26.05.26
Le
spécialiste de politique étrangère, proche des cercles
néoconservateurs, s’inquiète, dans un entretien au « Monde », de la
bascule mondiale que crée, selon lui, le conflit avec l’Iran autour du
contrôle du détroit d’Ormuz.
Propos recueillis par Marc-Olivier Bherer
Robert
Kagan est chercheur au sein de la Brookings Institution, l’un des plus
influents groupes de réflexion américains. Spécialiste de politique
étrangère, il a servi au département d’Etat pendant les mandats
présidentiels de Ronald Reagan et de Barack Obama. S’il se décrit comme
un libéral, il est proche des cercles néoconservateurs. Son dernier
ouvrage est intitulé Rebellion : How Antiliberalism Is Tearing America
Apart – Again (« Rébellion. Comment l’antilibéralisme déchire les
Etats-Unis – de nouveau », éd. Alfred A. Knopf, 2024, non traduit).
Dans
un récent article publié par le mensuel « The Atlantic », vous
expliquez que l’Iran risque de devenir un revers sans précédent pour les
Etats-Unis, pire que le Vietnam ou l’Irak. Pourquoi ?
Si l’on
revient aux pires échecs de la politique étrangère américaine, que ce
soit Pearl Harbor, le Vietnam ou l’Irak, ils n’ont pas durablement
affaibli la position des Etats-Unis dans le monde. Contre les Japonais,
ils ont remporté la guerre par la suite. Le Vietnam est un événement
plus isolé. Rapidement après ce conflit, Ronald Reagan a été élu, et la
guerre froide a pris fin. Enfin, l’Irak n’a certes pas été un succès,
mais l’envoi de troupes supplémentaires, lors de l’opération « Surge »,
lancée en 2007, a permis de stabiliser le pays. Et surtout, les
Etats-Unis n’ont pas perdu, à cause de cette guerre, leur position
dominante au Proche-Orient.
La guerre contre l’Iran nous place face à
un scénario différent, car ce pays devient soudainement, grâce à ce
conflit, la plus grande puissance de la région. Téhéran contrôle
désormais le détroit d’Ormuz, un atout dont les Iraniens n’ont jamais
disposé et qui rend l’arme nucléaire un peu moins nécessaire pour eux.
Les Etats-Unis, qui garantissaient la liberté de navigation, ne seront
plus en mesure de le faire. Cette guerre risque d’affaiblir durablement
leur position dans le monde.
Les Etats-Unis n’ont-ils pas les moyens militaires ou diplomatiques de faire plier l’Iran ?
Quelle
pression supplémentaire les Etats-Unis peuvent-ils appliquer, après
trente-sept jours consécutifs de bombardements ciblés ? Après plus de
vingt ans de sanctions économiques ? Le régime iranien a démontré qu’il
était incroyablement solide, et ses dirigeants se disent qu’ils ont
toutes les chances de survivre à Donald Trump.
Pendant combien de
temps encore le monde pourra-t-il faire face à la perte massive
d’hydrocarbures venant du golfe Arabo-Persique ? Les prix du brut
s’envolent. Les Iraniens voient bien que cette guerre est très
impopulaire outre-Atlantique, que les stocks de munitions américains
sont bas, que les Etats-Unis n’ont pas les moyens militaires de les
empêcher de mener des frappes dans la région. Toute action militaire
entreprise pour renverser la situation aura un coût bien plus élevé que
ce que les Américains et Donald Trump sont prêts à payer.
Je ne vois
pas comment Washington pourrait empêcher Téhéran de déstabiliser
durablement la région et de plonger l’économie mondiale dans une crise
profonde. Aujourd’hui, avec ce qu’est devenue la guerre, détruire 30 %,
50 % ou 70 % de l’arsenal de l’Iran ne veut plus dire grand-chose. Pour
mettre le trafic maritime à l’arrêt dans le détroit d’Ormuz, Téhéran n’a
qu’à lancer un drone sur un tanker et cela suffira pour que les
compagnies d’assurances refusent de couvrir les navires qui voudraient
s’engager dans ces eaux.
Nous vivons une bascule dont nous ne
mesurons pas l’ampleur. La fin de la liberté de navigation peut se
traduire par une course à l’armement, parce que chacun voudra protéger
ses approvisionnements en hydrocarbures. L’Iran se retrouve en position
de force pour négocier avec ceux qui voudront s’entendre avec lui.
Quel regard portez-vous sur le déplacement de Donald Trump en Chine, du mercredi 13 au vendredi 15 mai ?
Le
président des Etats-Unis est arrivé à Pékin dans une position de
faiblesse à cause de cette guerre qu’il ne sait pas comment terminer. La
Chine pouvait ainsi apparaître, aux yeux du monde, comme la puissance
stabilisatrice. Le fait que le président chinois, Xi Jinping, n’ait
pratiquement rien accordé à Trump, notamment sur le front iranien, est
significatif.
Surtout, Xi Jinping en a profité pour faire avancer ses
priorités. Je pense ici à Taïwan. Donald Trump a d’ailleurs cédé,
affirmant qu’un accord de ventes d’armes conclu avec l’île, d’une valeur
de 14 milliards de dollars [12 milliards d’euros], représentait un «
très bon atout de négociation » et que sa poursuite « dépendait de la
Chine ». Trump, pour sa part, cherchait d’abord à obtenir des
concessions sur le plan économique, sans aucun lien avec le
Proche-Orient. Jeudi 21 mai, Washington a suspendu l’accord avec Taïwan.
Dans
le dossier iranien, Pékin s’est contenté d’inciter Téhéran à poursuivre
les discussions. Cette visite est une immense victoire pour la Chine,
qui démontre que le grand « dealmaker » américain est disposé à faire
une concession majeure dans le dossier taïwanais, sans rien obtenir en
retour.
Pour l’Europe, qu’implique la situation créée par la guerre en Iran ?
Au-delà
de cette crise, il y a une réalité fondamentale que l’Europe doit bien
saisir : les Etats-Unis n’assureront plus sa sécurité. Donald Trump
s’emploie à détruire toutes les alliances construites après la seconde
guerre mondiale. Je pense en particulier à l’OTAN [Organisation du
traité de l’Atlantique Nord, née en 1949]. Pire encore, les Etats-Unis
représentent une menace pour le continent, comme le démontre leur
intérêt prédateur pour le Groenland. L’Europe va devoir se réarmer pour
faire face à trois empires prédateurs : les Etats-Unis, la Russie et la
Chine.
Le monde entier doit comprendre que les Etats-Unis sont déjà,
dans une large mesure, une dictature. L’armée et la justice, deux
ministères régaliens, mais aussi le FBI et la CIA sont soumis au
président. Des libertés fondamentales sont foulées aux pieds, tels la
liberté de la presse et le droit de manifester. Et nous devons nous
attendre au pire pour les élections de mi-mandat, prévues en novembre.
J’ai bien peur que Trump n’accepte pas la défaite si les républicains
obtiennent de mauvais résultats. Face à de telles dérives, l’Europe doit
soutenir la démocratie aux Etats-Unis, et cela passe par l’abandon de
toute stratégie cherchant à apaiser Trump. Cela ne fonctionne pas.