
Cinq ans après la chute de Kaboul, les talibans ont achevé de codifier leur apartheid, ravalant la terreur au rang de stricte routine administrative. Mais à Hérat, la répression meurtrière d'une manifestation pacifique début juin vient rappeler que l'Émirat se maintient d'abord par le plomb. Face au vide d'une justice internationale réduite à brasser du papier, l'opposition afghane a fini par ressortir les armes.
C’est le stade terminal de toute dictature qui s’installe : le moment où la brutalité devient une procédure administrative. Près de cinq ans après la prise de Kaboul, l’Émirat islamique d’Afghanistan a achevé sa mue. La terreur talibane s’exerce désormais à travers un appareil administratif rigide. Sous le regard vitreux d’une communauté internationale fauchée et passée à d’autres urgences, le régime a méthodiquement mis sur pied un apartheid de genre et d’ethnie avec la rigueur d’un cabinet d’audit. Une entreprise d’effacement tellement bien rodée qu’elle se croyait à l’abri de toute contestation.
L’illustration de cette bureaucratisation de la terreur s’est jouée le week-end des 6 et 7 juin, à Hérat. Dans les rues de cette grande ville de l’ouest, les inspecteurs du très orwellien ministère de la Propagation de la vertu et de la Prévention du vice (PVPV) s’offrent une rafle de routine. Une trentaine de femmes finissent balancées à l’arrière des pick-ups de la police des moeurs. Leur délit ? Selon la mission locale de l’ONU, un simple tchador mal ajusté, l’absence de masque facial ou un effluve de parfum. Un coup de filet aveugle qui embarque, au passage, une femme enceinte et une employée du service pédiatrique soutenu par Médecins Sans Frontières à l’hôpital régional, arrêtée par la police du PVPV alors qu’elle s’y rendait.
Le zèle de trop : le mardi 9 juin, le quartier de Jebrail, dans le nord-ouest de la ville, craque. Des dizaines d’hommes et de femmes déboulent dans la rue en scandant « Travail, Éducation et Liberté ». En face, les miliciens ne s’embarrassent pas de maintien de l’ordre. Selon les enquêteurs de l’ONG Human Rights Watch, après quelques tirs en l’air, ils ouvrent le feu directement sur la foule et matraquent les fuyards.
Le bilan, validé par les experts de l’ONU dans un communiqué du 11 juin, fait état d’au moins deux morts et d’une vingtaine de blessés. Deux victimes qui incarnent les deux visages de cette barbarie : l’UNAMA, la mission de l’ONU en Afghanistan, a formellement vérifié la mort sur le coup d’un enfant, dont l’ONG Human Rights Watch précise qu’il avait 11 ans, abattu net par les tirs. L’adolescent Murtaza Karimi a lui fait les frais de la terreur ambiante : touché par balle à la jambe lors du rassemblement pacifique, il a trouvé portes closes dans plusieurs cliniques privées d’Hérat, les médecins craignant les représailles de la police politique, et a fini par mourir d’une hémorragie.
Pour masquer le carnage, les autorités dégainent un service après-vente lunaire. Sur les ondes de la télévision d’État al-Emarah, le gouverneur taliban d’Hérat, Noor Ahmad Islamjar, dément toute opération punitive. Les femmes arrêtées souffraient selon lui de simples « problèmes psychologiques et religieux » justifiant de les écarter de l’espace public. Les vidéos des tirs qui inondent les réseaux sociaux ? De vulgaires montages « fabriqués par l’IA », jure le gouverneur. Sauf que pendant que le pouvoir théorise la machination numérique à la télé, la milice redescend sur terre : à Jebrail, comme l’a révélé le média indépendant Hasht-e Subh, des patrouilles entament un porte-à-porte minutieux pour fouiller les smartphones des habitants et purger manuellement les preuves du massacre.
Le système répressif finit par engendrer sa propre contre-violence. À force de tirer à balles réelles pour un bout de tissu, les talibans ont rallumé la guerre urbaine. Trois jours après la manifestation réprimée de Jebrail, le 12 juin, le Front pour la liberté de l’Afghanistan (AFF), un des principaux groupes armés d’opposition aux talibans, revendique une opération punitive en plein Hérat, ciblant un rassemblement d’agents du PVPV. Selon le bilan de la guérilla, non confirmé de source indépendante, trois miliciens de la police des moeurs auraient été tués et deux autres blessés.
On est loin des images de l’été 2021, quand les talibans fêtaient leur victoire au volant des Humvees américains. Le chaos victorieux est soldé : le régime épaule désormais ses tirs à balles réelles d’une implacable mécanique bureaucratique. En août 2024, la loi sur la Prévention du Vice et la Promotion de la Vertu fournit l’arsenal légal : couverture intégrale pour les Afghanes, tuteur obligatoire, et interdiction stricte de faire résonner leur voix dans l’espace public.
