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Jérôme Baschet : « Opposons au capitalisme d’autres horizons désirables »
Recueilli par Élodie Maurot le 23 mai 2026
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Co-directeur d’un vaste travail de recherche sur les « mondes postcapitalistes », le médiéviste Jérôme Baschet s’efforce de croiser la critique du capitalisme avec l’imagination d’autres modes de vie et d’organisation. Une réflexion au carrefour du temps long de l’histoire et des terres lointaines du Chiapas, au Mexique, où il réside la moitié de l’année.
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Vous venez de publier avec le sociologue Laurent Jeanpierre et près de 80 chercheurs un vaste ouvrage sur les mondes postcapitalistes (1). Pourquoi cette synthèse, maintenant ?
On pourrait estimer à première vue que cette question des mondes postcapitalistes est à contretemps, ou déphasée, par rapport à une actualité chaque jour plus terrifiante que la veille. Cela peut paraître décalé de se projeter dans des réalités qui semblent très lointaines. Mais notre projet est d’essayer de prendre le contre-pied d’un enfermement dans le présent, dominé par le capitalisme et d’envisager des possibles qui soient beaucoup plus favorables pour l’humanité et pour la planète.
Aujourd’hui, il y a un essor de cette réflexion sur les mondes postcapitalistes, dans le monde universitaire comme en dehors de lui.
Vous avez choisi le terme « postcapitaliste » plutôt qu’« anticapitaliste ». Qu’est-ce que cela veut signifier ?
Pour nous, l’enjeu est d’ajouter à la critique du capitalisme des propositions positives. La critique du capitalisme a été faite de différentes manières depuis le XIXe siècle, avec les premiers socialistes, puis Marx, et ensuite tous les penseurs critiques du XXe siècle qui ont insisté sur l’exploitation dans le travail, sur l’aliénation, et aujourd’hui mettent en évidence la destructivité du capitalisme – les atteintes à la santé humaine, l’effondrement de la biodiversité, la destruction des écosystèmes, l’altération de l’habitabilité de la Terre – qui devient l’axe dominant dans la critique du capitalisme.
Mais s’en tenir simplement à la critique du capitalisme ne suffit pas. Sans capacité de proposer, cette critique reste en partie vaine et presque désarmée. Il faut faire entrevoir un au-delà du capitalisme. Cela permet de fragiliser sa domination en montrant qu’elle n’est pas inexorable. « There is no alternative »(« Il n’y a pas d’alternative ») : c’est la fameuse phrase attribuée à Margaret Thatcher, qui prétend nous condamner à vivre dans le monde tel qu’il est. Montrer que d’autres mondes sont possibles, c’est rompre une forme de fatalité.
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Pourquoi lui
De Jérôme Baschet, j’avais lu il y a quelques années le très beau livre Corps et âmes. Une histoire de la personne au Moyen Âge (Flammarion, 416 p., 13 €), où s’exprime un fin connaisseur du christianisme médiéval. Mais cet historien atypique travaille aussi à une critique du capitalisme, en dialogue avec l’expérience zapatiste au Chiapas (Mexique), où il réside une partie de l’année.
La publication récente de Mondes postcapitalistes (La Découverte, 912 p., 34 €), vaste travail de recherche qu’il a codirigé, a été l’occasion de rencontrer ce chercheur discret et engagé.
Aujourd’hui, nul ne devrait ignorer que notre monde craque sous l’effet d’une recherche effrénée du profit et d’une exploitation illimitée du vivant. Comme l’a souligné le pape François dans Laudato si’, mais aussi bien d’autres papes qui se sont confrontés au capitalisme avant lui – on peut lire à ce sujet L’Église catholique est-elle anticapitaliste ?, du dominicain Jacques-Benoît Rauscher (Presse de Sciences Po, 2019, 128 p., 14 €) –, il est urgent de trouver d’autres manières de vivre et d’être au monde.
