Début mars 2026, le cardinal Marc Ouellet se trouve au Palais de justice de Montréal. Il poursuit Paméla Groleau pour diffamation, afin de «rétablir [sa] réputation et [son] honneur». Le 22 mars, je lis dans La Presse+ l’article de François De Labarre, paru dans Paris Match, annonçant la «revanche» du cardinal australien George Pell. Six ans après son acquittement judiciaire et trois ans après sa mort, on attribue même à Pell un premier miracle!
Devant ces deux événements, surgit en moi l’émotion ressentie, il y a une dizaine d’années, lorsque je serrais dans mes bras un homme qui s’effondre en larmes après avoir raconté à la cour l’abus sexuel qu’il a subi d’un prêtre alors qu’il était mineur.
Dans cette affaire, un prêtre m’avait avoué, dans l’intimité de notre longue amitié, être réellement coupable des accusations d’abus sexuel de mineurs portées contre lui. Je lui avais recommandé de suivre la voie de l’Évangile qu’il a prêché toute sa vie en reconnaissant ce qu’il a fait et demandant pardon aux victimes pour son long silence et celui de l’Église, silences qui n’ont fait qu’accroître énormément leur souffrance. Celui-ci choisira plutôt la voie purement légale, retenant les services d’un avocat renommé, plaidant non-coupable en cour et ayant recours à moult astuces juridiques pour se sortir du pétrin.
J’avais devant moi un prêtre s’agrippant fermement à sa sacro-sainte identité sacerdotale et à la bouée de sauvetage que constitue le système de justice civile, un système que l’Église a pourtant systématiquement évité comme la peste pendant des décennies lorsqu’il s’agissait de protéger et défendre les milliers de victimes qui cognaient à sa porte en dénonçant les prêtres qui abusaient sexuellement d’elles. Un prêtre qui considère qu’une fois qu’il a réglé ses faiblesses directement avec Dieu, il est plus blanc que neige, et que culpabiliser reviendrait à ne point reconnaître la puissance du pardon divin et verser dans le scrupule.
La gravité de ce qui est reproché aux deux ex-bras droits du pape François diffère énormément. Tandis que le cardinal Ouellet est accusé de gestes inappropriés, le cardinal Pell est accusé d’abus sexuel graves sur des mineurs. Cependant, je vois, ici et là, le même pattern.
J’avais devant moi un prêtre s’agrippant fermement à sa sacro-sainte identité sacerdotale et à la bouée de sauvetage que constitue le système de justice civile.
Ici, des accusés, au sommet du pouvoir et dont le prestige est immense. Des hommes doués, comme tout être humain, d’une sexualité, mais qui, ressentant l’appel de Dieu à une vocation supérieure, renoncent perpétuellement à celle-ci. Un renoncement qui, selon Pie X, pape de 1903 à 1914, rend le prêtre «semblable aux anges et confère à son activité une bénédiction et une efficacité surnaturelles», et que Paul VI, pape de 1963 à 1978, qualifie de «joyau splendide qui conserve toute sa valeur également à notre époque». Mais un renoncement dont l’idéalisme et l’héroïsme sont tels qu’il leur arrive, de temps en temps, de céder malgré tout à leur désir sexuel, posant des gestes qui s’avèrent inappropriés si l’autre adulte n’y consent nullement, ou commettant l’abus sexuel d’un mineur, confiant que la crédibilité de ce dernier dans la communauté, s’il ose parler, fera piètre figure relativement à la leur comme représentants du Christ.
Deux hommes non seulement au sommet du pouvoir mais aussi dotés, comme prêtres, du pouvoir d’effacer les péchés d’autrui, agissant alors, comme le rappelle François, pape de 2013 à 2025, «non en tant qu’homme mais en tant que Dieu». Un pouvoir que ne possède, selon la doctrine officielle de l’Église, nul autre être humain, et fort précieux lorsque notre comportement risque de ternir l’image et la réputation de notre sainte institution. On peut se pardonner les uns les autres, et ce dans le silence et le secret de la confession. Autrement dit, on peut régler nos manquements au vœu de chasteté directement avec Dieu, percevant ces manquements comme de simples péchés, sans égard, comme le souligne Jean-Guy Nadeau dans un récent rapport d’expertise[1], au tort immense, parfois à vie, fait aux autres.
Là, les accusateurs et accusatrices, qui jouissent de peu de pouvoir et dont la crédibilité se compare difficilement à celle des accusés. Des personnes qui, parfois à la suite d’années de refoulement et de silence traumatisant, trouvent enfin le courage de se tenir debout devant leur anciens grands maitres spirituels et d’exprimer ouvertement à la fois leur souffrance et ce que leur dicte leur simple conscience.
