
Au procès en appel de l’assassinat de Samuel Paty, une phrase a franchi une ligne rouge : faire entendre que ce professeur aurait « discriminé les élèves musulmans ». Comme si l’on pouvait retourner l’histoire, déplacer le centre de gravité d’un crime terroriste islamiste vers une prétendue faute de la victime. Comme si la question n’était plus : qui a fabriqué la haine, qui a attisé la vindicte, qui a rendu possible le passage à l’acte, mais : le professeur était-il suffisamment « précautionneux », au point de s’autocensurer, de marcher sur des œufs, de prévoir l’accusation avant même le cours pour ne pas être mis en cause après sa mort ? On exige alors de l’enseignant une prudence absurde : non plus enseigner, mais anticiper l’offense proclamée, y compris quand il n’y a rien d’offensant.
Je suis Français, de confession musulmane. Et je le dis avec une colère froide : je suis révolté par cette récupération. Non parce que je refuserais qu’on examine des faits, qu’on discute des mots, qu’on interroge une séance de cours. Mais parce que cette thèse n’est pas une recherche de vérité : c’est une mécanique. Une mécanique de retournement. Une inversion accusatoire. Une façon de faire porter à la victime le soupçon moral qui devrait viser ceux qui l’ont désignée.
Il faut nommer les choses, sinon elles s’installent. Accuser Samuel Paty d’« islamophobie » ou de « discrimination » au cœur d’un procès qui traite d’un assassinat terroriste, c’est tenter d’imposer une idée terrifiante : celle qu’un enseignant serait coupable d’avoir enseigné. Et que cette culpabilité posthume pourrait, sinon justifier, du moins expliquer, relativiser, et donc banaliser la barbarie qui s’est abattue sur lui. Revenons aux faits. Ils sont plus utiles que les slogans.
Un rapport officiel de l’Éducation nationale, établi peu après les événements, documente la séquence et rappelle une réalité trop souvent volontairement gommée : celle d’une salle de classe, avec ses incompréhensions, ses perceptions divergentes, et la difficulté, parfois, à faire entendre un cadre commun dans un climat déjà sous tension. Ce rapport fait état de versions différentes sur la manière dont Samuel Paty a proposé aux élèves de sortir s’ils ne souhaitaient pas regarder des caricatures : certains retiennent qu’il a offert cette possibilité à tous ceux qui pouvaient être choqués ; d’autres ont ressenti que les élèves musulmans étaient implicitement visés.
Le rapport mentionne aussi que Samuel Paty a présenté des excuses à une mère – excuses acceptées – et qu’une rumeur de « racisme » ou de « stigmatisation » a ensuite circulé dans l’établissement. Il faut être rigoureux : dans un établissement, des excuses peuvent être un geste d’apaisement, parfois même une manière de désamorcer une situation quand on se sent isolé, lâché, exposé. Elles ne constituent pas, en soi, un aveu de faute morale.
Voilà précisément ce que doit faire une société adulte : tenir ensemble la complexité du réel et la fermeté morale. Oui, il peut y avoir des perceptions différentes. Oui, des récits peuvent s’affronter. Mais non, l’existence de perceptions divergentes ne devient pas, par un tour de passe-passe, la preuve d’une « discrimination ». Et surtout, elle ne saurait être instrumentalisée pour salir un homme assassiné. Car le cœur du drame, ce n’est pas une « controverse pédagogique ». Le cœur du drame, c’est une dynamique de désignation : une campagne qui a transformé un professeur en cible. Une mécanique d’emballement dans laquelle des paroles, des vidéos, des accusations ont construit une figure de l’ennemi. Ensuite, un individu est passé à l’acte. Et Samuel Paty est mort.