Dans ce volume qui rassemble près de 80 auteurs, il y a beaucoup à découvrir, à apprendre, à discuter aussi. Nous ne serons pas d’accord sur tout, mais le débat autour d’autres imaginaires économiques, politiques et sociaux n’est-il pas l’oxygène dont nous avons tous besoin ?
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Comment expliquer l’emprise sur l’imaginaire et le désir qu’exerce le capitalisme ?
C’est une guerre qui se joue sur le terrain des imaginaires politiques, mais aussi des désirs.
Beaucoup d’analyses ont souligné à quel point le capitalisme inscrit sa domination au cœur des subjectivités, de la psyché humaine, à travers tout un ensemble de représentations qui mobilisent les désirs de liberté individuelle, de toute-puissance, de beauté et d’éternité.
Tous ces désirs sont captés avec un objectif principal : augmenter la consommation.
La force du capitalisme, c’est de nous faire croire qu’il nous rend heureux parce qu’il satisfait tous ces désirs éminemment narcissiques, y compris les rêves d’illimitation, jusqu’à la quête délirante de toute-puissance et d’immortalité qui s’exprime aujourd’hui dans le transhumanisme. C’est lié au fait que le capitalisme a, en son cœur, cette pulsion d’illimitation qui est celle de l’accumulation sans fin du capital.
Que peut proposer le postcapitalisme ?
Il faut opposer au capitalisme d’autres horizons désirables. De ce point de vue, le postcapitalisme est en situation de désavantage, parce qu’il ne peut promettre aucune toute-puissance.
Mais on peut montrer que les promesses du capitalisme sont impossibles sur le plan matériel – l’ensemble des êtres humains ne peut pas y accéder – et très largement décevantes sur le plan psychique. C’est pourquoi on constate, en régime capitaliste, une augmentation considérable des pathologies, physiques, mais aussi psychiques : le stress, la solitude extrême, la dépression…
Face à cela, on peut proposer des organisations marquées par davantage de justice, de démocratie, de coopération, par davantage d’équilibre avec les mondes vivants et la planète. On peut aussi promouvoir des pratiques visant une plus grande plénitude de l’expérience humaine.
Parce que la réalité de la vie capitaliste, c’est la compétition permanente, se comparer sans cesse aux autres, avec l’exigence épuisante de se conformer aux images de soi que promeut l’imaginaire dominant. Comme on n’est jamais sûr d’être meilleur que tous les autres, ni de correspondre parfaitement aux modèles proposés, il en découle de la frustration, de la souffrance parfois auto-destructrice.
Pour beaucoup de nos contemporains, vouloir se passer du capitalisme est un projet moralement suspect, inquiétant, voire dangereux. Comment en tenez-vous compte ?
Au XXe siècle, les expériences révolutionnaires, notamment soviétiques et chinoises, étaient porteuses de l’espérance d’un monde au-delà du capitalisme. Elles se sont terminées en régimes autoritaires et sanguinaires. Il y a donc un travail à faire pour comprendre les raisons profondes de ces échecs. C’est un préalable pour repenser une perspective postcapitaliste dans les conditions nouvelles du XXIe siècle.
La manière de penser et de pratiquer l’anticipation doit également être renouvelée. Il est important de rompre avec l’utopisme abstrait. Dans ce livre, nous ne cherchons absolument pas à faire le plan d’une société idéale, à penser un monde parfait, sans conflits, qui aboutirait à la paix universelle et à la fin de l’histoire.
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Pour nous, les mondes postcapitalistes sont nourris de tensions, de conflits, de luttes, de divergences. Et ils sont nécessairement pluriels. Il n’y a pas une seule manière de penser la sortie du capitalisme et de penser le postcapitalisme. Il y aura, c’est notre hypothèse, des mondes postcapitalistes extrêmement divers.
Les voyez-vous déjà émerger ?
