Cet article éclaire la question des relations judéo-musulmanes dans l’Algérie coloniale trop souvent présentées comme toujours conflictuelles. Nous reviendrons sur d’autres initiatives analogues qui méritent aussi d’être rappelées, telle la création dans les années 1930 de l’« Union des religions monothéistes » qui se réunissait au Cercle du Progrès alors présidé par le cheikh Taïeb El-Okbi, où la religion juive était représenté par Elie Gozlan et les catholiques par le couple formé par l’ingénieur Jean Scelles et l’architecte Jeanne Scelles-Millie. Cette dernière a publié ses mémoires et des rapports de police au sujet de cette association sont conservés aux Archives nationales d’Outre-Mer (ANOM).
Par Emmanuelle Cherqui
Alors que l’histoire contemporaine tend à lire les relations judéo-arabes à travers le seul prisme des conflits géopolitiques du Proche-Orient, des archives du Maghreb colonial rappellent qu’une autre voie a été ardemment rêvée et théorisée par des intellectuels. Au cœur des années 1930, en pleine période coloniale, des hommes se sont levés, notamment à Alger, pour opposer un contre-récit puissant au racisme et à l’antisémitisme ambiants. Leur arme ? Une poignée de main, une alliance intellectuelle et un détournement sémantique audacieux.
Tract diffusé par le Comité régional d’Union sémite d’Alger présidé par Mouchi El-Baz (1948). Archives nationales d’Outre-Mer, Aix-en-Provence
C’est au 28 de la rue Saint-Augustin, à Alger, que s’établit le Comité de l’Union Sémite Universelle. Son en-tête officiel, constitue un véritable modèle de syncrétisme visuel et politique, qui bouscule certaines grilles de lecture contemporaines.
Au centre du tract, une poignée de main franche entre « L’Hébreu » et « L’Arabe », encadrée d’un côté par le Maguen David et de l’autre par le Croissant et l’Étoile. Au-dessus de ce symbole de fraternité, des invocations : « Au nom de Dieu » en hébreu et en arabe.
Le coup de génie réside sans aucun doute dans la réappropriation du mot « sémite ». Alors que l’antisémitisme européen est poussé à son paroxysme, les ligues d’extrême droite françaises et les colons utilisent alors ce terme comme une injure obsessionnelle envers les Juifs, le Comité retourne le stigmate. Il rappelle une réalité scientifique et historique : Juifs et Arabes partagent les mêmes racines linguistiques, culturelles et familiales, descendant respectivement d’Isaac et d’Ismaël.
Le slogan central du comité résonne de manière prophétique et solennelle :
« L’union avec Ismaël apportera la délivrance à Israël » *
* A cette époque, le terme « Israël » ne désigne pas un État moderne, mais le peuple juif au sens biblique.
Derrière cette utopie se trouvent des figures dont l’action est aujourd’hui documentée. Parmi elles, Mouchi El-Baz, pilier fondateur dont l’engagement s’étend de 1932 à 1948, et Mahmoud Nassim Abou-Dirhem, auteur en mai 1944 d’un grand Manifeste pour l’alliance judéo-musulmane, aujourd’hui précieusement conservé au Mémorial de la Shoah.
Mahmoud Nassim Abou-Dirhem. Manifeste du Comité de l’Union sémite universelle en faveur d’une alliance entre les juifs et les musulmans, 13 mai 1944. Archives du Mémorial de la Shoah, Paris (référence de dossier LIII-5)
S’il est né à Alger, le combat du Comité de l’Union Sémite Universelle se jouait sur deux fronts et au-delà des frontières. Localement, il s’agissait bien de faire front commun avec les musulmans contre les ligues d’extrême droite des colons, de plus en plus agressives. Mais le comité s’est aussi engagé sur la question de la Palestine puisque, face aux tensions naissantes, l’organisation plaidait, dans ses correspondances, pour une administration mixte et binationale, refusant le piège de l’affrontement colonial. Ainsi sur le site de l’Encyclopédie Multimédia de la Shoah, on peut lire :
“Entre autres réactions, les Juifs formèrent un Comité d’union sémite universelle, organisation basée à Alger et dans d’autres villes du pays qui visait à contrer la propagande antisémite et plaider pour une administration partagée musulmane et juive de la Palestine” ¹
Il existe très peu de traces des activités du Comité de l’Union Sémite hormis le tract de 1948 et le manifeste de 1944. Cependant, dans le fond des Archives nationales d’outre-mer, les dossiers liés au comité et à ses fondateurs sont référencés sous la cote du carton d’archives GGA 3R 124.
