Ce que le catholicisme doit à l’Amérique latine

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Régine Ringwald

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Ce que le catholicisme doit à l’Amérique latine

Ce que le catholicisme doit à l’Amérique latine

«Tout phénomène un peu complexe, écrivait Nancy Huston dans la revue Études en 2010, qu’il s’agisse de la religion, de la sexualité ou d’Internet, [peut faire] ressortir le meilleur et le pire de l’espèce humaine — les deux à profusion !» L’histoire de l’Amérique latine, tout comme celle du catholicisme, n’échappe pas à la règle, évidemment.

L’Amérique latine, de nos jours, est la région la plus catholique du monde. D’une source à l’autre, les données varient un peu, mais, avec plus de 425 millions de personnes s’identifiant à cette religion, cette région s’impose à coup sûr comme la plus catholique de toutes. Au début du XXe siècle, une proportion de 94 % de sa population se disait catholique. Aujourd’hui, les chiffres disponibles vont de 54 % à 69 %, sans compter une proportion de 20 % de la population qui se réclame de l’évangélisme.

Cette situation s’explique, évidemment, par l’influence européenne exercée sur la région depuis l’arrivée des puissances colonialistes, et plus particulièrement de l’Espagne, en 1492. Cette influence a souvent été pour le pire, c’est-à-dire marquée par la domination, par l’esclavage et par la spoliation, mais n’a pas empêché le meilleur d’émerger et de survivre dans les siècles suivants.

C’est le meilleur, sur fond de pire, que José Del Pozo, professeur d’histoire à l’UQAM, met en lumière dans Quand l’Amérique latine fait date (Septentrion, 2025, 290 pages), un très stimulant essai qui revient sur «50 faits qui ont marqué l’histoire du monde». L’objectif de l’historien est de faire «connaître les apports de la région connue comme Amérique latine au patrimoine universel de l’humanité».

Et ces apports sont riches. Dans le domaine alimentaire, par exemple, on peut retenir le maïs, le cacao et la pomme de terre. Dans le domaine littéraire, et seulement pour le XXe siècle, on pense aux poètes chiliens Gabriela Mistral et Pablo Neruda, à l’écrivain argentin Jorge Luis Borges et au romancier colombien Gabriel Garcia Marquez, pour n’en nommer que quelques-uns. Je me pencherai ici, plus particulièrement, sur la place du catholicisme dans cette histoire.

La conversion de Las Casas

Les peuples autochtones de l’Amérique latine n’ont bien sûr pas attendu les colonisateurs européens pour connaître l’expérience religieuse et spirituelle. Les empires aztèque, inca et maya s’accompagnaient évidemment de croyances de nature religieuse. À partir du XVIe siècle, toutefois, le catholicisme occupe la place centrale en la matière et se trouve au cœur des grandeurs et des misères des peuples latino-américains. José Del Pozo ne manque pas de le souligner.

Né en Espagne en 1474, le prêtre dominicain Bartolomé de Las Casas, dont le père avait accompagné Christophe Colomb lors de son deuxième voyage en Amérique, arrive à Hispaniola (Haïti et République dominicaine, aujourd’hui) en 1502 pour faire de l’évangélisation. Sa fonction vient avec une encomienda, c’est-à-dire un vaste domaine à exploiter, en réduisant les Autochtones présents sur le territoire en servage, tout en les christianisant.

Quand les dominicains arrivent en groupe dans la colonie en 1510, un des leurs, le père Antonio de Montesinos, se scandalise de la situation. «Vous êtes tous en état de péché mortel, à cause de votre cruauté envers une race innocente, dit-il dans un sermon. De quel droit avez-vous engagé une guerre atroce contre ces pauvres gens qui vivaient pacifiquement dans leur pays ?» Très bonne question, en effet, qui ébranle Las Casas. Ce dernier se voulait un «bon maître», mais il comprend que tout ce système colonial est immoral.

En 1514, il renonce à son encomienda et devient un défenseur des droits des Autochtones. «Il propose que les Autochtones redeviennent libres et que les Espagnols acceptent de vivre du travail de leurs propres mains», explique Del Pozo. Or, ce qui devrait être une évidence morale pour tous les hommes de bonne volonté se heurte aux intérêts des exploiteurs. Pour dorer la pilule et pour libérer les Autochtones, Las Casas propose alors de remplacer ces derniers par des esclaves noirs. «Plus tard, précise Del Pozo, il a regretté cette décision, ayant compris que tout esclavage était injuste.»

Dans les dernières années de sa vie — il meurt en 1566 —, Las Casas condamnait même toutes les conquêtes et affirmait que les colonisateurs avaient le devoir «de restaurer tous les biens extorqués aux Autochtones». Sa prise de conscience et son désir de justice peuvent encore nous servir d’exemples à suivre.

Des missions inspirantes et dérangeantes

Des jésuites du Paraguay s’en sont peut-être inspirés pour mettre sur pied le projet des missions. Le but de ces villages était de protéger les Autochtones des chasseurs d’esclaves portugais. Dans ces territoires protégés, les Guaranis pouvaient pratiquer l’agriculture et l’élevage en paix, lors de journées de travail de six heures, tout en étant les principaux responsables de la gestion de la vie courante.

L’Espagne accepte le projet parce qu’il lui permet de christianiser les Autochtones, de les occidentaliser, d’une certaine manière, et de s’en faire des alliés contre les Portugais du Brésil, qui cherchent à agrandir leurs possessions à son détriment.