Oui, nous pouvons observer ce que j’appellerais des espaces libérés, c’est-à-dire des expériences qui ne sont pas entièrement débarrassées de toutes les formes de domination capitaliste – parce que c’est quasiment impossible aujourd’hui – mais où des collectifs s’efforcent de faire émerger des manières de vivre différentes. Je pense à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes ou au quartier libre des Lentillères à Dijon, ou encore à l’expérience de l’autonomie zapatiste au Mexique.
Dans d’autres registres, je pense aussi à l’agriculture paysanne, qui est toujours pratiquée par des centaines de millions de paysans à travers le monde, ou encore aux multiples formes de la vie associative. En fait, les exemples sont foisonnants, y compris en Europe.
Vous venez de parler du Chiapas. Dans les années 1990, tout en continuant votre travail de médiéviste, vous vous êtes rapproché du mouvement zapatiste au Mexique. Comment s’est fait cette rencontre ?
J’avais perçu l’importance de la lutte zapatiste (mouvement mexicain impulsé par l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) pour défendre les peuples indigènes, NDLR) lors du soulèvement du 1er janvier 1994 et je souhaitais voir sur place ce qu’il en était. De mon premier voyage au Chiapas, en 1995, j’ai un souvenir qui peut sembler un peu naïf, mais qui reste très fort. Je me souviens de m’être retrouvé dans un village perdu au fond de la forêt, dans une zone où il n’y avait quasiment pas de routes. Je me suis demandé : dans quelle époque suis-je plongé ? Est-ce qu’un village médiéval pouvait ressembler plus ou moins à ça ? C’est dire l’ampleur du choc qu’a représenté cette découverte d’un environnement et d’une vie tellement éloignés de nos réalités européennes.
Lors de ce voyage, j’ai vécu une quinzaine de jours dans ce village et j’ai pu voir fonctionner toute une organisation communautaire, reposant sur des charges électives, sur la possession collective des terres, avec une organisation collective pour l’entretien des lieux de la communauté… Cela suppose tout un travail sur le commun, et des contraintes aussi évidemment. Alors certains diront : « Mais où est la liberté individuelle ? » La réponse, c’est qu’on ne vit jamais seul, isolé. On vit en interaction constante avec d’autres êtres et en lien avec un milieu vivant, donc avoir la capacité de faire ensemble, de prendre soin du commun peut être regardé comme quelque chose de souhaitable et même de précieux.
« Auprès des zapatistes du Chiapas, j’ai pu voir fonctionner toute une organisation communautaire, reposant sur des charges électives, la possession collective des terres… »
Cette rencontre a changé votre vie ?
Elle l’a bouleversée. Sans cette rencontre, j’aurais continué à être simplement un historien du Moyen Âge, ce qui était déjà très bien et me passionnait. Mais ce voyage m’a fait bifurquer progressivement vers autre chose. C’est un enrichissement extraordinaire.
À partir de 2003, j’ai partagé chaque année mon temps entre l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), à Paris, et l’Université autonome du Chiapas, à San Cristobal de Las Casas, au Mexique, où j’enseigne également. J’ai pu vivre aux côtés des communautés zapatistes du Chipas, m’imprégner de leur expérience de lutte et de résistance, menée quotidiennement par des dizaines de milliers d’hommes et de femmes indigènes mayas.
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Qu’en retenez-vous dans votre réflexion sur les mondes postcapitalistes ?
C’est difficile de le dire en quelques mots… (sourire.) C’est pour moi une expérience importante d’utopie réelle qui a réussi à s’implanter à la fois dans la durée et à une échelle spatiale qui n’est pas négligeable. Ce ne sont pas deux ou trois villages perdus au fond de la forêt qui sont concernés, mais un territoire de la taille de la Bretagne. Sur cette zone, partagée avec des non-zapatistes, les zapatistes ont réussi à développer ce qu’ils appellent « l’autonomie », c’est-à-dire une manière de s’autogouverner en dehors des institutions du Mexique, mais sans visée indépendantiste. Cette « autonomie » leur permet de faire vivre leur propre système d’éducation, de santé, de justice et leurs propres instances de gouvernement.