Ces documents proviennent du Cabinet militaire des Gouverneurs généraux de l’Algérie, et plus précisément sous le mandat d’Yves Chataigneau (entre 1944 et 1948). Le fait que ces dossiers soient rattachés au Cabinet militaire (et non aux simples services civils ou culturels) prouve que le gouverneur général de l’époque considérait les activités de ce comité comme un sujet de sécurité nationale, touchant à la stabilité politique et militaire de l’Algérie. La notice montre que les documents concernant le Comité sont archivés dans un dossier très sensible regroupant trois thématiques interconnectées par les autorités coloniales : trafic d’armes de guerre, Juifs et Sionisme, justice militaire.
La notice mentionne textuellement :
“Comité de l’Union sémite universelle, Mahmoud Nessim, Mouchi Elbaz : rapports de la DST, tracts (1946).”
On y apprend donc trois choses cruciales :
En août 1934, à la suite d’un affrontement intercommunautaire attisé par le contexte colonial, de violentes émeutes éclatent à Constantine où 27 Juifs sont tués. Refusant de tomber dans le piège des divisions voulues par les ligues d’extrême droite et le pouvoir colonial, des militants s’orientent vers une alliance et appellent au calme. Des comités de rapprochement judéo-musulmans se créent sous l’impulsion de la section algérienne de la LICA[1]
Affiche de la Section de Constantine de la Ligue Internationale Contre l’Antisémitisme, 4 août 1934. Archives nationales d’outre-mer, Aix-en Provence
Des figures de premier plan de la communauté juive d’Algérie, à l’instar d’Élie Gozlan, partageaient explicitement cet idéal. En 1942, en pleine tourmente, il affirmait avec force :
« Nous n’accepterons jamais quoi que ce soit sans que le musulman n’y soit associé ». ²
D’ailleurs, à la fin de la guerre, Élie Gozlan a milité pour le rétablissement et l’extension du décret Crémieux de 1870, dans la perspective cette fois de l’égalité des droits politiques pour les musulmans. Le 27 novembre 1942, lors des discussions qui animent le CJAES[2], il déclare :
“Pendant 2 ans, les musulmans d’Algérie ont résisté à toutes les campagnes d’excitation qui tendaient à les dresser contre les juifs. Il ne faut pas qu’une semblable manœuvre de division puisse à nouveau être amorcée ; à cet égard, la revendication purement juive des droits politiques serait une faute à ne pas commettre.”³
Preuve que ce rapprochement montrait la voie à suivre : l’administration coloniale s’inquiète à l’époque de ce qu’elle nomme dans ses rapports de police la « collusion judéo-arabe », craignant qu’une alliance entre les citoyens juifs et les « indigènes » musulmans ne déstabilise le système colonial. Système qui se nourrissait donc bien de la division, de la fracture, entre les communautés.
Bien des années plus tard, en 2003, lors de sa rencontre avec le philosophe et islamologue algérien Mustapha Chérif, la déclaration de Jacques Derrida résonnera comme un écho :
« Quand j’avais 10 ans, j’ai perdu la citoyenneté française, au moment du régime de Vichy, et pendant quelques années, exclu de l’école française, j’ai fait partie de ce qu’on appelait, à ce moment-là, les juifs indigènes, qui ont rencontré parmi les Algériens de l’époque plus de solidarité que de la part de ce qu’on appelait les Français d’Algérie. » ⁴
En miroir, entendons les paroles que Mustapha Chérif prononça en ouverture du colloque international qu’il organisa en novembre 2006 à la Bibliothèque nationale d’Algérie, pour que ce pays rende :
« Hommage à l’un de ses plus illustres fils, Jacques Derrida, notre compatriote, dont la famille a partagé notre histoire pendant cinq siècles, notre ami et notre frère dans l’altérité » ⁵
Cette initiative algéroise n’était pas isolée. Elle s’inscrivait dans un écosystème de résistance culturelle et politique qui traversait tout le Maghreb. ⁶
C’est au cœur des luttes intellectuelles et syndicales que l’alliance judéo-arabe trouve sa traduction la plus subversive pour l’ordre colonial. En ce qui concerne l’Algérie, Pierre-Jean Le Foll-Luciani a mené un travail remarquable et déjà bien connu : “Les juifs algériens dans la lutte anticoloniale. Trajectoires dissidentes (1934-1965)”. ⁷
La Tunisie des années 1930 à 1950 regorge de destins croisés où intellectuels juifs et musulmans ont partagé les mêmes cellules de prison, rédigé les mêmes tracts et pensé ensemble le démantèlement du système colonial. À Tunis, des figures comme Albert Memmi ou Georges Adda ne concevaient pas l’avenir de la république tunisienne sans une alliance indéfectible avec leurs compatriotes musulmans. En partageant les colonnes de la presse clandestine, les bancs des tribunaux pour défendre les militants du Néo-Destour, ou les cellules des camps d’internement français, ces intellectuels démontraient que le désir d’émancipation abolissait les barrières confessionnelles érigées par le Protectorat.