Déclaré coupable et emprisonné en 2019, Pell est acquitté en avril 2020 en raison de «preuves insuffisantes» grâce aux services de Robert Richter. Cet avocat, renommé pour avoir défendu avec succès des leaders de la pègre dans l’État de Victoria, présente à la Cour suprême d’Australie des éléments permettant d’entretenir un doute raisonnable quant à la culpabilité.
La Commission royale australienne sur les réponses institutionnelles aux abus sexuels sur mineurs a conclu que Pell a systématiquement protégé les prêtres abuseurs qui se trouvaient sous son autorité, tout en discréditant leurs victimes.
Se réjouissant de cet acquittement, le Vatican s’empresse d’annoncer que la vérité a été rétablie et le pape François prie explicitement, lors de la messe qu’il célèbre ce jour-là, pour toutes les personnes comme Jésus qui furent injustement accusées et persécutées. Quelques mois plus tard, il accorde une audience chaleureuse à Pell, et la vidéo de celle-ci devient rapidement virale dans les réseaux sociaux.
À la suite du décès de Pell en 2023, l’Église organise des funérailles grandioses. Sont présents dans la cathédrale de Sydney 275 prêtres, 75 séminaristes, et de nombreuses grandes figures politiques. Le cardinal est qualifié de «soldat de la vérité, possiblement futur saint», «le plus grand catholique qu’ait connu l’Australie», qui a souffert comme victime de fausses accusations.
La victoire juridique du cardinal semble redorer son image. Mais retrouve-t-on l’Évangile dans cette affaire ou simplement, comme l’indiquent les faits suivants que connaissait le Vatican, une réaction tribale où domine l’esprit de corps?
Au moment de son décès, Pell faisait encore l’objet de 27 accusations provenant de 14 personnes qui alléguaient avoir été abusées sexuellement par lui comme mineurs. Louise Milligan, autrice de Cardinal : The Rise and Fall of George Pell (2019), a rencontré douze de ces personnes. «Leurs témoignages, affirme-t-elle, m’ont profondément touchée et bouleversée. Leurs allégations me paraissent convaincantes, tragiques et bien documentées.»
La Commission royale australienne sur les réponses institutionnelles aux abus sexuels sur mineurs, une instance sans pouvoir juridique formel, a conclu que Pell a systématiquement protégé les prêtres abuseurs qui se trouvaient sous son autorité, tout en discréditant leurs victimes[2]. Qui plus est, le programme national public de réparation créé par cette commission a évalué certaines plaintes des victimes de Pell, les a validées, et leur a accordé une indemnisation financière. Le cas récent le plus horrible étant David, indemnisé financièrement en aout 2024, le programme validant, en s’appuyant aussi sur les témoignages d’autres plaignants, qu’il avait été pénétré analement par Pell alors qu’il était mineur.
La réhabilitation du cardinal Pell par le Vatican soulève donc de graves questions sur les réformes réelles de l’institution.
Dans le dossier du cardinal Ouellet, même si les faits qui lui sont reprochés sont beaucoup moins graves, on retrouve néanmoins les mêmes réflexes de protection et les mêmes irrégularités.
Pourquoi, demande le National Catholic Reporter dans un éditorial[3], le Vatican a-t-il traité l’affaire Ouellet de façon aussi cavalière? Pourquoi lui a-t-il fallu 18 mois, après avoir reçu la plainte de Paméla Groleau, pour conclure qu’il n’y a aucun motif pour ouvrir une enquête ? Pourquoi le pape François a-t-il choisi le jésuite belge Jacques Servais, un proche associé de Ouellet, pour diriger le processus qui mène à cette conclusion, sapant forcément celle-ci de toute transparence et crédibilité et allant carrément à l’encontre du motu proprio historique Vos estis lux mundi qu’il publiait le 7 mai 2019 ?
– Le document de référence concernant les règles à respecter en matière gestion des plaintes pour abus sexuels au sein de l’Église catholique est le motu proprio Vos estis lux mundi, publié par le pape François en mai 2019. C’est le cardinal Marc Ouellet qui présente alors le document. Il déclare: «Ceux qui transmettent un signalement ne peuvent faire l’objet de préjugés, de représailles ou de discrimination». Le document détaille les normes à suivre en cas d’enquête, notamment: «L’image et la sphère privée des personnes concernées, ainsi que la confidentialité des données personnelles, doivent être protégées.»
– En décembre 2020, Paméla Groleau dépose un document au Comité-conseil de l’archidiocèse de Québec évoquant des gestes déplacés de son ancien employeur, le cardinal Marc Ouellet.