Les zapatistes ont également su renouveler la parole politique de leur propre tradition, en rompant bien des schémas dogmatiques, en mobilisant notamment des récits concrets de la vie quotidienne indigène et aussi l’humour. Ils ont remis en cause – dès les années 1990 et en plein triomphe du néolibéralisme – cette supposée absence d’alternative et l’idée d’une « fin de l’histoire » qui avait cours alors. Ils ont su aussi, très vite, privilégier la voie du dialogue et la construction civile de l’autonomie, plutôt que la lutte armée, malgré un contexte hostile et une répression constante. Ce qui est tout à fait remarquable.
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J’ajouterais que leur pensée pourrait être très utile dans les débats actuels sur les courants décoloniaux. La critique du colonialisme est pour eux une évidence, en raison de la violence que les peuples indigènes ont historiquement subie. Pour autant, ils ne rejettent pas en bloc tout ce qui vient de l’Occident. Ils considèrent, par exemple, que les sciences, nées dans le giron de la modernité occidentale, sont importantes. Ils ne cherchent pas à reproduire le passé, ni à s’enfermer dans un monde traditionnel. Dans mes réflexions comme historien, je me suis beaucoup intéressé à cette capacité à allier passé et futur. C’est quelque chose d’extrêmement puissant.
L’Église catholique s’est engagée au côté des plus pauvres au Chiapas. Quel regard portez-vous sur son action ?
Au XVIe siècle, Bartolomé de Las Casas a été le premier évêque du Chiapas. Il a été à l’origine d’une critique de la colonisation tout à fait exemplaire, et même beaucoup plus radicale que ce qu’on en dit parfois. Pour moi, c’est une figure importante qui montre que la religion, et en l’occurrence le christianisme, peut être du côté de ceux qui ont eu à souffrir de la domination et de la destruction coloniales.
Plus récemment, l’évêque Samuel Ruiz (évêque de San Cristobal de Las Cases de 1960 à 1999), a repris son combat. Figure importante de la théologie de la libération, il a fait un travail immense, essentiel, pour comprendre l’émergence du mouvement zapatiste. En fait, la plupart des communautés mayas zapatistes se sont d’abord formées à travers la théologie de la libération développée par son équipe pastorale. Ce travail pastoral a contribué à la prise de conscience de la domination, de l’exploitation, de l’oppression subies par les peuples indigènes. Ainsi, ce que l’on constate, c’est qu’il y a dans l’Église des tendances opposées : il y a l’Église qui est du côté des puissants et l’Église qui est du côté des pauvres.
Quels sont les défis actuels pour le mouvement zapatiste ?
La situation est difficile. Aujourd’hui, il y a un projet d’autoroute traversant le Chiapas qui resurgit et affecte de nombreuses communautés. Mais le plus grave, c’est la présence croissante des cartels de la drogue, jusque dans les territoires ruraux. Par ailleurs, au bout de trente-deux ans de résistance face à de multiples politiques contre-insurrectionnelles – militaires, paramilitaires… –, le mouvement n’a plus tout à fait la même force qu’au début, même s’il y a une relève importante du côté des jeunes zapatistes. Je suis admiratif de ce que ces hommes et ces femmes ont construit et continuent à construire par un effort collectif d’une très grande ténacité, dans des conditions très difficiles et une grande précarité matérielle.
Comment votre travail sur le Moyen Âge rencontre-t-il votre réflexion sur les mondes postcapitalistes ? Est-il aussi une manière de réveiller d’autres imaginaires, d’autres possibles ?
