faibles et les impuissants il serait inévitable. Ne pas pouvoir prendre longtemps au sérieux ses ennemis, ses malheurs et jusqu'à ses propres méfaits – c'est le signe caractéristique des natures fortes, qui se trouvent dans la plénitude de leur développement et qui possèdent une surabondance de force plastique régénératrice et curative qui va jusqu'à faire oublier. (Un bon exemple dans ce genre, pris dans le monde moderne, c'est Mirabeau, qui n'avait pas la mémoire des insultes, des infamies que l'on commettait à son égard, et qui ne pouvait pas pardonner, uniquement parce qu'il – oubliait.) Un tel homme, en une seule secousse, se débarrasse de beaucoup de vermine qui chez d’autres s'installe à demeure; c'est ici seulement qu’est possible le véritable «amour pour ses ennemis», à supposer qu'il soit possible sur terre. Quel respect de son ennemi a l'homme supérieur! – et un tel respect est déjà un pont vers l'amour... Sinon comment ferait-il pour avoir son ennemi à lui, un ennemi qui lui est propre comme une distinction, car il ne peut supporter qu'un ennemi chez qui il n'y ait rien a mépriser et beaucoup à vénérer! Par contre que l'on se représente «l'ennemi» tel que le conçoit l’homme du ressentiment, on constatera que c'est là son exploit, sa création propre: il a conçu «l'ennemi méchant», le
«méchant» comme concept fondamental, à partir duquel il imagine une antithèse «le bon» qui n'est autre que – lui-même...
Source: Nietzsche, Généalogie de la morale (1887)