– En février 2021, suite à sa lettre envoyé au pape François sur recommandation des autorités de archidiocèse de Québec, Paméla Groleau reçoit un courriel l’informant qu’un jésuite de Rome, le père Jacques Servais, mènera une enquête préliminaire. Celle-ci consistera en un entretien unique, par vidéoconférence, avec Mme Groleau. Cet entretien ne sera suivi d’aucune autre communication.
– Le 16 août 2022, les nom de «F.» et du cardinal Ouellet apparaissent dans l’action collective intentée contre l’archidiocèse de Québec.
– Le 18 août 2022, Matteo Bruni, le directeur du Bureau de presse du Saint-Siège, émet une brève déclaration dans laquelle il indique qu’il n’y aura pas d’«enquête pour agression sexuelle» à l’encontre du cardinal Marc Ouellet puisque la plaignante «n’a porté une accusation qui fournirait matière à une telle enquête».
– Bien que l’identité de «F.» soit sensée demeurer anonyme, le cardinal Ouellet annonce son intention d’intenter une poursuite en diffamation contre la plaignante en décembre 2022. En janvier 2023, celle-ci dévoile son nom publiquement : «Je ne suis plus F. Je suis Paméla Groleau».
– Le 2 mars 2026 débutait le procès en diffamation intenté par le cardinal Marc Ouellet contre Paméla Groleau au Palais de justice de Montréal.
En octobre 2019, le pape François demande à l’évêque de Brooklyn Nicholas DiMarzio d’enquêter sur la réponse de l’Église aux abus sexuels du clergé à Buffalo où l’évêque Richard Malone a été critiqué pour sa gestion d’un scandale d’abus du clergé, alors en pleine éruption.
Quelques semaines plus tard, DiMarzio est lui-même accusé d’avoir abusé sexuellement à plusieurs reprises d’un enfant de chœur à l’église St. Nicholas de Jersey City au milieu des années 1970. Le 7 janvier 2020, le pape François mande donc le cardinal Timothy Dolan, de l’archidiocèse de New York, d’enquêter sur les accusations portées contre DiMarzio.
Cette nomination, souligne le National Catholic Reporter, est carrément absurde. Dolan et DiMarzio proviennent de la même province ecclésiastique et ville. Cela crée un esprit de corps et sape l’enquête de toute transparence. Dolan a d’ailleurs peu de crédibilité en matière d’abus sexuel du clergé, note le New York Times. En 2007, au moment où la Cour suprême du Wisconsin s’apprête à poursuivre l’Église en dommages et intérêts au nom des victimes violées et abusées par le clergé, il s’est dépêché de transférer «57 millions de dollars US des livres de l’archidiocèse vers un fonds de cimetière».
Lorsque j’ai mené une longue enquête afin de découvrir les racines des abus sexuels cléricaux dans l’Église, je fus étonné de constater la profondeur de cette crise. J’ai découvert une institution qui, pendant des décennies, non seulement négligeait de mettre sur pied une enquête impartiale lorsqu’on lui rapportait des cas d’abus sexuel commis par ses clercs, mais cachait systématiquement, voire détruisait carrément bien des documents compromettants qui se trouvaient dans ses archives, faisant des pieds et des mains pour réduire au silence les victimes.
BishopAccountability.org a comptabilisé, jusqu’au début 2026, plus de 100 évêques et cardinaux à travers le monde qui ont été publiquement accusés d’abus sexuel contre mineurs et adultes.
Lorsqu’on apprend tout cela, on peut ressentir un certain malaise de voir qu’une simple croyante comme Paméla Groleau, qui affirme avoir dénoncé afin que l’Église s’épure «des abus de toutes sortes» et «retrouve sa pertinence et crédibilité», risque d’être punie, et non récompensée, pour son courage.
Ovide Bastien, économiste et intellectuel engagé
1 Jean-Guy Nadeau, La culture du silence dans les congrégations religieuses et son impact sur le traitement des agressions sexuelles, Rapport d’expertise dans le dossier Noëlla Mark c. Les Missionnaires Oblats de Marie-Immaculée, 19 août 2025.
2 David Marr, «The hidden findings on George Pell are now clear: he could have protected children from abuse. He didn’t.», The Guardian, 5 mai 2020.
3 «Editorial: Vatican’s handling of allegations against Cardinal Ouellet is baffling», National Catholic Reporter, 23 août 2022.
Voir aussi
François Gloutnay, Le cardinal Marc Ouellet contre l’agente de pastorale F.: le procès en diffamation s’ouvre lundi, 27 février 2026.
François Gloutnay, Bilan du procès en diffamation, 12 mars 2026.