Oui, sans doute. Le Moyen Âge est un monde très éloigné de notre présent. Être médiéviste, cela consiste à passer une bonne partie de sa vie en se plongeant mentalement dans un univers dont les logiques sont radicalement autres que celles de la modernité capitaliste. Évidemment, ce n’est pas le monde que l’on souhaite voir advenir dans un futur postcapitaliste : c’était une société oppressive avec des formes de domination extrêmement pesantes. Mais l’étudier, c’est quand même se confronter à des manières d’être au monde très différentes des nôtres.
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Il y a aussi dans le christianisme des formes de vie et d’organisation non capitalistiques qui ont traversé l’histoire…
Il existe en effet dans le christianisme des formes de vie communautaires qui peuvent être utiles pour penser des modes d’organisation postcapitalistes, des manières de se rapporter à soi-même ou de se considérer soi-même, en dehors des logiques de profit et d’accumulation. Je pense aux courants du christianisme qui ont mené la critique du capitalisme, en remontant à l’Évangile, à cette idée qu’on ne peut pas « servir deux maîtres, Dieu et l’argent ». Cette critique trouve une expression forte dans l’encyclique Laudato si’ du pape François, qui dénonce l’actuel système économique comme « structurellement pervers », en ce qu’il fait primer les intérêts privés et la maximisation du profit, en ignorant les effets de la production sur la santé humaine et l’environnement.
(1) La Découverte, 912 p., 34 €.
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En aparté
Ses dates
1960 Naissance à Villeneuve-lès-Avignon (Gard).
1982 Agrégation d’histoire.
1984 Diplôme de l’École normale supérieure (ENS) de Saint-Cloud.
1989 Thèse de doctorat, sous la direction de Jacques Le Goff, sur les représentations
médiévales de l’enfer.
1990-2016 Enseignant-chercheur à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS).
1993 Publie Les Justices de l’au-delà (École française de Rome).
1995 Premier voyage au Chiapas (Mexique).
Depuis 1997 Enseignement à l’Université autonome du Chiapas, à San Cristobal
de Las Casas (Mexique).
2004 La Civilisation féodale (Flammarion).
2014 Adieux au capitalisme (La Découverte).
2016 Corps et âmes. Une histoire de la personne au Moyen Âge (Flammarion).
2018Défaire la tyrannie du présent (La Découverte).
2026 Co-dirige l’ouvrage Mondes postcapitalistes (La Découverte).
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Une œuvre : Le Couronnement de la Vierge (1454), d’Enguerrand Quarton, pour la chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon
« J’ai un attachement personnel à cette œuvre, qui synthétise les recherches que j’ai menées sur les images médiévales : on y voit les lieux de l’au-delà – l’enfer, le paradis, le purgatoire, le limbe des enfants – mais aussi le “noyau divin” de cet univers chrétien médiéval – les trois personnes de la Trinité couronnant la Vierge – et l’ensemble de la société médiévale, avec de nombreux détails montrant la vie quotidienne des villes. C’est une sorte d’image presque totale du monde tel qu’on pouvait le penser au XVe siècle. »
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Un lieu : le Cideci-Université de la terre, à San Cristobal de Las Casas (Mexique)
« Ce lieu de formation pour les jeunes des communautés indiennes porte l’expérience de la lutte zapatiste. C’est un lieu magnifique. C’est très important de créer des lieux qui soient beaux, où l’on se sente bien. C’est aussi un lieu interculturel : on y diffuse par exemple beaucoup de musique baroque dans les haut-parleurs. Comme quoi les choses magnifiques que le monde occidental a produites y sont accueillies avec bonheur… »
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Des artistes : la troupe de théâtre Tamèrantong !