Dans le protectorat marocain, ce même esprit animait les réseaux de jeunes nationalistes et d’intellectuels juifs de gauche. Dès le début des années 1930, la revue Maghreb⁸ portée par le réseau de Robert-Jean Longuet, conçue comme une tribune politique protégée par la législation de la métropole, a permis la rencontre physique et intellectuelle entre la gauche française anticoloniale, les jeunes élites musulmanes des mouvements nationalistes naissants et des intellectuels juifs progressistes.
Si la revue Maghreb fut le laboratoire parisien de cette union, le jeune Abraham Serfaty allait en devenir le combattant de terrain. Né à Casablanca, au sein d’une famille juive installée depuis des générations, Serfaty refuse, dès l’adolescence, le destin que le logiciel colonial réserve à sa communauté. En 1944, à seulement 18 ans, il rejoint les Jeunesses communistes marocaines. Dans les cellules du parti, il milite comme Marocain parmi les Marocains, aux côtés de jeunes nationalistes musulmans. Arrêté et placé en résidence surveillée par le Protectorat en 1950 pour son engagement anticolonial, il trace une ligne droite qui l’amènera, en 1968, à rejoindre la mythique revue bilingue Souffles / Anfas aux côtés du poète Abdellatif Laâbi.
“Le système colonial a tout fait pour couper les Juifs marocains de leur peuple, pour leur faire croire qu’ils étaient différents, supérieurs ou protégés par l’Occident. Mon engagement a été de briser ce mur invisible et de rappeler que notre destin est lié à celui de la majorité opprimée.” Abraham Serfaty ⁹
Abraham Serfaty rappelle que la séparation étanche des identités était une anomalie historique, une invention du logiciel colonial destinée à briser une coexistence séculaire.
Pourtant, Benjamin Stora et Pierre-Jean Le Foll-Luciani s’accordent à dire que l’engagement des Juifs d’Algérie aux côtés des musulmans ou en faveur de la cause anticoloniale, bien que réel et historiquement marquant, est resté très minoritaire à l’échelle de la communauté.
Pourquoi ces voix se sont-elles progressivement éteintes, au point de sombrer dans l’oubli ?
L’histoire montre que ces initiatives ont été prises en étau par trois forces conjointes et destructrices :
Ces archives, que beaucoup aimeraient faire oublier, ne sont pas de simples curiosités nostalgiques d’un passé révolu. Elles constituent une leçon d’histoire, de responsabilité et de dignité partagée. Elles prouvent que le conflit n’a rien de millénaire ni de fatal, mais qu’il est le produit de choix politiques et de traumatismes coloniaux. Il ne s’agit pas d’écrire une “légende dorée” (ou à l’inverse, une “légende noire”) des relations entre Juifs et Musulmans, il nous incombe de comprendre comment le colonialisme et les nationalismes ont brisé des sociétés. Dans la lettre qu’elle adresse à Hannah Arendt, Je vous écris d’une autre rive ¹⁰, Sophie Bessis dresse des constats implacables :
“Reconstruire des liens fait partie de toutes les solutions. Libérer le politique des passions identitaires en est un préalable” et quoiqu’il en soit, pour les deux parties “l’enjeu reste le même : accepter l’Autre, vivre avec lui ou mourir de mille manières de notre refus”.
Le Comité de l’Union Sémite d’Alger nous l’enjoint depuis près d’un siècle : il est temps de préférer les ponts aux murs, et la responsabilité de l’alliance à la tragédie de la séparation. Ce n’est qu’en s’affranchissant d’une vision purement nationaliste et en renouant avec cette mémoire charnelle, culturelle et linguistique partagée qu’une coexistence juste redeviendra possible.