C’est ici que je parle en tant que musulman. Je refuse qu’on vienne me dire, même indirectement : « Regardez, tout cela serait aussi un peu la faute du professeur, parce que des "musulmans" se sont sentis discriminés. » Je refuse qu’on prenne ma foi comme bouclier rhétorique pour excuser l’inexcusable. Je refuse qu’on me vole ma voix. La laïcité, on la caricature souvent comme une machine à humilier les croyants. C’est faux. La laïcité est un cadre. Et dans une école, ce cadre devrait être un bouclier : un espace où personne n’a à prouver sa « pureté religieuse », où personne n’a à se justifier d’être musulman, juif, chrétien, athée, agnostique, tout cela à la fois ou rien de tout cela. C’est justement parce que la classe est un espace commun que la liberté d’expression, le droit, l’histoire, et la critique des religions peuvent être enseignés sans que quiconque soit assigné à son identité.
Accuser Samuel Paty de « discrimination » revient à tordre ce cadre jusqu’à le rendre méconnaissable. Car, derrière l’accusation, il y a une menace implicite : si vous enseignez, vous prenez un risque ; si vous abordez certains sujets, vous serez désignés ; si quelqu’un se dit offensé, vous deviendrez fautifs. C’est une pédagogie de la peur. Et cette peur, je la vois dans les établissements, chez des enseignants qui hésitent, qui renoncent, qui s’épuisent.
Le plus tragique, c’est que cette inversion blesse aussi les musulmans français. Elle nous enferme dans une tenaille identitaire : d’un côté, des islamistes et des militants qui veulent parler en notre nom, définir ce qui « nous offense », fixer la frontière entre « bons » et « mauvais » musulmans ; de l’autre, des identitaires qui n’attendent qu’une chose : que ces tensions deviennent la preuve de notre prétendue incompatibilité avec la République. Dans les deux cas, on nous refuse ce que nous sommes : des citoyens. Je m’adresse donc directement aux Français musulmans, à ceux qui grandissent dans cette confusion permanente.
Refusez la tentation victimaire quand elle sert des stratégies de domination. Refusez qu’on vous enferme dans l’idée que l’école « vous attaque » dès qu’elle enseigne la liberté d’expression. Refusez de transformer chaque désaccord en procès en islamophobie. La haine des musulmans existe, concrètement, et il faut la combattre sans relâche. Mais l’emploi automatique du terme « islamophobie » comme accusation réflexe dès qu’un sujet dérange, dès qu’un débat s’ouvre, finit par tout brouiller : il use les mots, confond critique et haine, et donne aux manipulateurs un levier redoutable, celui de faire taire, d’intimider, de délégitimer, simplement en accusant.
À ceux qui, au nom de la défense, s’autorisent aujourd’hui à salir la victime, je dis : vous avez le droit de plaider. Mais vous n’avez pas le droit d’imposer une lecture politique mensongère au pays tout entier. Vous n’avez pas le droit de faire passer un professeur assassiné pour un « pseudo-islamophobe » afin de déplacer le regard. Vous n’avez pas le droit de rejouer le procès de la laïcité sur la tombe d’un mort.
Et à l’ensemble des Français, je dis aussi : ne tombez pas dans le piège inverse. Ne laissez pas cette récupération vous pousser à essentialiser « les musulmans ». C’est précisément ce que recherchent ceux qui prospèrent sur la fracture : faire croire que nous serions un bloc homogène, commandé par l’offense, incapable de nuance. La réalité, c’est qu’une majorité de musulmans veut vivre tranquille, travailler, étudier, aimer ce pays, et ne demande qu’une chose : être traitée comme des citoyens, ni suspects permanents, ni victimes officielles. Alors, que faire ?
D’abord, protéger réellement l’école et ceux qui y enseignent : pas seulement par des discours, mais par un soutien clair quand ils sont attaqués, isolés, harcelés. Ensuite, réapprendre la discipline de la preuve et du débat : face aux rumeurs, face aux cabales numériques, face aux accusations qui « sonnent vrai » parce qu’elles flattent nos peurs. Enfin, rendre le cadre laïque désirable, oui, désirable parce qu’il est la condition de notre paix civile : un cadre de liberté et de règles nécessaires, qui ne nécessite aucune adjectivation, un principe commun qui doit viser toutes les logiques d’emprise et tous les intégrismes.

Par Younès Ben Haddou