« Cette troupe travaille avec des enfants, dans les quartiers, notamment à Mantes-la-Jolie (Yvelines). Je les connais depuis les années 1990, quand ils avaient monté un spectacle, Zorro el Zapato, inspiré de la lutte zapatiste. Leur travail est remarquable. »
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https://www.la-croix.com/a-vif/ce-n-est-pas-grace-au-capitalisme-que-nos-societes-ont-progresse-20241223
« Ce n’est pas grâce au capitalisme que nos sociétés ont progressé »
Anton Brender, économiste en chef chez Candriam
Recueilli par Colombe Delabrousse Mayoux le 23 décembre 2024
Alors que les démocraties sont fragilisées, comme l’incarne le retour au pouvoir de Donald Trump aux États-Unis, Anton Brender décrypte les ressorts de cette usure. Pour l’économiste (1), l’érosion de notre cohésion sociale proviendrait d’une libération totale du capitalisme par l’État.
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La Croix : Vous partez dans votre ouvrage du postulat selon lequel nos démocraties « vont mal » à cause du capitalisme que l’on aurait laissé faire. Comment s’exprime cette passivité ?
Anton Brender : Ce n’est pas grâce au capitalisme que nous avons progressé mais parce qu’on s’est servi de lui. L’objectif du capitalisme n’a jamais été, par exemple, d’augmenter les salaires. Ils ont augmenté grâce à des mouvements sociaux, des grèves, des lois… La démocratie a guidé le capitalisme vers le progrès social pour faire monter le prix de la vie des hommes, notamment en mettant en place des infrastructures sociales ; la santé en général – la façon la plus concrète de dire qu’on accorde un prix à la vie de tous –, l’éducation, mais aussi la justice et la police qui relèvent de la même logique : refuser que la vie d’autrui soit injustement gâchée.
Dans les années 1980, le néolibéralisme a affirmé que moins on contraindrait le capitalisme, mieux la société se porterait, que plus l’État serait compact – pour ne pas dire largement réduit –, mieux les choses iraient. Cela a fonctionné pour une partie d’entre nous, mais les inégalités se sont profondément creusées et les infrastructures sociales sont – partout – affaiblies. Tout cela a conduit à l’érosion de la cohésion sociale.
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Tout le monde s’étonne que des gens peu favorisés aient voté Donald Trump en novembre dernier. Mais une fois que l’on constate que la démocratie n’accorde pas de prix à notre vie, pourquoi en accorderait-on à la démocratie ? Dès lors, on s’attache à une figure qui nous promet de faire baisser le prix des œufs. Peu importe qu’il soit démocrate ou non, puisqu’on a le sentiment que c’est la démocratie elle-même qui nous a déclassés.
Le néolibéralisme serait donc la véritable cause des dérives qu’on observe ?
A. B. : Non, il y a aussi le manque d’audace des gouvernements. Aujourd’hui on constate que nos infrastructures sociales vont mal – l’hôpital, la prison, l’école –, mais nous avons tout fait pour ! Leur entretien était sous la responsabilité de l’État démocratique. Or nous avons subi une profonde négligence de la part du pouvoir, y compris de ceux qui étaient, en France, de gauche. Censés représenter une contre-force, ils se sont eux aussi laissé bercer par l’idée du laisser-faire.
Le prix de la vie des hommes, expliquez-vous, a dès lors drastiquement diminué…
A. B. : Nous avons forcé le capitalisme à produire du bien-être matériel. Mais il ne suffit pas – malheureusement – d’avoir une machine à laver pour bien vivre. Le bien-être réside dans la qualité de l’éducation, la santé, les conditions de vie et de logement, l’environnement, les transports… C’est précisément à cet endroit que l’on observe une profonde dégradation. Depuis, la France avance à deux vitesses, les inégalités se sont accrues et ont amené les gilets jaunes sur les ronds-points et les agriculteurs sur les routes.
Comment, dès lors, guider le capitalisme – étranger à l’altruisme – vers l’intérêt général ?
A. B. : Le capitalisme vit dans un monde marchand, c’est ce qui fait sa force. Il ne faut pas lui demander d’être altruiste ! On s’étonne que le capitalisme pollue, mais tant que l’environnement sera une « poubelle gratuite » tout le monde s’en servira.