Si j’ai écrit cet article, c’est avant tout pour faire entendre cette réalité historique aujourd’hui trop souvent occultée, et porter la voix d’un héritage qui fait partie intégrante de mon identité sans que celle-ci n’y soit réduite. Comme l’écrit Sophie Bessis, “dans les marmites de la mère de ma mère se rencontraient toutes les cuisines de ce que vous appelez l’Orient, et toutes ses langues se partageaient sa bouche”¹⁰. Je me souviens que mes aïeux parlaient et écrivaient aussi l’Arabe, il arrive d’ailleurs encore à ma grand-mère de l’utiliser. De mon arrière-grand-mère, de ma grand-mère et de ma mère, j’ai reçu en héritage les secrets de la Mloukhiya, de l’Osbane, de la T’fina et de tous ces plats que je prépare à mon tour pour mes enfants. Dans ma mémoire, il y a aussi la magie du Seder : l’odeur de la poule farcie et ce plateau gravé d’une étoile que ma grand-mère faisait passer au-dessus de nos têtes Je porte la khomsa et l’étoile à mon cou. Certains y voient un paradoxe alors que ce n’est, en réalité, qu’une continuité.
[1] La LICA (devenue la LICRA en 1979) créée en 1929 notamment par Bernard Lecache et Joseph Kessel. La ligue s’est construite sur des bases profondément universalistes, ancrées dans la gauche antifasciste de l’entre-deux-guerres. Au départ, la LICA veut dépasser le seul milieu juif pour impliquer toute l’élite humaniste et républicaine. Son premier comité d’honneur compte des esprits universels majeurs : Albert Einstein, Sigmund Freud, Romain Rolland, André Malraux, Colette, la comtesse Anna de Noailles, Léon Blum etc.
[2] Comité Juif Algérien d’Études Sociales, fondé à Alger en 1915 par le docteur Henri Aboulker.
Sources et documents d’archive
• Les archives de l’Encyclopédie de la Shoah (USHMM) révèlent que ce comité d’Alger plaidait également, dès l’entre-deux-guerres, pour une solution politique originale au Proche-Orient : une administration partagée, mixte et binationale (musulmane et juive) de la Palestine, refusant l’idée d’un affrontement entre les deux peuples « frères ».
• Les juifs d’Algérie face aux nationalités française et algérienne (1940-1963). Pierre-Jean Le Foll Luciani, Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée (1996).
• Alliance israélite universelle (AIU), Fonds Lazarus : PV de réunion du CJAES, 27 novembre 1942. On pourra aussi se référer à Les trois exils. Juifs d’Algérie, Benjamin Stora. Stock, 2006. L’auteur y explique comment Élie Gozlan (qui avait déjà invité les Oulémas musulmans à s’exprimer lors d’un congrès juif en 1936) a maintenu après la guerre cette ligne politique consistant à dire que la citoyenneté française en Algérie ne devait plus être un privilège exclusif, mais s’étendre à tous.
• Derrida à Alger. Un regard sur le monde. Essais, Mustapha Chérif (dir.), Actes Sud, 2008.
• La “nostalgérie” de Derrida. Olivier Doubre. Politis. 6 novembre 2008.
• Sur la participation active des intellectuels juifs tunisiens aux luttes nationales et anticoloniales, voir notamment les travaux d’Habib Kazdaghli, Histoire communautaire, histoire plurielle. Tunis, 1999, ainsi que la synthèse de Paul Sebag, Histoire des Juifs de Tunisie. L’Harmattan, 1991. Pour une perspective comparative à l’échelle du Maghreb, voir Pierre-Jean Le Foll-Luciani, Maroc, Algérie, Tunisie : des Juifs dans les luttes anticoloniales (1920-1962). Vingtième Siècle. Revue d’histoire, n° 131, 2016/3, p. 111-125.
• Les juifs algériens dans la lutte anticoloniale. Trajectoires dissidentes (1934-1965). Pierre-Jean Le Foll-Luciani. Presses universitaires de Rennes, 2015.
• Fondée à Paris en 1932 par l’avocat socialiste Robert-Jean Longuet, la revue Maghreb a constitué le premier espace d’expression commune pour la jeune élite nationaliste marocaine et les intellectuels progressistes. La collection complète (1932-1936) est conservée à la Bibliothèque nationale de France (BNF/Gallica).
• La Mémoire de l’autre. Abraham Serfaty et Christine Daure-Serfaty. Paris, Stock, 1993, p. 82.
• Je vous écris d’une autre rive : lettre à Hannah Arendt. Sophie Bessis, éditions Elyzad, 2021.