Pour appliquer le règlement, Kaboul n’envoie plus de simples combattants, mais des fonctionnaires. En avril 2025, la mission de l’ONU recensait déjà 3 300 inspecteurs de la vertu quadrillant 28 provinces, traquant les mèches rebelles et les barbes trop courtes. La mécanique de l’Émirat bascule dans la violence pure loin des regards. Une fois la porte des geôles des services de renseignement (le GDI) refermée, l’ONG afghane Rawadari comptabilise au moins 2 559 arrestations arbitraires sur l’année 2025 – près du triple de 2024. L’organisation y relève un recours systématique à l’électrocution et au supplice de l’eau. Pour les femmes, les cellules se transforment en pièges absolus : le Secrétariat général de l’ONU a acté 21 cas de viols et de nudité forcée en détention pour l’année 2025. Une goutte d’eau, admet l’institution elle-même, dans un pays où le stigmate d’une incarcération et d’un viol équivaut à une mort sociale.
Surtout, la machine talibane ne frappe pas au hasard. Si la manifestation du 9 juin a explosé dans le quartier de Jebrail, à Hérat, c’est que le lieu coche les pires cases aux yeux du régime. Jebrail est un fief hazara, cette minorité chiite historiquement ciblée par l’élite pachtoune sunnite au pouvoir. Sous les lois de la vertu, la femme hazara cumule les trois tares aux yeux du régime : son genre, sa religion, son ethnie. Une « triple persécution » documentée par Amnesty dans un rapport d’octobre 2025, qui alerte sur les traitements ultraviolents spécifiquement réservés à ces prisonnières par leurs gardiens.
Loin des villes, l’épuration cible autant le cadastre que la foi. Dans la province de Bamiyan, à l’été 2025, le hold-up est foncier : vingt-cinq familles hazaras sont jetées sur les routes sans compensation pour offrir leurs terres à des nomades pachtounes. La spoliation s’opère sur simple coup de tampon, validée par une commission fantoche de quatre juges chargée de légaliser de faux titres de propriété, comme l’ont documenté Amnesty, KabulNow et le réseau Bolaq Analyst Network. Plus au nord, au Badakhshan, la purge se fait spirituelle. D’après l’ONU, qui a documenté cinquante premiers cas dès janvier, et l’ONG Rawadari qui en recensait plus de deux cents sur l’année, des hommes issus de la minorité chiite ismaélienne y ont été contraints de se convertir au sunnisme en 2025. La méthode de persuasion reste sommaire : passages à tabac, promesses d’exécution en cas de refus et placement forcé des enfants dans des madrasas sunnites.
Pour que ce programme lourd tourne à plein régime, la machine a une hantise : laisser fuiter les preuves de sa barbarie. Alors, quand la tension monte, Kaboul dégaine l’arme absolue. Fin septembre 2025, l’entreprise d’infrastructure Cloudflare et Human Rights Watch documentent une coupure totale d’Internet et des télécoms à l’échelle nationale pendant quarante-huit heures. Banques à l’arrêt, hôpitaux paralysés. L’objectif est limpide : débrancher le pays pour écraser la résistance dans le noir complet. Un huis clos numérique habilement copié par le régime iranien en janvier 2026 face à ses propres manifestants, trahissant une convergence de méthodes entre théocraties voisines.
Face à cette mécanique d’écrasement, la communauté internationale a sorti son arme de destruction massive : la paperasse. En juin 2025, le rapporteur spécial de l’ONU, Richard Bennett, finit tardivement par lâcher les mots d’« apartheid de genre » et de « crime contre l’humanité ». Dans la foulée, la Cour pénale internationale (CPI) s’éveille. Le 8 juillet 2025, la juridiction émet fièrement deux mandats d’arrêt contre le chef suprême taliban, Hibatullah Akhundzada, et son juge en chef pour « persécution » de genre.
Bilan de cette foudroyante offensive judiciaire ? Absolument zéro arrestation. Pendant que le môme de Jebrail meurt faute de soins, la justice internationale brasse du papier. Le fameux mécanisme d’enquête indépendant créé par l’ONU en octobre 2025 prend sagement la poussière : son déploiement reste paralysé par le tiroir-caisse vide d’une institution fauchée. Confortablement installés à Kaboul, les talibans se contentent d’en rire : le jour même de l’émission des mandats, leur porte-parole balaie d’un revers de manche une « rhétorique sans fondement » émanant d’une cour dont le régime a déclaré l’adhésion afghane nulle et non avenue, et qui n’a de toute façon pas le moindre agent de police pour exécuter ses mandats. Une impunité internationale bien comprise par le Front pour la liberté de l’Afghanistan (AFF), qui a officialisé à la mi-mai le déploiement de ses unités de commandos dans les montagnes du Badakhshan, déplaçant définitivement la confrontation de la paperasse onusienne vers le maquis.