Le capitaliste n’a aucune raison d’avoir mauvaise conscience – en tant qu’entreprise –, car il ne connaît que l’univers des prix. C’est nous qui devrions reprendre le flambeau, avoir le courage et l’intelligence de le contraindre à nouveau.
GC : je dirais plutôt le capitalisme pur que le capitalisme
le capitalisme pur n'est en rien altruiste, il vise le profit maximum sans se soucier des conséquences
le capitalisme pur est systémiquement pervers « structurellement pervers » (Pape François) et nous conduit dans le gouffre social, écologique...
le capitalisme réel comporte y compris certaines entreprises qui ont une certaine éthique, un certain sens du bien général,
cependant (forcément) statistiquement le capitalisme réel est beaucoup plus proche du capitalisme pur (qui est son ADN) que d'un mode de production et d'échange et de vie.... ayant pour but le bien commun et le soucis des laissés pour compte, il est donc aussi systémiquement pervers et mortifère.
La démocratie se définit par la poursuite de l’intérêt général. Or, nous sommes précisément en train de nous engager dans la voie inverse, peut-être sous l’influence du trumpisme. Ce qui se dessine aux États-Unis est un retour en arrière inédit, dans lequel la place de l’État sera encore plus réduite. Ce dont on a besoin, au contraire, c’est d’un État capable de prendre des décisions éclairées. Pour le moment, la routine domine, même au niveau de l’État : tous les ans on répète les mêmes choses, on parle de budget, on augmente de 2 % ici et là. Il faudrait plutôt prendre les problèmes à bras-le-corps, mais cela suppose d’éviter la réaction immédiate. Malheureusement, de ce point de vue, la France est une caricature.
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Comment se fait-il que nous vivions dans ce temps présent ? Pourquoi ne regardons-nous pas l’avenir de plus près ?
A. B. : En France, en particulier dans l’après-guerre, un commissariat au plan existait et les politiques publiques s’articulaient dans ce cadre. Certes, il est plus « facile » de penser lorsque tout est à réinventer, il n’empêche que cela a fonctionné parce qu’il y avait une stratégie collective. Nous aurions dû avoir la même approche au tournant des années 1980, où l’ouverture aux échanges internationaux représentait un nouveau défi. Nous avons alors intégré un monde concurrentiel dans lequel les autres portaient une stratégie. À l’inverse, la seule ambition de nos gouvernements a été de vivre au jour le jour. C’est à partir de là que l’image de l’État s’est profondément dégradée.
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« La France va mal » est la phrase sur laquelle s’ouvre votre ouvrage, publié le 2 mai dernier. Depuis, nous avons vécu des bouleversements politiques en cascade, de la dissolution de l’Assemblée jusqu’à la motion de censure du gouvernement Barnier, en passant par une sclérose politique autour du budget. Comme analysez-vous cette période ?
A. B. : C’est le symptôme du malaise de notre sphère politique. La pensée des partis politiques traditionnels, en particulier de la gauche, s’est extraordinairement appauvrie. Les années 1980-1990 ont conduit la gauche à avoir des revendications plutôt qu’une vision. Depuis, elle a fonctionné sur des idées fausses et sur une alternance politique éternelle qui masquait le vrai enjeu de l’amélioration de nos infrastructures sociales.
Pensez-vous qu’une cohésion sociale existe encore en France aujourd’hui ?
A. B. : Non, c’est là où se niche le nœud du problème. Il a fallu le Covid pour que nous prenions conscience collectivement des manques dont l’hôpital souffrait. Cela sautait pourtant aux yeux. Nous étions exclusivement focalisés sur la politique industrielle ; elle est importante mais la base reste la cohésion sociale. Sans elle, la démocratie est menacée et rien ne peut être mis en œuvre durablement. On en a la preuve aujourd’hui.
(1) Les Démocraties face au capitalisme. Le prix de la vie des hommes, Odile Jacob, 2024, 176 p., 18,90 €.
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