L’affaire, évidemment, fâche les propriétaires terriens des alentours, qui y voient un mauvais exemple à donner à leurs esclaves autochtones. Les missions jésuites, en effet, apparaissent comme «une société qui incarnait l’utopie, le rêve d’une société égalitaire, dans laquelle la collectivité décidait de l’usufruit du travail», écrit Del Pozo. Les exploiteurs n’aiment pas ça.

En 1750, le traité de Madrid cède au Portugal des territoires sur lesquels se trouvaient certaines de ces missions. Les jésuites et les Guaranis ont parfois pris les armes pour s’opposer au démantèlement de leurs villages, mais l’expulsion des jésuites de la région a mené à la mort du rêve.

En 1986, le film Mission, de Roland Joffé, a raconté avec maestria cette histoire qui déchire le cœur. En Amérique du Sud comme ailleurs, les bons ne gagnent pas souvent, mais la résistance n’en demeure pas moins belle et nécessaire.

Sœur Juana, féministe avant l’heure

Sœur Juana Inés de la Cruz incarne elle aussi, à sa façon, une figure de la résistance catholique latino-américaine. Née au Mexique, en 1648, d’un père militaire espagnol, qui ne la reconnaîtra jamais, et d’une mère criolla, c’est-à-dire une descendante d’Espagnols, mais née au Mexique, la jeune fille dévore les livres et pratique l’écriture.

Comme les femmes ne peuvent aller à l’université, elle choisit le couvent afin de pouvoir se cultiver dans tous les domaines. Elle écrit beaucoup sur la religion, en avançant l’idée qu’il y a un lien entre la culture aztèque et le christianisme. Pour elle, les femmes ont autant de capacités que les hommes. Le couple vice-royal l’admire et contribue à la diffusion de son œuvre.

Il faudra un évêque, en 1690, pour la ramener à l’ordre, en lui signifiant que les religieuses doivent s’en tenir à la vie monastique et garder leurs idées pour elles. L’élite catholique, faut-il le rappeler, n’a pas souvent brillé par son progressisme au cours de l’histoire. En 1982 (1987, en français), le grand poète mexicain Octavio Paz consacrait une étude élogieuse à la sœur écrivaine.

Un christianisme libérateur

Le camp duquel je me réclame, celui de la gauche chrétienne, doit beaucoup à l’Amérique latine. C’est là, en effet, qu’est née la théologie de la libération, notamment grâce au prêtre péruvien Gustavo Gutierrez (1928-2024). Comment, se demandait ce dernier, annoncer le Dieu de la vie, celui qui libère, à des gens exploités, opprimés, qui souffrent de la faim ?

Aimer les pauvres, leur être charitable, c’est bien, mais Dieu, qui proclame l’égalité dignité de tous ses enfants, ne peut se contenter d’un tel expédient. «On doit, écrit Del Pozo pour résumer la pensée de Gutierrez, dépasser la dimension caritative et avoir le courage de s’attaquer aux racines de la pauvreté et de la misère humaine, reconnaître les inégalités, à la fois entre pays riches et pays pauvres et entre riches et pauvres à l’intérieur de chaque pays.» On ne dira pas que Dieu est politique, mais on comprendra que se réclamer du Dieu des chrétiens entraîne un engagement politique pour combattre la pauvreté en aimant les pauvres.

Certains partisans de cette approche théologique sont allés jusqu’à s’engager dans des groupes de guérilla opposés aux dictateurs latino-américains. C’était peut-être contestable, mais compréhensible. Gutierrez n’a jamais été favorable à la résistance armée. Le théologien a néanmoins contribué à une salutaire prise de conscience, que l’élite dirigeante de l’Église, souvent près des despotes qui jouaient hypocritement la carte catholique, a malheureusement tenté de tuer dans l’œuf.

Le pédagogue brésilien Paulo Freire (1921-1997) s’inscrit dans le même courant. Influencé par Marx et par le christianisme de Bernanos et de Maritain, il développe une pédagogie visant à alphabétiser les pauvres en s’inspirant de leur réalité sociale. «Il ne suffit pas, explique Del Pozo, de leur donner des connaissances, mais il faut plutôt travailler à les faire changer d’attitude et à remettre en question la société.» Publié en 1968, Pédagogie des opprimés, son plus célèbre essai, est une vigoureuse invitation à former les esprits dans un souci de justice sociale.

La part sombre

Je retiens ici, comme Del Pozo dans son livre, la plus belle part de l’héritage catholique latino-américain, celle qui rime avec désir de justice, résistance à l’oppression et courage devant les faux rois du monde. Sous cet angle, le catholicisme s’en sort bien.

Il a aussi, malheureusement, une part sombre dans cette histoire. Aux XVe et XVIe siècles, le Portugal et l’Espagne s’adonnent sans vergogne à la traite d’esclaves noirs. Del Pozo nous apprend que, pour être un marchand d’esclaves reconnu par la Couronne espagnole, il fallait être catholique. En 1516, le cardinal espagnol Cisneros s’oppose au trafic des Noirs vers l’Amérique parce que, selon lui, ce sont «des hommes sans honneur et sans foi». On se demande comment ces tristes sires, comme de nombreux caudillos qui ont tristement marqué l’histoire de la région, pouvaient se dire et se croire catholiques.

S’il est vrai que la religion peut faire ressortir meilleur et le pire de l’espèce humaine, je retiendrai de l’essai de Del Pozo la leçon suivante : le pire est non seulement possible, mais inévitable. Seule la résistance, fondée sur la conviction que tous les humains sont égaux en dignité et ont droit à la liberté, permet de le conjurer.

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